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LE BONHEUR DE FAIRE LE BIEN

Amédée de Sancerrcs, élevé dans la maison paternelle, au milieu de toutes les douceurs que procure l'abondance, accoutumé à se voir servir avec empressement par de nombreux domestiques, n'ayant jamais formé un vœu qui n'eut été aussitôt accompli, était parvenu à l'âge de douze ans sans savoir ce que c'est qu'une privation. Il n'avait jamais manqué de rien, et ne s'était point avisé de penser qu'il y a des gens qui manquent de tout; comme chacun dans la maison était à SCS ordres, rien n'avait pu lui apprendre qu'il est quelquefois pénible d'avoir besoin des autres et de se trouver dans leur dépendance. Il résultait de tout cela qu'Amédée, sans avoir pourtant un mauvais cœur, était, par pure ignorance, d'une indifférence complète pour la misère ou les souffrances d'autrui. S'il faisait quelquefois Taumône à un malheureux, c'était machinalement, sans réflexion, sans compassion, et uniquement parce qu'il l'avait vu faiie par ses parents. Il était donc également étranger aux peines du besoin comme au plaisir de ks soulager, au désagrément de recevoir comme au bonheur de donner, à la reconnaissance enfin comme à la bienfaisance. Sans doute l'àme d'Amédée, dans ime pareille situation, devait être peu accessible au chagrin; mais je le demande à tons mes lecteurs, en est-il un seul parmi eux qui voulut être exempt de peines, à la condition de ne jamais compatir à celles de ses semblables? J'entends votre réponse, mes amis; vous plaignez déjà l'indifférent Amédée. Ne vous hâtez pas, cependant, de le juger trop sévèrement; vous allez voir qu'il ne fallait qu'une circonstance, pour développer en lui des sentiments dont le germe existait à son insu dans son cœur.

Amédée[faisait une collection d'inscrtcs qui l'occu- |)ait beaucoup. Dans une de ses chasses, il apercent un jour un papillon très brillant qu'il cherchait depuis long-temps. Charmé de l'avoir enfin découvert, il le poursuit avec chaleur; le papillon léger lui échappe constamment et l'entraine assez avant dans le bois. Amédée ne réfléchit point qu'il a déjà dépassé les limites assignées par M. de Sancerrcs à ses excursions autour du' château; il continue, avance toujours, et lorsqu'il a perdu l'espoir de s'emparer du papillon, il s'aperçoit un peu tard que son ardeur l'a conduit dans un lieu tout-à-fait inconnu. Amédée cherche alors à s'orienter pour retrouver son chemin; mais

lu chose n'était pas facile, car il avait fait tant de «ircuits pour suivre sa volaçe proie, qu'il ne savait plus de quel côté devait être la maison. Pour comble de malheur, le soleil ne pouvait l'aider à se diri{;cr; de gros nuages noirs venaient de s'étendre sur le ciel et menaçaient d'éclater avant peu. Aniédée regarde sa montre; l'heure du diner était passée. "Bon Dieu! dit-il; je n'ai pas entendu la cloche, je suis donc égaré bien loin! Que faire? à qui m'adresscr au milieu de cette forêt?" Amédée était si peu accoutumé à s'occuper de la peine des autres qu'il ne songeait pas même, dans cette circonstance, à celle que son absence devait causer à ses parents. A tout hasard, le voilà qui marche au travers du bois; mais hélas! c'est pour s'éloigner encore. Cependant, le jour baissait; un coup de tonnerre annonce l'orage, et bientôt la pluie tombe par torrents. Figurez-vous le pauvre Amédée marchant à la lueur des éclairs, mouillé, transi de froid , accablé de fatigue et de faim, et perdant tout espoir de trouver ni abri, ni feu, ni repas. Sans trop se rendre compte de ses pensées, il commença à sentir que l'on souffre et qu'on est à plaindi-e lorsqu'on manque de toutes ces choses. N'en pouvant plus et tout-à-fait découragé, il se laisse enfin tomber au pied d'un arbre sur la terre humide, et se met à pousser des cris lamentables. Il se trouvait alors sur la lisière du bois; ses cris furent entendus par un petit berger qui gardait un troupeau parqué dans le champ voisin, et qui n'hésita pas à quitter sa cabane roulante dans laquelle il s'était réfugié, pour venir au secours du malheureux dont les gémissements étaient parvenus jusqu'à lui. Sa vue ranima le triste Amédée. «Ah! qui que vous soyez, lui dit-il, ayez pitié de moi: voyez dans quel état je me trouve; je suis un enfant perdu. — Eh ! mon jeune Monsieur, dit le petit berger, comment donc vous trouvez-vous ici à l'heure qu'il est et par le temps qu'il fait? Mais ne pleurez pas, ce ne sera rien que cela. J'ai souvent été plus fatigué et plus mouillé que vous n'êtes; cela n'empêche pas de se bien porter. — Oh! si je reste long-temps dans cet état, j'en mourrai certainement; je suis transi; voyez, je puis à peine me soutenir. — Attendez, attendez, voilà l'orage passé; nous allons faire un bon feuj et vous serez bientôt séché. Tenez , pendant que je l'allumerai, et tandis qu'il tombe encore quelques gouttes, venez vous mettre à l'abri dans ma cabane. » Amédée suivit le jeune pâtre qui le fit étendre dans sa hutte, et se mit ensuite en devoir d'allumer du feu. Aussitôt qu'Amédée vit briller la flamme, il sortit de son abri pour venir se chauffer et sécher ses vêtements. i> Vous me rendez bien service, dit-il à son hôte; mais si je ne trouve rien à manger, je vais tomber mort de faim. — Eh mon Dieu, répondit le berger, je n'osais pas vous l'offrir, mais si vous avez bien faira, vous le

mangerez tout de même; j'ai là un morceau de pain pour mon souper, c'est de bon cœur que je vous en offre la moitié. » Amédée ne se fit pas prier et dévora le pain bis du petit paysan avec un appétit qu'il n'avait jamais connu. « Maintenant, dit ce dernier, lorsqu'Amédée fut bien réchauffé, bien séché, bien restauré, il s'agit de vous remettre dans votre chemin. Je vais vous conduire, n

Amédée suivit son guide et, chemin faisant, il lui dit: " Mon ami, je n'ai pas d'argent sur moi, mais je voudrais savoir où je |U)urrai vous retrouver pour payer vos bons offices. — Vous |)laisantez, mon jeune Monsieur, répondit le petit berger. Je suis payé par le plaisir de vous avoir obligé. Vous qui êtes riche, vous jouissez si aisément du bonhein- de faire le bien, que vous n'y attachez pas d'importance; mais pour un pauvre petit orphelin comme moi, c'est une bonne fortune qu'une bonne action. Je rends grâce au ciel de m'avoir encore accordé assez de bien pour pouvoir partager mon pain avec un jeune Monsieur dans la détresse, et lui donner l'hospitalité dans ma petite

cabane » Amédée s'arrêta , regarda son jeune guide

et sentit en lui-même comme une sorte de révolution. uAli! laisse-moi t'embrasser, lui dit-il; tu ne sais pas quelle leçon tu viens de me donner et quel bien tu me fais. J'ignorais la souffrance et le bonheur de la soulager. Oh! comme je vais être heureux! Et c'est à toi que je le devrai. » Le berger ne comprenait guère ce discours. » Tenez, dit-il, voilà le château de Sancerres;M et il disparut sans attendre de nouveaux remerciments Ce petit berger est aujourd'hui propriétaire du troupeau qu'il gardait alors.

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