‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 53 sur 169 · L'ANE · texte numérisé non relu

L'ANE

LITHOGRAPHIE

La lithographie jointe à cette feuille, et qui représente une course d'ànes à Montmorency, me fournit aujourd'hui l'occasion d'entretenir mes lecleurs d un pauvre bon animal envers lequel on est communément bien injuste, et dont le mérite, pour n'être pas brillant, n'en est pas moins estimable; je veux parler de l'âne. Vous le connaissez trop bien pour que je m'occupe de vous décrire sa forme, sa figure et ses longues oreilles qui ont fait faire tant de plaisanteries humiliantes pour les jeunes gens paresseux ou ignorants. (Test de son caractère que je préfère vous parler, et si vous avez partagé quelqu'une des préventions fâcheuses dont cet utile animal est l'objet, j'espère le réhabiliter dans votre opinion.

«L'âne, a dit Buffon, est de son naturel aussi « humble, aussi patient, aussi tranquille, que le che- « val est fier, ardent, impétueux; il souffre avec 1. constance, et peut-être avec courage, les châtiments -et les coups; il est sobre, et sur la quantité, et sur « la qualité de la nouriiture; il se contente des herbes » les plus dures et les plus désagréables, que le cheval « et les autres animaux lui laissent et dédaignent. ..." Aux yeux de quiconque n'est point ébloui par le

brillant des formes, l'âne, avec de si précieuses qualités, paraîtra toujours un animal intéressant; mais il a le malheur d'être moins beau que le cheval, on l'a jnf»é par comparaison, on le condamne sur sou extérieur simple et un peu rustre, on oublie enfin les services nombreux qu'il rend avec une constance qui en fait le modèle des serviteurs. Quoi que l'on en dise, il a son genre d'esprit, il est susceptible d'une certaine éducation , il ne manque pas d'intelligence; et si l'on prenait de lui plus de soin, cette faculté lui ferait perdre sans doute certaines manières dures et grossières qu'on lui reproche et qui, comme cela arrive chez les hommes, ne sont peut-être que le résultat d'une mauvaise éducation. Dans quelques parties de la France, la charrue est traînée par des ânes, et l'on a vu ce patient et laborieux compagnon de l'indigence partager avec ses inaitres le travail pénible de déchirer un sol ingrat, pour en arracher une subsistance dont il ne lui était accordé à lui-même qu'une bien faible part. Dans plusieuis cantons les ânes lal)ourent les vignes; mais l'usage auquel on les emploie plus communément est à porter des fardeaux; ils sont peut-être de tous les animaux ceux qui, relativement à leur volume, peuvent porter le plus grand poids, et dans les pays de montagnes, dans les cheminétroits, pierreux et diffii iles, ils conviennent mieux

que tout autre, parce qu'ils ont le pas très siîr. Les moulins, les carrières de plâtre, les marchés, sont servis par des ânes; ils vont clicrclier dans les forets la mince provision de bois du pauvre, et la misère n'a point d'agent plus actit.

Et pourtant c'est cet animal que l'on accable quelquefois de mauvais traitements et presque toujouis d'un injuste mépris. Son nom même parait ignoble; il est devenu celui de la stupidité et de la bêtise. Cet injuste dédain, cette ingrate insouciance, pour un domestique dont les services sont si utiles et l'entretien si peu dispendieux, datent de la plus haute antiquité: les Égyptiens avaient ces animaux en horreur; ils étaient à leurs yeux l'emblème exécré du mauvais génie , de Typhon , géant , fils d u Tartare et de la Terre, monstre à cent têtes et à cent bouches vomissant des flammes, qui avait osé déclarer la guerre aux Dieux et couper en pièces Osiris, l'une des divinités de l'Egypte. Certains peuples de ces mêmes contrées poussaient la superstition jusqu'à s'abstenir de sonner de la trompette, parce qu'ils trouvaient que le son de cet instrument avait du rapport avec le cri de l'âne.

Dans l'Inde, ce pauvre animal n'est pas plus heureux; un individu appartenant à une tribu noble n'oserait avoir un âne chez lui , encore moins le monter; c'est un animal immonde pour la plupart des Indiens, et l'un des moyens usités pour noter quelqu'un d'infamie, est de répandre sur lui de l'urine d'âne. Les Perses, au contraire, en ont toujours fait un très grand cas. Cette différence d'opinion est la même en Amérique ou l'on a transporté les ânes. Au Paraguay, par exemple, ils sont traités avec une dureté excessive, tandis qu'au Pérou, où l'on sait mieu.x les aprécier, on les traite avec plus de ménagement.

Une qualité précieuse qui devrait contribuer puissamment à effacer le mépris si injustement voué à l'âne, c'est l'attachement qu'il a pour son maître, quoiqu'il en soit ordinairement si maltraité; il le sent de loin, le distingue de tous les autres hommes; et ce sentiment qui tient à la reconnaissance est une des consolations de l'indigence, pour laquelle il en est si peu.

L'âne reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter et les chemins qu'il a fréquentés. On a vu un âne qui, après être resté six ans dans un village à quelques lieues de Paris, où il venait deux fois la semaine, fut vendu et transporté dans un village opposé; ramené par hasard à Paris au bout de quatre ans, il s'échappa, reprit le chemin de son ancien domicile, entra dans la maison où il avait vécu si longtemps, et alla s'arrêter à la porte de l'écurie où il était liabltuellement logé.

Les Anes paraissent être venus originairement d'Arabie en Kgypte, d'l''.j;yptc en Grèce, de Grèce en Ita-

lie, d'Italie en France, et ensuite en Allemagne, en Angleterre, en Suède, et jusqu'en Tartarie. 11 parait que les Arabes de rYémen les emploient encore dans la cavalerie, c'est-à-dire qu'ils font leurs patrouilles et tout le service qui n'est pas de parade, montés snr dei ânes. Ces animaux ne sont point en effet d'aussi mauvaises montures qu'on pourrait le croire. D'ailleurs n'avons-nous pas, dans plusieurs endroits, chez nous, la poste aux ânes? Il semble même aujourd'hui qu'ils aient repris une sorte de petite faveur, qu'ils deviennent presqu'à la mode. Tous les plus jolis endroits des environs de Pans, Montmorency, Saint- Germain, Roniainville, le bois de Boulogne même, en sont abondamment pourvus. De jeunes et jolies femmes, d'aimables enfants bien élevés, se font un plaisir de les monter pour parcourir les bois, et ces pauvres ânes, tout étonnés d'être si bien montés, et de se voir traiter avec douceur par leurs cavaliers, finiront peut-être par perdre eux-mêmes ces habitudes d'indocilité et d'obstination qu'ils ont contractées dans un dur esclavage.

MOTS A L'OREILLE

SOUFFLÉS PAU LE BOJi GliMF,.

l| Un des plus siirs moyens de plaire à quelqu'un c'est de commencer par l'ainier : la liienveillauce donne de la grâce aux manières, du charme au son de la voix, et de l'cloqucnce aux discours.

(| Le penchant a la bienveillance est une des causes qui rendent la jeunesse aimable.

^ Savoir ('coûter est un talent rare, surtout en France. Beaucoup de gens, quand on leur adresse la parole, préparent la réponse avant d'avoir rien entendu. Parler n'apprend rien, c'est un exercice qui tout au plus rend familiers les mots de la langue; écouter apprend quelque chose. Parler, c'est dépenser; écouter, c'est acquérir.

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