LA CURIOSITÉ
C'est un grand défaut que la curiosité, et il y aurait bien à faire 'pour compter tous les inconvénients qu'il entraine avec lui. Il est rare que la curiosité ne soit pas aecompa(;née de l'indiscrétion, et que la langue ne se moiUre pas aussi empressée de divulguer les secrets d'autrui, que les yeux et les oreilles le sont de
les surprendre. La réunion de ces deux dispositions forme un ensemble non seulement importun, inconiniode, mais redoutable, haïssable ; on craint, on évite le curieux, on repousse, on déteste l'indiscret. C'est un véritable malheur de mériter ces deux épithètes, et je vous invite fort, mes amis, à vous bien tenir en garde contre le désir dangereux de surprendre, par adresse ou par importunité, les pensées ou les actions des autres. J'ai eu déjà l'occasion de vous donner quelques avis à ce sujet; voici comment j'y suis ramené aujourd'hui.
Une jeune dame de ma connaissance, qui avait la réputation détre curieuse, fut chargée, il n'y a pas long-temps, de remettre unelettre à un de ses parents, en revenant de la campagne à Paris. Cette lettre était mal cachetée, et en arrivant le cachet se trouva détaché. La jeune dame n'avait point ouvert la lettre, car, malgré sa réputation de curiosité, elle était incapable d'une pareille action; mais cette réputation la fit soupçonner d'avoir elle-même rompu le cachet, et lui attira mille plaisanteries piquantes a cette occasion. Le parent, homme d'esprit et de fort bon ton, lui adressa la petite fable suivante, en foi'me dépitre. Klle a bien voulu me la communiquer, en me permettant de l'insérer dans mon Journal, comme un avertissement à mes jeunes lecteurs et lectrices, pour le présent et pour l'avenir.
FABLE
A MADAilE ****.
Il était un oiseau qui, par son doux ramage, Arrêtait daus les champs les pas des promeneurs: Kt s'ils l'apercevaient ;i travers le feuillage, lis admiraient aussi les brillantes couleurs
Et le poli de son plumage.
Jeune oiseau , tout pour ton bonheur
Semblait s'unir dans la Nature :
L'air libre, le printemps, son soleil, sa verdure; La terre mûrissant ta facile pâture;
Ajoutez, (et c'est le meilleur) Un nid fait par l'amour, où couvés sous ton aile Des petits agitaient leur plume encor nouvelle.
Mais hélas ! le parfait bonheur
N'a pas d'asile sur la terre; Ni le palais des rois qu'admire le vulgaire, Ni le toit trop vanté de l'obscur laboureur, Ni le nid des oiseaux. Il fallut que le nôtre
Ne fut pas plus exempt qu'un autre
De ce commun et lourd impôt Que chacun paie au sort ou plus tard ou plutôt.
Son malheur vint de l'imprudence,
Son imprudence , d'un défaut :
Inévitable conséquence:
Car la divine Providence Couplant daus ses desseins la peine avec l'erreur. Voulut à tout défaut attacher un malheur.
Cet oiseau, dont ici je vous dis l'aveuturSi . Etait curieux sans mesure, Et par suite fort indiscret :
Regardant tout ce qu'on faisait, Ecoutant tout ce qu'on disait.
Et se glissant dans le feuillage Pour surprendre chaque secret Des autres nids du voisinage.
Il en advint maint accident fâcheux :
C'est ainsi qu'un soir, loin d'un creux Où demeurait une chouette, Cet animal mystérieux Qui n'aime pas les curieux, A coups de bec chassa notre indiscrète Et pensa lui crever les veux.
Un matin, tandis qu'en cachette Elle se tenait à l'aguet, La curieuse trop distraite Ne vit pas planer sur sa tête Son mortel ennemi, le terrible émouchet. Qui soudain fondit comme un trait.
Elle échappa cette fois à sa rage, Mais à grand peine, et son joli plumage S'en ressentit long-temps, dit-on.
Un jour, voulant de près épier un mouton
Qui paissait dans un pâturage, Elle s'embarrassa les pieds dans sa toison. ] Un mouton , passe encor: mais la jeune imp-iideme Vint se poser, pour le voir à loisir, Près d'un chat qui semblait dormir Et sur elle allongea sa griffe menaçante : Elle s'enfuit toute tremblante.
.\près chaque nouveau danger Elle jura toujours de se bien corriger, Et n'en fit jamais rien. C'est être bien peu sage:
Mais nous voyons en pareil cas
Des peuples et des potentats
Qui ne le sont pas davantage.
Unjour(jourdésastreux!)qu'elle allait par les champs. Loin du nid où bientôt elle était attendue.
Du sein d'une moisson touffue
Elle entendit sortir des chants.
Chantsdemai,chantsd'amour;quelleépreuve pour elle!
Je sais plus d'une autre femelle...
(Du peuple des oiseaux, j'ai .soin de l'ajouter, De crainte sans dessein d'offenser quelque belle ).
Je sais plus d'une autre femelle
Qui ne peut alors résister
Au désir brûlant d'écouter.
Pour écouter elle s'élance,
Entre les blés avance, avance.
Aperçoit l'oiseau qui chantait.
Avance encor, et sent un lourd filet
Qui tout-à-coup tombe sur elle.
Vainement elle bat de l'aile,
Le pipeur était à l'aguet ;
Il aerourt , la saisit , l'encage ;
Elle mourut dans l'esclavage ;
Et le soir ses pauvres petits, Qui chaque nuit dormaient sous l'aile tutélaire, Etonnés d'être seuls, affamés, refroidis,
Attendirent en vain leur mère
Et l'appelèrent par leurs cris.
Vous le voyez, tout bonnement
J'ai mis ma lettre à votre adresse.
Je désire bien vivement
Que sa teneur vous intéresse.
Pour y réussir sûrement
J'avais compté même un moment
L'envoyer chez vous à qnelqu'autre,
Pensant qu'avec plus d'intérêt
Votre main furtive ouvrirait
Une lettre qui porlerait
Une autre adresse que la vôtre.
Je prie mes jeunes correspondants de vouloir bien répondre aux questions suivantes:
Qu'est-ce que ta pkudence?
Qu'est-ce que la poltronnerie ?
Quelle différence y a-t-il entiv l'une et l'autre?
J'attendrai les réponses dans le délai d'ici au dimanche i6 juillet prochain.
VARIÉTÉS
Miss Juliette a sept ans; ses grands yeux noirs sont à-la-fois doux et spirituels; ses traits, qui conservent encore les formes rondes de l'enfance, respirent la plus aimable ingénuité. A l'air timide, à la curiosité naïve de son âge, se mêle je ne sais quoi de sérieux et d'attentif, qui décèle une intelligence précoce et les plus heureuses dispositions.
A la voir avec sa poupée, ou parmi ses jeunes compagnes, on la croirait peu capable d'application , tant la vivacité de son babil et son ardeur pour le jeu excluent l'idée d'attention et de travail. Mais si vous arrivez, tandis qu'elle est à lire, vous changez d'avis aussitôt, et vous ne doutez pas que Jidiette ne soit un enfant studieux. Vos jugements, dans l'un et dans l'autre cas, ne seraient pas mieux fondés.
Miss Juliette est très capable d'apprendre; elle est même avide de connaissances; mais elle est paresseus»* et n'aime pas l'étude. Elle voudrait toujours commencer par la fm: c'est-à-dire savoir tout, sans rien apprendre; car c'est seulement l'apprentissage qui l'effraie. Elle ne demanderait pas mieux que de faire des dessins et des tableaux charmants; elle ne serait pas fâchée de chanter à ravir, de danser comme un ange et de toucher du piano dans la perfection. Mais les yeux, les nez , les bouches et les oreilles sont ennuyeux à périr; le solfège est haïssable; les ployés et les assemblés sont fatigants; les gammes et les exercices n'en finissent point. Miss Juliette aimerait beaucoup mieux sauter à pieds joints les principes et les commencements, pour tomber tout d'un coup à la perfection.
La lecture l'amuse, par exemple, mais pourvu qu'elle lise des contes ou des comédies : la géographie, l'histoire, la grammaire sont encore de ces choses que miss Juliette aimeiait savoir, sauf la peine et l'ennui de les apprendre.
Cependant pensez-y bien, miss Juliette, pour êti« en état de lire des contes et des comédies, il a fallu commencer par l'alphabet. Dire ses lettres et épeler n'ont rien de fort amusant; vous l'avez fait et vous savez lire ; ayez donc le courage de faire des yeux, des gammes et des conjugaisons : vous enrichirez un jour votre album de charmantes aquarelles, vous chanterez avec goût les romances de Romagnesi et vous écrirez purement votre langue. C'est un malheur sans doute, mais les yeux, les gammes et les conjugaisons sont les alphabets de la peinture, de la musique et des langues; il faut en passer par là, miss Juliette, sous peine de ne rien savoir.
Profitez des heureuses dispositions que vous avez reçues de la nature; surmontez avec courage l'ennui des commencements : l'étude amènera le succès et les difficultés disparaitront.
Les fleurs et les fruits sont d'excellentes choses , mais il a fallu défricher la terre avant de les obtenir. Les talents font le charme de la vie, mais fruits du temps et de l'étude, ils ne s'obtiennent que par la patiencif et le travail.
AVIS
Ceux de nos souscripteurs de qui l'abonnement date du i" juillet iSaS pour un an, ou du i" janvier 1826 pour six mois, et ex|)ire par conséquent à la fin de juin courant, sont invités ;i le faire renouveb-r avant le dimanche, 2 juillet |)rochain, afin de ne pas éprouver d'interruption dans l'envoi du Journal.
Impmverie de JULES DIDOT AINli, iMr»i»ir.i!n or soi, rue du Pr.t)i-<le-Lodi. u' li.
Le prii de l'abonnement csl, pour Paris, dc32franc5 paran.etde i a francs pour sil mois. Pour les di-parlemenis, de 24 francs par an , et i3 francs pour sis mois.
Ill' ANNÉE. N" 9.
Burcan de l'abonnement, clir: I.OL'is Colas, libraire, rue Oaupliine, n" 3a; et chez les principaui libraires cl directeurs des postes des déparlcmcnts.
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