LES CHAMPIGNONS
Je me promenais, il y a quelques jours, sur la lisière d'un bois touffu bordé par un joli chemin vert, de l'autre côté duquel s'étendait une belle prairie. Plusieurs jeunes personnes faisaient partie de la société avec laquelle je me trouvais. L'une d'elles s'étant écartée du chemin, découvrit, à quelques pas dans la prairie, une grande quantité de champignons. Aussitôt elle en cueillit un et me l'apporta, en disant: «Mon bon Génie, est-ce là un bon champignon? — Oui, ma chère enfant, lui répondis-je. — Et à quoi le reconnaissez-vous? reprit-elle. — C"est ce que je ne veux point vous dire, répliquai-je. — Pourquoi donc? mon bon Génie. — Parce que rien n'est si facile que de se méprendre sur la nature des champignons, lorsqu'on n'a pas une grande habitude de les distinguer; et comme il en est qui sont très dangereux et qui pourtant ressemblent beaucoup aux bons, je ne veux pas que vous puissiez vous imaginer les bien connaître, d'après ce que j'aurais pu vous dire, et que vous vous exposiez plus tard h quelque funeste méprise, en faisant l'application d'une connaissance imparfaite que je vous aurais donnée. — Vous êtes bien prévoyant, mon bon Génie. — A votre âge, n'avez vous pas besoin qu'on le soit un peu pour vous?
— Cela se peut bien , et je vous en remercie. Mais au moins, ne pourricz-vous pas nous dire ce que sont en général les champignons? —Oh! pour cela, très volontiers, et vous n'avez qu'à m'écouter.
Il Les chanijjignons, continuai-je, forment une famille de plantes fort singulières, qui diffèrent de toutes les autres en ce qu'elles n'ont ni feuilles ni fleurs. Il parait que la graine qui sert à les reproduire se trouve répandue et agglutinée dans la partie charnue qu'on appelle vulgairement blanc dr. champignon. Les champignons croissent sur la terre, ou bien sur d'autres plantes aux dépends desquelles ils se nourrissent. Les premiers sortent de la terre, tantôt nuds, tantôt renfermés dans une espèce de coiffe qui ne tarde pas à se déchirer, et qu'on appelle le volua. La substance des uns est ligneuse, c'est-a-dire semidable à celle du bois; celle des autres est molle, charnue, quelquefois mucilagineuse. I-a plupart des rhampignorrs sont couverts d'une sorte de eha|)eau, tantôt parfaitement rond, tantôt ne formant qu'un demicercle et attaché au pied par le côté. Il en est dbnt la saveur est acre et corrosive, d'autres qui l'ont douce et sucrée; dans la plupart elle est insipide. (Quelques uns laissent couler une liqueur blanche lorsqu'on les entame, d'autres changent de couleur dans le même cas. Plusieurs répandent une odeur suave; d'autres
sont nauséabondes, sur-tout lorsqu'ils commencent à se décomposer; le plus grand nombre est saps odeur comme sans saveur.
"11 n'est que peu d'espèces de champignons qui soient bonnes à manger. De ce nombre sont la truffe; Yoronge qui croit dans le Midi de la France, mais qu'on ne trouve point dans les environs de Paris; le mousseron ; Vagaric esculent, qui est le plus connu et le plus généralement employé. C'est ce dernier que l'on cultive sur des couches, dans les caves pendant l'hiver, en plein air pendant l'été, et que l'on vend dans les marchés de Paris. C'est le même que vous venez de me présenter et qui parait croître en abondance dans cette prairie.
<i Parmi les autres champignons, il en est qui sont des poisons très violents, et la ressemblance que quelques uns ont avec les bons, a donné lieu à des accidents terribles, qui se renouvellent encore tous les ans, malgré les leçons de l'expérience. 11 est à ma connaissance qu'une famille entière périt, il y a quelques années, dans un département du INIidi, pour avoir mangé des champignons que leur ressemblance avec Voronge a fait nommer fausses oronqes. On ne saurait donc être trop circonspect à cet égard, et se trop défier de ses propres connaissances, lorsqu'il s'agit de recueillir des champignons pour les manger. Et en général, il est sage et prudent de se défier des jdantes qu'on ne connaît pas bien, de ne point les mâcher, ni même les porter h la bouche. C'est un avis que je m'empresse toujours de donner aux jaunes personnes que je vois cueillir indistinctement dans les champs toutes sortes d'herbes, et les porter machinalement à leurs lèvres. Quant au.x champignons, j'ajouterai que, même ceux dont on est parfaitement sur. ne doivent être mangés cju'avec beaucoup de modération, parce qu'ils sont un aliment beaucoup plus agréable que sain, et dont la digestion est extrêmement difficile.
il Indépendamment de ceux que l'on mange, il est une espèce de champignon dont on tire un parti fort utile, c'est celui qui porte le nom A'cigaric amadouvicr, et qui croît sur le tronc de certains arbres. Ce champignon étant desséché, forme l'amadou qu'on emploie pour se procurer du feu en battant le briquet, et qui a aussi la propriété d'arrêter le saiij; lorsqu'on l'applique sur une saignée ou sur des piqûres de sangsues. Du reste les autres espèces de champignons ne sont utiles à rien à l'homme; mais presque toutes recèlent des légions de larves d'insectes qui vivent à leurs dépends.
11 Je me rappelle, en parlant de champignons, une petite superstition fort poétique et fort gracieuse, de la mythologie écossaise. Il y a une espèce de champignons légers et délicats qui croissent autour des
fontaines et sont ordinairement disposés en cercles sur l'herbe. Les montagnards Ecossais croyaient jadis que ces champignons étaient les sièges où venaient s'asseoir en rond, pour tenir conseil, de petits génies qu'ils appelaient Elves. Les anciens poètes de ce pays ont tiré parti de celte fable; mais on n'y croit plus depuis que l'instruction a dissipé, chez ce peuple estimable, les erreurs de l'imagination. »