‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 56 sur 169 · LA CHAUMIÈRE · texte numérisé non relu

LA CHAUMIÈRE

Le baron de G.... et son jeune fils Anatole étaient sortis ensemble un matin, pour faire une promenade dans les champs, avant l'heure du déjeuner. En passant dans un chemin sur le bord duquel s'élevait une petite chaumière d'apparence très modeste, Anatole devint pensif et tellement préoccupé, qu'il n'entendit pas une question que lui adressa son père, et n'y répondit jwint. — Eh bien Anatole, lui dit le baron, tu parais absorbé dans une profonde rêverie; à quoi donc penses-tu?

Anatole. Je pense, mon Papa, que nous sommes bien heureux de n'être pas à la place des pauvres gens qui habitent cette chaumière, près de laquelle nous venons de passer.

Le baron. Tu as raison, mon aiTii, d'être sensible aux avantages que la Providence a bien voulu nous accorder, et je ne puis que t'approuver d'y penser avec reconnaissance; mais dis-moi, je te prie, quelle différence te frappe le plus entre notre condition et celle de ces pauvres gens?

Anatole. Quelle différence, mon Papa! Elle nusemble immense en tout point. Je crois d'abord qu'il me serait impossible de vivre dans cette misérable habitation, faite de bois et de terre, oîi l'on ne doit être garanti ni du froid, ni de l'humidité; et certes je me trouverais bien malheureux, si j'étais aussi pauvrement habillé que ce petit garçon qui est assis sur la porte, couvert de guenilles et les pieds nuds.

Le baron. Assurément tout cela serait triste et pénible pour toi, parce que tu as été élevé de manière à contracter des habitudes très différentes; mais si cette famille est contente de son lot, je ne vois pas que notre sort soit de beaucoup préférable au sien. Autant que j'en puis juger à l'extérieur, cette cabane doit être habitée par un tisserand, et il me parait qu'il est en état de procurer une nourriture saine à ses enfants. As-tu remarqué le teint, l'air de force et de sanlé de celui qui est sur la porte? Il est plus petit que toi, mais je doute que tu lusses le plus vigoureux à la lutte, et il est probable que, malgré notre promenade, tu ne déjeuneras pas avec autant d'appétit et de plaisir qu'il paraît en avoir à manger son petit

morruau Je fromage et son gros morceau tle pain bis. Anatole. Mais, mon Papa, vous m'avez dit sonvent que l'esprit est la plus noble partie de l'homme. Sous ce rapport du moins, ces pauvres créatures sont bien à plaindre, car elles n'ont aucun moyen de développer leur intelligence, ni d'acquérir des connaissances agréables et utiles, et elles doivent être ignorantes et grossières comme des brutes.

Le b.aron. Eh pourquoi cela, mon ami? Ce bon tisserand, il est vrai, ne peut être ni un docteur, ni un artiste; mais qui t'a dit qu'il fût privé des premières connaissances nécessaires à tous les lion)mes? Kt s'il y joint celles de sa profession, s'il est habile ouvrier, n'est-ce pas une satisfaction pour lui de pouvoir se dire : « J'e.xerce un métier utile que je connais bien , je ne dois rien qu'à mon travail, et il me procure, grâces à Dieu, les moyens d'élever mes enfants', d'en faire de bons chrétiens et d'honnêtes gens. J'ai te nécessaire, je suis content, et j'en remercie la Providence. " Penses-tu qu'iui homme qui peut parler ainsi soit un être abruti, digne d'ins|iirer la pitié ou le mépris? Et crois-tu que beaucoup de gens dans notre classe en puissent dire autant? ]\Iais au reste, pour mieux en juger, allons faire une visite à la chaumière.

Le baron de G.... et Anatole entrèrent, à ces mots, chez le tisserand. Il était à son métier, sa femme filait, et plusieurs enfants d'âges différents étaient occupés autour d'eux à divers travaux.

Bonjour, mon ami, dit le baron; voulez-vous bien nous permettre de vous voir travailler un moment?

Le TISSERAND. Très volontiers. Monsieur; mais je n'ai pas grand' chose à vous montrer. Ce jeune Monsieur n'a peut-être jamais vu faire la toile? Anatoî.e. Je ne l'ai jamais vu de près. Le TISSERAND. Tcuez, regardez ici; ces longs fils forment ce qu'on appelle la chaîne; ils sont divisés en deux rangs entre lesquels je passe ma navette qui porte avec elle le fil qui traverse et qui fait la trame ou le tissu.

Anatole. Mon Dieu, comme vous allez vitel Cela est fort curieux. Est-ce que toutes les (hoffes sont faites de même, mon Papa?

Le baron. Oui, mon ami; sauf quebjues modifications et des dispositions un peu plus compliquées, selon les différentes espèces d'étoffes. Dis-moi, combien crois-tu qu'il te faudrait de temps pour apprendre à faire de la toile auprès de ce brave homme?

Anatole. 11 me semble que je n'y parviendrais jamais. Mais ces enfants, que font-ils donc là?

Le tisserand. Ceux-ci font des paniers en osier; les autres tressent de la paille pour faire des chapeaux. C'est ce petit là qui a fait le chapeau que sa mère a sur la tête. Ce sont de pauvres travaux, mais

le plus pauvre travail vaut mieux que l'oisiveté. Anatole. Et cela ne les ennuie-t-il point? Le tisserand. 11 n'y parait pas, du moins, et si ce n'était le respect qui les retient, vous les entendriez chanter de bon cœur, tout en travaillant. La première leçon que je leur donne, c'est que leurs mains sont faites pour gagner leur pain.

Anatole. Voyez donc, mon Papa, comme tout cela est fait proprement?

Le baron. Oui, en vérité; il y a, comme tu le vois, dans cette maison, divers travaux auxquels toi et moi nous serions bien gauches. Mais j'aperçois qu'il y a aussi des livres.

Anatole. Voici un Nouveau Testament, une Imitation de Jésus-Christ, le manuel du Jardinier, et Simon de Nantua.

Le baron. Il y a donc, mon brave homme, quelques personnes de votre famille qui savent lire?

Le tisserand. Tous mes enfants, excepté les deux plus jeunes. Monsieur; et Claudine, qui est l'ainée, nous lit tous les matins un chapitre de l'Imitation, et tous les soirs quelques pages d'un autre livre.

Le baron. Cela est très bien. Et puis, je vois que vous avez aussi un jardin.

Le tisserand. Il est bien petit, mais c'est assez pour nous fournir des légumes, des fruits, et quelques fleurs pour notre agrément.

Anatole. Oh ! les superbes oeillets! nous n'en avons pas de si beaux dans notre parterre. Voyez donc. Papa, comme toutes ces plantes sont bien cultivées.

Le tisserand. Nous ne manquons ]>as de bras pour cela , et c'est notre récréation. J'espère même que je pourrai bientôt acheter un petit morceau de terre pour m'agrandir, et quand je serai parvenu à pouvoir nourrir une vache, je serai dans une aisance complète.

Le baron. Mais, malgré votre industrie, n'avezvous pas quelquefois un peu de peine à vivre.

Le tisserand. Quelquefois, quand l'hiver est bien dur. Mais j'ai de l'ouvrage, mes enfants nous aident, nous nous contentons de peu, et tout va.

Le baron. Que Dieu vous protège, brave homme, et s'il vous arrivait maladie ou accident, rappelezvous que vous avez un ami dans votre voisin.

Le tisserand. Grand merci. Monsieur; je m'en souviendrai.

Anatole. Adieu, Monsieur, je vous suis obligé de votre complaisance.

Eh bien, dit en sortant le baron à son fils, que )ienses-tu de notre visite, mon cher Anatole?

Anatole. Je suis ravi, mon Papa, de voir que ces braves gens ne sont pas malheureux et qu'ils méritent beaucoup d'estime.

Le baron. Assurément; et tu vois que si nous nous

comparons avec le pauvre tisserand, (ont l'avantage n'est pas de notre côté. Il possède un art qui lui assure sa subsistance, quelque révolution qui puisse arriver; sa famille est industrieuse; elle ne manque pas d'instruction , et sur-tout de la meilleure de toutes, de la connaissance de ses devoirs. Ces braves gens entendent un peu la culture, ils sont capables de sentir les beautés delà INatm-e, ils jouissent des plaisirs domestiques, ils sont enfin contents de leur lot. Si de malheureux accidents peuvent les rendre quelquefois l'objet de notre compassion, ils ne doivent jamais l'être de notre mépris.

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