LE PETIT CHEVREAU
Albertine était née avec d'heureuses dispositions, mais elle avait aussi quelques petits travers dont il importait de la guérir, afin qu'ils ne devinssent pas en grandissant de graves défauts. Cependant Albertine ne pouvait supporter sans désespoir une réprimande, et encore moins une punition; elle se persuadait alors qu'on ne l'aimait pas, et elle ne pouvait concevoir que ses parents ne poussassent point l'indulgence jusqu'à tolérer tous ses caprices et se prêter à toutes ses volontés déraisonnables. La jiau vre enfant ne se doutait pas qu'une semblable faiblesse de leur part ei'it été bien moins une preuve de tendresse que d'insouciance et d'indifférence sur son avenir. Un petit événement, fort simple et tout -à-fait imprévu, vint enfin éclairer sur ce point l'esprit d'Albertine.
Le fermier de son père, qui avait vu naître cette jeune fille et qui l'aimait beaucoup, avait coutume de lui offrir chaque année un petit présent le jour de sa fête. Ayant remarqué qu'Albertine caressait toujours avec plaisir les petits chevreaux de la ferme, (|uand elle les rencontrait, il pensa qu'elle serait charmée d'en posséder un, et ce fut le présent qu'il lui apporta cette fois, en venant lui souhaiter un heureux anniversaire. Albertine fut au comble de la joie; le petit chevreau était tout blanc, il avait au col un ruban bleu, qui était la couleur favorite d'Albertine. lîUe le prit, le caressa, l'embrassa, et lui donna le nom de Cabriole, qui ne tarda pas à être justifié par les sauts et les bonds que fit bientôt le petit animal, à la grande satisfaction de sa jeune maîtresse, u Oh ! disait-elle, comme il va être heureux! comme j'en aurai soin! Il pourra faire fout ce qu'il voudra; je ne le gronderai jamais, je ne le mettrai jamais en pénitence, car tout cela rend trop malheureux. » Albertine tint parole, et Cabriole fut libre en effet de courir et gambader tout à son aise, dans la maison et dans le jardin. Il cassait bien de temps en temps quelque por-
celaine, il détruisait bien de temps en temps autlqurs fleurs rares et précieuses; mais Albertine ne voulait ni l'attacher, ni le renfermer pour l'en punir, ni faire aucun effort pour le rendre docile et obéissant. A table, il venait importuner tout le monde pour avoir des friandises, et quand on 1; repoussait, cela faisait pleurer Albertine qui se chargeait aussitôt de satisfaire toutes les fantaisies de Cabriole.
Cependant le petit chevreau giandit et les cornes lui poussèrent. Alors, il devint positivement insupportable et même dangereux. Il n'y avait plus dans le jardin fleurs ni fruits qui ne fussent broutés et dévastés; les meubles étaient déchirés jusque dans le salon; une fois, en voulant sauter sur la cheminée, Cabiiole renversa un beau vase de porcelaine peinte, et brisa le bocal de la pendule qui courut elle-même un grand danger; et lorsqu'on voulait chasser Cabriole, il venait droit à vous, les cornes en avant, et vous donnait un (jrand coup dans le ventre. Albertine sentit enfin qu'il fallait réprimer de semblables manières; mais il n'était plus temps; les mauvaises habitudes de Cabriole étaient trop enracinées. Un jour qu'il avait fait quelque grosse sottise, sa jeune maîtresse s'avisa de le menacer d'une petite baguette; Cabriole répondit par ini coup de corne qui renversa la pauvre Albertine presque évanouie. En revenant à elle, elle n'aperçut plus son chevreau; elle courut bien vite pour le chercher dans le jardin; il n'y était pas. Cabriole avait franchi la haie et s'était enfui dans les montagnes, abandonnant celle qui avait eu pour lui tant de soins, tant de bonté, tant de faiblesse. Albertine ne revit plus Cabriole. Elle vint en pleurant raconter son malheur à sa mère, u Ma chère enfant, lui dit cette bonne mère, j'avais prévu ce qui l'arrivé. Tu n'as point voulu corriger ton petit chevreau de son étourderie, tu l'as laissé libre de satisfaire toutes ses fantaisies, tous ses caprices; en devenant grand, il est devenu méchant et ingrat, (^ue cela l'apprenne, mon enfant, quel serait le résultat funeste de l'indulgence excessive que des parents auraient pour les défauts de leurs enfants. Tu comprendras maintenant, je l'espère, que lorsque nous résistons à celles de tes volontés qui ne nous paraissent pas raisonnables, nous n'avons en vue que ton bonheur futur, nous ne songeons qu'à t'empécher de contracter des défauts dont il deviendrait peut-être impossible de te corriger plus tard , nous ne voulons enfin que te rendre bonne et sage, afin que tu obtiennes l'estime cl l'affection des autres. 1) Albertine embrassa sa mère, et l'assura qu'aucune réprimande ne pourrait désormais la faire douter de sa lendressc, mais qu'elle s'efforcerait den'en pas mériter.
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DlMASClIE, 9 ICILLFT 1826.
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Iir ANNÉE. NO 10.
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