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LES CRAYONS

Celles de mes jeunes abonnées qui cultivent l'art du dessin et qui habitent la campagne pendant cette saison, ont soin de porter avec elles, dans leurs promenades, un petit album et un crayon, pour dessiner d'après nature les jolis points de vue qu'elles rencontrent. J'ai eu le plaisir de voir récemment à Mortefontaine, les dessins d'une de mes bien intéressantes lectrices qui a, dans sa sœur ainée, un guide et un modèle excellents pour cet art charmant, comme pour tout ce qui peut rendre une jeune personne parfaitement aimable.

En retrouvant, dans les albums et les cartons des deux soeurs, les magnifiques et riants tableaux que je venais d'admirer en réalité dans le parc si beau de Mortefontaine, beaucoupde pensées se sont présentées à mon esprit. Il m'a paru d'abord que ce devait être une chose bien douce que de posséder le talent de reproduire ainsi les tableaux qui nous enchantent, et de pouvoir recueillir des souvenirs visibles de tous les lieux qui nous ont charmés. J'ai pensé ensuite qu'un album et un crayon sont des meubles bien précieux pour qui sait en faire un si agréable usage. Lnfin je me suis rappelé que je n'avais point encore p.irlé, dans mon Journal, de ces crayons avec lesquels

on peut faire de si jolies choses, et je me suis promis de réparer promptement un aussi injuste oubli. C'est ce que je vais faire aujourd'hui, et pendant que je serai sur ce sujet, je ne me bornerai pas a parler des crayons dits de miiie de plomb; je parlerai de tous les crayons en général.

On appelle crayon une substance, naturelle ou composée, employée dans l'art d'écrire, de dessiner ou de tracer des caractères, des lignes, ou des figures sur le papier, la pierre, le bois, etc.

Il y a cinq sortes de crayons naturels, savoir : les crayons de mine de plomb ou plombagine; les crayons noirs; les crayons gris; les crayons rouges, et les crayons blancs.

Les premiers sont fabriqués avec un minéral connu sous le nom de plombagine, et nommé graphite par les minéralogistes. Son aspect est assez semblable à celui du plomb; mais il n'a que cela de commun avec ce métal et avec les minerais qui le contiennent. C'est donc fort mal-à-propos qu'il a reçu le nom vulgaire de mine fie plomb, puisqu'il n'en renferme pas même un atome. Le qraoliite est doux au toucher, il se laisse tailler avec facilité, et possède la faculté de tracer sur le papier des traits déliés, d'un gris de plomb, qui s'effacent par le frottement de la mie de pain ou de la gomme élastique.

Les meilleurs crayons de plombagine se fout en Angleterre, avec le graphite de la mine deBorrowdole dans le Cumberland, où ce minéral se rencontre en rognons volumineux dune qualité variable. On assure que, pour maintenir le prix et la juste réputation de ces crayons, on a soin de rejeter dans les puits tout le graphite de qualité inférieure, et de fermer la mine quand il en est sorti une certaine quantité, qui est toujours la même pour chaque année.

Pour fabriquer ces crayons, on débite le graphite avec de petites scies excessivement minces, et l'on en fait des baguettes carrées d'une demi-ligne d'épaisseur, que l'on introduit dans la rainure d'un demicvJindre de bois de cèdre ou de genévrier sur lequel on colle le reste du cylindre, en sorte que le graphite ainsi taillé se trouve enfermé au centre de cette monture de bois tendre. L'on fait aussi, en Angleterre, des crayons qui sont entièrement de graphite; mais ils se vendent fort cher, et sont réellement moins commodes que les premiers.

Le bon graphite est si rare que l'on réserve la poudre qui résulte du sciage des masses pour en composer des crayons inférieurs, en la mêlant avec du souffre, de la gomme, ou de la colle de poisson.

Les crayons français sont tout aussi bien exécutés que ceux d'Angleterre, et s'ils ne sont pas aussi généralement bons, cela ne tient nullement à la manière de les fabriquer, mais bien à la qualité du graphite que nous sommes forcés d'employer, et qu'il ne nous est pas permis de choisir, comme le font nos voisins.

Le graphite ne sert pas uniquement à faire des crayons, et puisque je parle de cette substance, il est bon de dire un mot, en passant, de ses autres usages. Le graphite de basse qualité est employé à donner aux fourneaux de terre cuite l'apparence de la fonte, à garantir certains ouvrages de fer de l'action de la rouille, à atténuer le frottement des machines à enprenage; il entre enfin pour deux tiers dans la matière de creusets noirs fabriqués à Passau, en Bavière, pour la fonte de métaux, et il donne k ces creusets la propriété de résister à l'action du feu le plus violent.

Les crayons noirs proviennent d'une pierre appelée schiste argileux, qui se trouve ordinairement dans le voisiîiage des couches de charbon de terre. Il y en a aussi de différentes qualités. Celui qu'on emploie de préférence pour le dessin est connu sous le nom de pierre d'Italie. On le taille en baguettes minces, tel qu'il est retiré de la mine, et il ne subit pas d'autre préparation. Les crayons noirs grossiers sont employés par les charpentiers et par les maçons, pour tracer des lignes sur le bois et sur l.i pierre.

Les crayons gris sont excl usivement destinés à écrire ou dessiner sur des tablettes d'ardoise, et souvent ils ne sont que des éclats de cette pierre, taillés en ba-

guettes minces. On en fabrique aussi avec des sctiisles argileux gris. L'usage en est devenu très général, depuis que, dans presque tous les pays, les enfants écrivent et calculent sur des ardoises dans les écoles.

Le crayon rouge, vulgairement appelé sanguine, n'est autre chose qu'un minerai de fer dont la couleur est le rouge brun foncé, et qui tache fortement les doigts et le papier en rouge de brique. Il fut un temps où ce crayon était presque le seul qui fut en usage parmi les dessinateurs; mais il est aujourd'hui presque totalement abandonné, et ne sert plus guère qu'aux charpentiers, aux tourneurs et aux ouvriers, pour tracer des lignes ou des mesures. Le peu de crayons rouges dont on fait encore usage sont composés de sanguine pulvérisée, lavée et agglutinée ensuite avec de la gomme et du savon.

Le crayon blanc est une craie, assez tendre pour se laisser scier et tailler et pour tracer sur presque tons les corps solides. Les peintres l'emploient pour esquisser sur la toile, et pour éclairer les dessins faits sur papier gris. On s'en sert aussi dans les cours publics, où l'on trace avec ce crayon, sur une planche noircie, soit des figures, soit des chiffres.

Telles sont les seules substances naturelles employées comme crayons. Quant aux pastels et aux crayons noirs moulés, appelés crayons de Conté, du nom de leur inventeur, ils sont des produits artificiels. L'invention de ces derniers a rendu un très grand service à l'art du dessin, en ce qu'on leur donne, en les composant, différents degrés de dureté et des teintes diverses, que chacun peut approprier au genre de dessin qu'il veut exécuter.

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