‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 59 sur 169 · LES ARMES A FEU · texte numérisé non relu

LES ARMES A FEU

Parmi les jeux favoris des jeunes gens qui commencent à sortir de l'enfance, il en est un qui devient presque toujours le goût dominant, c'est celui des armes à feu. Chasser, tirer dans une carte, ou seulement faire partir sans but un fusil, un pistolet, sont des plaisirs (jue plusieurs de mes jeunes lecteurs ont déjà goûtés sans doute, et dont ceux qui ne les connaissent point encore désirent ardemment faire l'essai. Cependant, cet amusement dangereux cause les plus vives inquiétudes aux parents prudents, devient souvent une source de désobéissances, et occasionne trop souvent aussi les accidents les plus funestes. Si je ne craignais de vous affliger, mes bons amis, je ne manquerais pas d'événements sinistres à vous retracer à ce sujet ; mais je me contenterai de vous raconter une petite anecdote dont je connais les personnages; elle vous prouvera, sans trop attrister votre imagination, combien le maniement des armes à feu exige de prudence et de circonspection.

Charles était en vacances, et son père, forcé de faire un voyage, avait soigneusement caché son fusil, sa poire à poudre, et avait en même temps défendu expressément à son fils de faire acheter, comme l'année précédente, de la poudre à tirer, et de se procurer des armes.

Charles tout triste des défenses et des précautions de son père, ne sachant que faire de son temps, parce qu'il n'avait en tête que ranuisenient favori dont il était privé, allait furetant dans toute la maison. Sa sœur Pauline l'aperçut enfin un jour, courant au bout du parc d'un air joyeux et empressé, et tenant à la main un énorme pistolet. Pauline le suit, et arrivant près de lui: u Charles, dit-elle, que vas-tu faire?

— M'anuiser avec ce pistolet que je viens de trouver dans le garde -meuble. — As-tu donc oublié ce que Papa t'a recommandé en partant? — Non; mais il n'y a pas de danger, il n'est point chargé. — Qu'en saistu? — Bah! il était peut-être là depuis cinquante ans; vois comme il est rouillé. J'y vais mettre une amorce.

— Tu as donc de la poudre? — Oui, répond Charles en hésitant et rougissant un peu , car il se reprochait sa désobéissance. Tiens, Pauline, ajouta-t-il en se rassurant, pour mon coup d'essai je vais tuer Bibi. " Le pistolet était chargé, le coup part, un cri de Pauline

le suit La malheureuse Bibi, la douce tourterelle

qui faisait les délices de Pauline, vient de tomber au pied de l'arbuste sur lequel elle se reposait. Pauline la ramasse, elle la couvre de baisers et de larmes; elle se retourne pour adresser des reproches à Charles, mais elle aperçoit le pauvre coupable pâle, immobile et qui semble prêt à s'évanouir. La bonne sœur alors ne voit plus que son frère; elle pose à terre sa tourterelle et se précipite dans les bras de Charles. Un déluge de larmes vient enfin soulager celui-ci. u O ma sœur, dit-il, qu'ai-je fait? J'ai désobéi à mes parents, j'en suis puni , cela est juste; mais toi , pourquoi fautil que tu portes la peine de ma faute? Je t'ai privée

de ton plus cher amusement — Ne parlons pas de

cela, Charles; mais tu es coupable, il faut aller surle-champ t'accuser à Maman et solliciter ton pardon.» A ces mots , la généreuse Pauline entraine son fi ère. Un soupir lui échappe encore en passant auprès du corps de la pauvre Bibi, qu'elle tâche de cacher à l'étourdi qui lui a donné la mort. « Chère Maman, ditelle en joignant les mains d'un air suppliant, aussitôt qu'elle aperçut sa mère; Charles a désobéi à Papa, à vous, mais voyez combien il en est fâché; ne voulez-vous pas lui pardonner?» La bonne mère, en voyant son fils repentant et sa fille sollicitant pour lui d'une manière si louchante, leur ouvrit ses bras à tous deux. Charles s'y jeta en sanglottant, et fit ensuite le récit de ce qui s'était passé. Pendant ce temps , Pauline s'esquiva pour aller dérober aux regards de

son frère et le corps de la malheureuse Bibi, et le funeste pistolet.

Quelques jours après cet événement, ('harles conduisit sa sœiu- dans un petit bosquet qu'elle aimait beaucoup, et ou elle avait enterré sa chère tourterelle au pied d'un bouleau. Pauline fut bien étonnée de trouver, près de cet arbre, une petite pierre carrée sur laquelle étaient gravés ces mots : Le chagrin de Pauline est une leçon que son frère ne peut oublier jamais. La bonne Pauline jeta sur Charles un regard plein de tendresse, et ses yeux se mouillaient déjà, lorsqu'elle fut distraite par le son d'un petit grelot. Elle se retourna et vit entrer dans le bosquet un agneau charmant, blanc comme la neige, qui portait à son col un joli collier en maroquin rouge, sur lequel on lisait, en lettres d'or : J'appartiens à Pauline.

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