‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 6 sur 169 · LES QUATRE SOEURS · texte numérisé non relu

LES QUATRE SOEURS

M"' d'Allemond, veuve très riche et sans enfants se décida à faire à Paris un voyage, dont le but était intéressant pour elle. 11 y avait plusieurs années qu'une sœur qui lui était fort chère était morte en laissant quatre filles. Elles avaient été confiées à une institutrice estimable et à la surveillance d'un parent de leur père que celui-ci, qui survécut peu de mois à sa femme, avait nommé leur tuteur. Ce tuteur, dont le nom était Duval, prenait un vif intérêt à ses jeunes pupilles. Il consentit donc sans peine que M"° d'Allemond, leur tante, emmenât dans sa province une d'entre elles et se chargeât de son sort. Mais il s'agissait de faire un choix; M'" d'Allemond ne voulut s'en rapporter qu'à elle et accepta, chez l'institutrice des jeunes personnes, un appartement pour une quinzaine de joins. La connaissance fut bientôt faite, et la première semaine n'était pas écoulée, que la conversation suivante eut lieu entre les jeunes filles, au sujet de M'"" d'Allemond.

n Ma tante est, je crois, une fort bonne personne, dit Céline qui était l'aînée; mais je ne répondrais pas qu'elle eût reçu une éducation fort distinguée. — Et qui te fiiit croire cela? — Par exemple, elle n'a, en peinture et en musique, que des idées tout-à-fait bornées. Ne prétendait-elle pas hier que les talents ne doivent être, pour une femme, qu'un moyen Je plus de passer agréablement le temps, d'aimiser des parents et des amis intimes, et non point de briller et de se faire remarquer? Et ne vous rappelez-vous pas que l'autre jour elle me demanda, pour lui montrer ce dont j'étais capable, de chanter une vieille ariette de Rose et Colas.' — Je conçois qu'il y avait là de quoi choquer une virtuose telle que toi, interrompit Coralie (la plus jolie des quatre sœurs) en arrangeant les boucles de ses cheveux; moi, je n'ai pas été frappée de cela, mais bien de la mise négligée de ma chère tante. Quel petit chapeau! quelle taille courte! c'est une horreur! Et ce qui me confirme dans l'idée qu'elle a bien peu de goût, c'est qu'elle voulait que j'allasse l'autre jour au bal, chez M. D...., quoique je n'eusse à mettre qu'une petite robe de percale, et pas une pauvre Heur pour me coiffer. Qu'est-ce que cela fait? disait-elle; est-ce qu'à son âge on refuse une occasion de sauter? — Elle te connaissait bien, répondit Céline; toi qui passes une heure à te coiffer, seulement pour rester à la maison! Aussi, tu peux te vanter d'avoir

la chevelure la mieux frisée Mais ne pourrait-on

pas dire, comme le lion de La Fontaine dans l'atelier du statuaire: Belle tcle! mais de cervelle, point. " ("oralie se défendit de ce reproche de frivolité, en taisant à sa sœur celui d'un amour-propre désordonné dans connaissances en musiciue, et toutes deux avaient

raison. Mais romine toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, les deux sœurs peut-être allaient se quereller, si en se retournant elles n'eussent été frappées en même temps de l'air boudeur et de la mine allongée de leur sœur Victorine. » Eh bien, qu'as-tu donc? s'écrièrenl-elles à-la-fois; je croyais que ma tante l'avait fait appeler pour lui tenir compagnie au bain? — En effet, répondit la triste Victorine, j'ai d'abord cherché à la divertir en lui contant mille petites histoires qui ont toujours fait rire tout le monde, et j'ai fini par contrefaire cette anglaise qu'on dit que j'imite si parfaitement Mais, le croiriez-vous? ma tante qui

avait déjà baillé plusieurs fois, s'est enfin endormie. Blessée d'une telle impolitesse, je me levais pour m'en aller, lorsqu'elle m'a entendue et m'a rappelée. Puis, elle a voulu me faire déjeuner avec elle; mais je me suis excusée, et je l'ai quittée, me retirant le cœur bien gros. — Et tu pleures encore, s'écrièrent les deux sœurs en riant. — Il n'est pas étonnant qu'on soit sensible à une pareille preuve de mépris, reprit l'orgueilleuse petite personne; et si j'ennuie ma tante, elle n'a qu'à chercher quelqu'un de plus amusant»

On a pu voir, par cet échantillon, que ces trois pupilles de M. Duval ne manquaient ni de prétentions, ni d'amour-propre. Amicie, la quatrième, était la seule qui n'eût lien dit, et dont aussi ou ne put rien dire. Née la dernière et tandis que sa mère était déjà atteinte d'une maladie mortelle, on s'était occupé d'elle moins que des autres. Sa figure, son esprit n'avaient rien que de fort Ordinaire, et une parfaite bonté était la seule chose remarquable dans son caractère et dans toute sa manière d'être. Cette bonté, sa timidité, sa modestie auraient dû la rendre intéressante; mais ce qui n'eût pas échappé au tact d'une mère n'avait pas été remarqué par des yeux plus indifférents , et la pauvre Amicie, ne possédant pas de talents brillants, passait ses jouinées à travailler silencieusement dans un coin, négligée et inaperçue.

Amicie se trouvait présente à la conversation que je viens de rapporter. Elle se glissa doucement hors de l'appartement, et comme elle passait devant la porte entrouverte de M"' d'Allemond, « Est-ce toi, ma nièce? lui dit cette dernière, croyant reconnaître la marche de Coralie. — Non ma taAte, répondit humblement la petite fille, ce n'est qu'Amicie. ., Touchée de cette réponse. M- d'Allemond vint à elle et la fit entrer dans sa chambre, u N'es-tu donc pas aussi l'enl^int de ma sœur chérie? ., lui dit-elle avec tendresse. Ce seul mot pénétra jusqu'au cœur de la tendre Amicie. Elle fondit en larmes et se jeta dans les bras de sa tante. Jamais elle n'avait entendu rien de semblable; jamais on ne lui avait permis une pareille effusion et ce moment parut développer en elle mille facultés nouvelles. Sa tante lui reprccha affectueuse-

ment de n'être pas encore venue la voir, et promit de lui accorder tout ce qui pourrait lui faire plaisir. il Quoi! s'écria Amicie, ce que je demanderais, vous y consentiriez tout de suite? ce soir même? — Ce soir même, répéta la tante qui croyait s'engager au don de quelques friandises ou de quelques objets de parure.— Eh bien, reprit l'aimable enfant, en rougissant beaucoup, je voudrais bien trois choses: d'abord, que ce soir, lorsqu'il y aura le plus de monde au salon, vous eussiez la bonté de demander à Céline son grand air du Tioubadour, parce que j'ai remarqué que, quoiqu'elle dise toujours qu'elle est enrhumée, elle est fort contente qu'on insiste pour l'entendre. Ensuite, lorsque l'heure viendra où l'on choisit parmi nous un modèle d'après lequel les autres dessinent à la lampe, soyez assez bonne, ma chère tante, pour désigner Coralie, comme la plus jolie. Je suis sine que cela l'enchantera. Enfin, vous savez que mon tuteur est un peu malade. Ce pauvre homme! il s'ennuie beaucoup; permettez que j'aille le voir afin de lui donner quelques soins. Mais comme je n'ai pas assez d'esprit pour l'amuser, permettez aussi que j'enimèiie Victorine qui saura le distraire mieux que personne. Mes trois sœurs seront charmées, et j'aime tant à les voir de bonne humeur! d

Amicie fut de nouveau embrassée par sa tante, et dès cet instant, le choix de cette dernière fut fixé. Cependant, le moment de son départ approchant, elle crut devoir à M. Duval toute la vérité, ii La vanité, lui dit-elle, est un défaut bien fâcheux dans les femmes, et mes trois nièces sont menacées d'en être les victimes. Céline ne sait pas jouir en silence de la ressource si agréable que lui offrent ses talents. Des témoins pour les vanter, voilà ce qu'il lui faut, et ce que je ne pourrais lui promettre dans la retraite où je vis. L'amour-propre compose au moins aussi complètement l'existence de Coralie. Les soins qu'elle prend de sa personne lui font négliger toute occupation utile; et si une maladie, ou seulement le temijs lui enlevait sa beauté, que deviendrait-elle alors, et quelle consolation pourrais-je lui donner? Quant ù Victorine,je conviens que son esprit est vif et piquant, et qu'elle est souvent amusante ; mais il faut toujours l'écouter, et si je suis quelquefois souffrante, si je cesse un moment de m'occuper d'elle, qui me défendra de son humeur, de ses susceptibilités? Je cherche, je l'avoue, une compagne qui ne mette pas ainsi mon repos en danger, et qui me permette quelquefois de songer à autre chose qu'à elle. — Auriez-vous pensé, interrompit M. Duval, à emmener Amicie? — Elle ne sera point telle qu'on la juge, pour qui saura l'apprécier et l'aimer. Une éducation négligée a pu la priver de quelques agréments, que la culture doit lui rendre; mais les qualités de son cœur ne peuvent rien acqr.é-

rir, et ne seront jamais obscurcies par la vanité. Dans une vie simple- et uniforme, la moindre distraction sera pour elle un plaisir vif, et cjiacune de mes attentions lui paraîtra un bienfait. Toujours occupée des autres, si l'on s'occupe d'elle, elle sera reconnaissante et, remplissant la destinée des femmes, pour être heureuse, elle donnera beaucoup et n'exigera rien.n M'" d'Allemond choisit bien. Amicie acquit ce qui lui manquait, et consena cette simplicité de cœur qui fait chercher le bonheur dans l'accomplissement deses devoirs, et non dans de vains applaudissements.

VARIÉTÉS

Il existe, sous le titre d'Ofuure de saint cendré, une association pieuse, dont le principal établissement est à Issy, et qui a pour objet l'entretien et l'instruction de jeunes orphelines, au moyen des économies, des aumônes et des quêtes que les enfants de l'un et de l'autre sexe consacrent à cette destination charitable. S. A. R. Mademoiselle, protectrice de cette association, a présidé le 26 janvier dernier, avec l'assistance de Madame, duchesse de Berri, une réunion de ces jeunes bienfaiteurs du pauvre. Chaque assistant y a apporté un tribut dont la masse doit contribuer à prévenir bien des besoins, à adoucir bien des misères. C'est un spectacle touchant et doux que celui de cet appi'entUaage <le bonnes oeuvres, fait par une jeune princesse, sous les yeux et la direction de son auguste mère.

— Le célèbre voyageur Mungo Park raconte, dans une de ses relations, que se trouvant dans un village en Afrique, il y fut témoin d'une attaque faite par une bande de Maures armés pour s'emparer des troupeaux des habitants. Un jeune enfant fut blessé mortellement dans le combat. Les naturels le placèrent sur un cheval pour le transporter dans la cabane de sa mère. Celle-ci marchait devant le triste cortège, frappant des mains, se déchirant le sein, faisant retentir l'air de ses cris douloureux, et proclamant hautement les bonnes qualités du fils qu'elle se voyait enlever. Celle de ces qualités sur laquelle elle insistait particulièrement compose une si noble épitaphe, qu'on n'en pourrait souhaiter une plus honorable dans le pays le mieux civilisé: " Jamais, s'écriait avec une pathétique énergie cette malheureuse mère, jamais mon pauvre enfant n'avait dit un mot contraire à la vérité. »

— Je me rappelle avoir lu dans les récits d'un autre voyageur, que chez les Indiens de l'Amérique, les

premières leçons qu'on donne aux enfants ont pour but de leur apprendre à remplir leurs devoirs envers leurs parents et à respecter la vieillesse. Il n'est pas de peuple civilisé chez lequel les devoirs de celte nature soient plus strictement observés, et l'obéissance filiale pratiquée avec plus de scrupule. Un père n'a qu'à dire à ses enfants : « Je désire que telle chose se tase; je désire qu'un de mes enfants s'acquitte de telle tdche; voyons quel est le bon enfant qui fera ce que je désire? >> ce njot bon enfant agit comme un enchantement, et tous s'empressent à qui remplira le premier le vœu de leur père. Si celui-ci voit passer un vieillard , ou une vieille femme décrépite soutenue par un enfant, il ne manque pas d'attirer sur ce spectacle l'attention de sa propre famille, en disant: « Quel bon enfant ce doit être que celui-là, qui a tant d'égards et de soins pour la vieillesse! Cet enfant sera vieux un jour, et il en trouvera d'autres alors qui le respecteront et qui prendront soin de lui. Puisse le Grand Esprit accorder à ce bon enfant de longs jours! II

— Pendant le tremblement de terre qui causa d'horrible désastres à Saint-Domingue, en l'année 1770» une négresse de Port-au-Prince se trouva seule dans la maison de ses maitres avec le plus jeune de leurs enfants qu'elle allaitait. La maison fut ébranlée jusques dans ses fondements. Tout le monde avait pris la fuite; la négresse seule n'aurait pu se sauver sans abandonner l'enfant qui lui était confié. Elle conrut à la chambre où ce dernier était plongé dans un profond sommeil. En ce moment les murs s'écroulèrent; la négresse, ne songeant qu'à la sûreté de son jeune nourrisson, se plaça sur lui en formant avec son corps une espèce de voûte , pour le préserver de la destruction. L'enfant fut en effet sauvé; mais la malheureuse négresse expira peu d'instants après, en se félicitant du succès de son dévouement.

CHARADE

Qui s'en rapporte à l'apparence Est trompé par l'éclat que jette mon premier ; La ville quelquefois dédaigne mon dernier. Qui pourtant est le nom d'une ville de France; Depuis long-temps le bronze et la vaillance Font respecter les murs de mon entier.

( J'invite ceux de mes jeunes correspondants qui devineront le mot de cette charade à m'en transmettre l'explication, en même temps que leurs réponses aux questions contenues dans mon précédent numéro.)

Imprimerie ok JULES DIDOT AÎNÉ, iMpiuMEtR du roi, rue du Poni-<k-Lodi, n* G.

DlMANClIt.IÎFÉVRIEH 1826.

Le prix de l'abonncmem est, pour Paris, de 22 francs par an , el de 12 francs pour sii mois. Tour les déparcemenis , de 24 francs par an , «t i3 francs pour sis mois.

ir ANNÉE. N" 42.

Bureau de l'abonnement, chez LoDis Colas, libraire, rue Dauphine, n" .^2; ei chez les principaux libraires et directeurs des postes des départements.

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