‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 7 sur 169 · L AUTRUCHE · texte numérisé non relu

L AUTRUCHE

Je vous ai parlé, mes amis, de différents animaux qui sont des géants parmi ceux de leur classe, tels que 1 éléphant parmi les quadrupèdes, le boa parmi les reptiles, la baleine parmi les habitants des eaux. Je veux vous parler aujourd'hui de V Autruche qui est

aussi un géant parmi j'allais dire les habitants des

airs, mais je m'e serais trompé, car l'autruche ne vole pas, et il sera plus exact de dire seulement parmi les oiseaux. L'autruche, en effet, est bien un oiseau, qui a des ailes, des plumes et un bec; mais ses ailes, hors de proportion avec sa stature et le poids de son corps, n'ont pas même le mécanisme nécesssaire pour voler; ses plumes, molles, flexibles, dont les barbes sont détachées, sans consistance ni adhérence, ne sauraient lui servir à s'élever dans les airs. Cet oiseau est donc complètement un animal terrestre, et il a d'ailleurs avec ceux-ci des rapports qui pourraient en quelque sorte le faire regarder comme une espèce de transition, de passage, des animaux ailés aux quadrupèdes. Ainsi, par exemple, une grande partie de son corps est couverte de poil au lieu de duvet; sa tête applatie et fort petite est presque nue, ainsi que la plus grande partie de son cou, qui est mince et a trois pieds de longueur; ses yeux, garnis de cils, res-

semblent plus aux yeux humains qu'à ceux des oiseaux, et ils sont disposés de manière à regarder tous deux ensemble le même objet, ce qui n'existe dans aucune autre espèce d'oiseau; ses jambes sont grosses et musculeuses, et ses gros pieds charnus ont beaucoup de ressemblance avec ceux du chameau. Il faut bien que l'autruche ait, avec ce dernier animal, quelques points de similitude, dans la conformation de certaines parties de son corps, dans son port et dans son allure, puisque tous les peuples de l'Orient qui la connaissent, la nomment, chacun dans leur langue, oiseau chameau.

La taille de l'autruche est gigantesque; elle atteint jusqu'à sept ou huit pieds de hauteur, et a environ quatre-vingt livres de poids. Son plumage est noir, avec quelques plumes grises et blanches sur le corps. Cet oiseau, s'il ne vole point, court avec une extrême rapidité. Les lieux les plus arides de la terre, mais en même temps les moins limités, les plus déserts et par conséquent les plus libres, sont ceux que l'autruche habite. On la trouve dans les sables et les solitudes de l'Afrique, depuis l'Egypte et la Barbarie jusqu'au cap de Bonne-Espérance, dans une partie du continent de l'Asie, et sur-tout en Arabie. On voit souvent, dans ces contrées, les autruches réunies en grandes troupes. Malgré leur amour pour la liberté,

elles supportent assez bien l'esclavage. En quelques lieux de l'Afrique, on en élève des troupeaux et on parvient à les apprivoiser et même à les dresser, jusqu'à s'en servir comme de montures, à la vérité, fort indociles. Quoique douées d'une grande force, elles n'ont que des mœurs fort paisibles; elles n'attaquent point les animaux plus faibles, et même se défendent rarement contre ceux qui les attaquent. La rapidité d'une prompte fuite est le seul moyen qu'elles emploient pour se soustraire aux plus pressants dangers. Dans les pays cultivés, ces animaux dévastent les moissons; ils viennent par bandes dévorer les épis, et ne laissent que la tige. Leur corps étant à-peu-près de niveau avec l'épi , ils baissent le cou pour manger, en sorte qu'on ne les aperçoit pas; mais au moindre bruit, ils lèvent la tête, et prennent la fuite avant que le chasseur soit à portée de les tirer. Les Arabes disent que les autruches ne boivent point . ce fait n'est pas entièrement exact, puisque celles qu'on a eues à la Ménagerie du jardin du Roi, à Paris, buvaient fort bien; mais il y a lieu de croire qu'elles boivent au moins très rarement, car elles vivent pour la plupart dans des pays brûlants et arides, oîi il ne pleut point, ou que très peu, et dans lesquels les amas d'eau sont fort éloignés les uns des autres.

L'autruche forme un trou dans le sable pour y déposer ses œufs; c'est là son nid. 11 a quelques pouces d'élévation, et environ trois pieds de diamètre. L'oiseau ménage à l'entour une rigole, dans laquelle se rassemble l'eau de la pluie, quand il en tombe. Par une singulière prévoyance, la mère ne couve qu'un certain nombre d'œufs, et place les autres à la portée de son nid. Ces derniers n'étant pas couvés, se conservent frais long-temps, et l'instinct de la mère les destine à la première nourriture des petits qui doivent éclore.

Ces œufs sont très durs, très pesants et très gros; un seul peut suffire au repas d'un homme, et la meilleure manière est de les brouiller en les faisant cuire avec beaucoup de beurre. On fait, avec la coque de ces œufs, des espèces de coupes qui durcissent avec le temps, et ressemblent, en quelque sorte, à de l'ivoire léfèrement jaunâtre; on s'en sert, comme de vases de porcelaine. Les œufs entiers, suspendus aux voûtes, sont une des décorations les plus ordinaires dans les mosquées des Musulmans, comme dans les églises des chrétiens d'Orient. Ils servent de parure aux Hottentots, qui travaillent des fragments de la coque en anneaux, dont ils font des colliers.

Aussitôt que les petites autruches sont ccloscs, elles peuvent chercher leur nourriture, pour laquelle elles sont fort peu difficiles. Ces animaux avalent à-peuprcs tout ce qu'ils trouvent, jusqu'à ce que leurs grands estomacs soient entièrement pleins; et leurs digestion

se fait avec une extrême facTlité. C'est pour cela qu'en parlant d'une personne qu'aucun aliment n'incommode, on dit qu'elle a un estomac ctautruclie.

Plusieurs peuples mangent la chair de l'autruche, mais il ne parait pas que ce soit un met fort agréable. Lorsqu'on fait la chasse à ces animaux, c'est moins pour se procurer un aliment que pour leur ravir d'autres dépouilles, et particulièrement ces plumes magnifiques des ailes et de la queue, qui leur sont inutiles pour voler, mais qui par leur mollesse et leur jeu deviennent un ornement que le luxe recherche. Il s'en fait unegrandeconsommation en Europe; on les voit ombrager la tête des guerriers, flotter mollement sur la chevelure des femmes, et former des touffes aussi riches qu'élégantes au-dessus des plus beaux ameublements, des dais et des catafalques. Les nègres du Congo les mêlent avec les plumes du paon , pour en faire des enseignes militaires. Il est peu de pays enfin où elles ne soient devenues un objet d'ornement, et il faut convenir qu'elles forment une des plus nobles et des plus élégantes parures que le luxe et la nioile aient inventées.

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