BUCÉPHALE ET BALAAM
Le leinlemain du jour de l"an, le jeune Edgar de Montbel, de qui la Famille habitait pendant toute l'année un vieux château situé en Lorraine, rencontra devant la grille de la cour le fils du Fermier de sou jx-re. «Eh bien, Jacques, lui dit-il, as-tu reçu hier de belles ttrennes? — Ohl oui. Monsieur Edgar, répondit le petit paysan: je crois que je n'ai jamais été si content, depuis queje suis au monde. Mon père m'a fait le présent que je pouvais le plus désirer; il m'a donné un âne. — Un âne! répéta Edgar, en riant de tout son cœur; eh bon Dieu, mon pauvre garçon, que veux-tu faire d'un âne? — Comment, Monsieur, ce que j'en veux faire! Ah! vous verrez, vous verrez si je ne saurai pas en tirer bon parti. D'abord, il faut vous avouer, quoique j'en sois un peu honteux, que déjà grand comme je suis, je sais k peine lire et pas du tout écrire. — Et sans doute tu veux prendre ton âne pour précepteur? — Non, Monsieur; mais si je suis encore si ignorant, c'est que l'école est à deux lieues d'ici, et que je ne pouvais pas v aller souvent, sur-tout par les mauvais temps de cette saison. Avec mon âne, je ne serai plus empêché de m'y rendre, et j'espère bien réparer promptement le temps perdu. Mais ce n'est pas tout; vous savez que, dans mes moments de loisir, je m'amuse à faire des petits ouvrages en paille et en osier; j'étais quelquefois fort embarrassé pour les porter à la ville; maintenant rien ne me sera plus facile, et c'est encore à mon bon âne queje vais devoir les petiîs profits que j'en pourrai tirer. — Allons, mon pauvre Jacques, je vois que tu penses au solide, et je t'en fais mon compliment. Quant à moi, je suis aussi très satisfait du présent que j'ai reçu de mon père: c'est un joli petit cheval, dont j'avais envie depuis long-temps et qui va faire mes délices. — Eh bien, >îonsieur, nous sommes traités chacun comme il nous convient; au fils du château le cheval, l'âne au fils de la ferme; tout cela est dans l'ordre, et je souhaite seulement que votre cheval vous fasse autant de plaisir et de profit que
j'en attends de mon âne. » Nous allons voii- si Jacques avait raison de former ce souhait.
Du moment où le petit cheval fut entré dans les écuries du château, Edgar n'eut plus d'autre pensée. Comme il en était h expliquer Quinte-Curce lorsque ce présent lui fut fait, il donna à son coursier le nom pompeux de Bucépliale, dont il venait de lire Ihistoire dans cet auteur. Mais si le jour de l'an était arrivé un peu plus tôt, il n'aurait pu faire usage de cette petite érudition, car à dater de ce jour, le pauvre Quinte-Curce tut complètement mis de côté, aussi bien que toutes les autres études. Edgar passait sa vie à cheval ou dans l'écurie; il ne parlait plus que courses, barrières, saut de mouton, etc.; il ne voulait plus lire que des livres d'équitation; sa tournure, ses manières, son esprit même finissaient par se ressentir de ces nouvelles habitudes et de la passion cavalière <|ui s'était emparée de lui. 11 rentrait tous les jours abimé de fatigue, dont le pauvre Bucépliale avait bien aussi sa part. Dans cet état, il eût été aussi incapable de s'occuper utilement . que le serait un jokev anglais en revenant des courses de Newinarket. L'année s'écoula ainsi, et fut entièrement perdue pour l'instruction d Edgar.
Jacques, de son côté, avait conçu im grand att.ichement pour son âne: mais il en faisait un tout autre usage. Comme ses connaissances historiques se bornaient à quelques notions de l'histoire sainte, il lui avait donné le nom de Balaam. Dès le matin, oti le voyait partir sur cette modeste monture pour se rendre à l'école; et quand il était de retour, il baisait la pauvre béte sur le nez, en la remerciant du service qu'elle venait de lui rendre, la mettait paître en liberté sous de grands arbres qui entouraient la ferme, et se hâtait d'aller reprendre gaiement ses travaux. Tous les quinze jours, il faisait un petit voyage à la ville, avec son âne chargé de jolis paniers et antres objets de vannerie, fruits de son industrie: cela lui procurait un peu d'argent, dont il consacrait quelquefois une partie à acheter ou un bon livre, ou un peu de linge, ou quelque petit présent utile qu'il avait le plaisir de rapporter à ses sœurs. Au bout de l'année, Jacques savait parfaitement lire, écrire et compter; il avait amassé une petite bourse, et il s'était formé une bibliothèque de quinze à vin;;t volumes bien choisis, dont il faisait lui-même des lectures tous les dimanches à ses parents et à ses sœurs.
Ce fut pendant une de ces lecturts que, le jour anniversaire de sa première rencontre avec Edo-ar, Jacques vit entrer dan» la ferme M. de Montbel et son fils. Ce dernier paraissait consterné, et on voyaitàses yeux qu'il avait pleuré. « Mon ami , dit M. de Montbel en s'adressant à Jacques, je viens te prier de me rendre un service: j'avais fait à mon fils un présent brillant
qu'il a trouve le moyen de rendre futiestc pour lui; tu en as reçu un modeste que tu as su rendre très utile pour toi. Tandis que tu as bien employé ton année avec un âne, mon fils a perdu la sienne avec un cheval. Non seulement il n'a rien acquis pendant ce temps, mais il a oublié le peu qu'il savait. 11 s'agit maintenant de re'pnrer le temps perdu, et je veux qu'il suive entièrement ton exemple. Edgar ira au collège comme tu as été à l'école, et je te prie de lui céder ton âne, pour qu'il lui rende le même service qu'à loi. Je ne t'offre pas le cheval en échange, il te porterait peut-être aussi malheur; mais je te paierai l'âne ce que tu voudras.» A ces mots Edgar se remit à pleurer de manière à faire compassion à Jacques. " Monsieur, dit celui-ci, dans toute autre circonstance , je ne pourrais avoir rien à vous refuser, pas même mon pauvre Balaam que j'aime tant; mais permettez que j'use, dans ce cas, de mon droit de propriété, afin d'éviter un grand chagrin à M. Edgar. Je suis sûr qu'il n'aura pas besoin d'aller au collège sur un âne, et que le seul désir de vous satisfaire suffira pour lui faire regagner le temps qu'il a malheureusement perdu.- — Oh! oui, mon Papa, s'écria Edgar; essayez au moins pendant un mois, je vous en conjure. — Je le veux bien, dit M, de Montbel, si Jacques promet de me ci'der son âne après ce terme. — Vous pouvez pronietlre , Jacques , » dit Edgar. Jacques promit, et un mois après, Edgar vint le remercier d'un air joyeux, et lui annoncer qu'il pouvait (Tarder Balaam.