LA COURONNE D ÉPIS
M. de Monval se promenait dans les champs avec son fils. Celui-ci ne se bornait pas à marcher tranquillement, mais courait en avant, à droite, à gauche, comme font ordinairement les jeunes gens de son âge, quand ils sont à la promenade. Préoccupé par une pensée qui venait de se présenter à son esprit, M. de Monval, pendant quelques instants, n'avait pas remarqué ce que faisait Aristide, lorsqu'il le vit se rap»procher de lui, tenant à la main une petite gerbe d'épis de blé, dont il essayait de former une couronne semblable à celle qu'on place sur le front de la figure de Gérés. « Que fais-tu donc là, Aristide? demanda M. de Monval. — Je fais une couronne d'épis, mon Papa, et je la donnerai à ma sœur qui sera très jolie avec cette coiffure. — Mais, mon ami, tu n'as pas songé, en cueillant ces épis, qu'ils ne t'appartenaient pas, et que tu faisais tort au propriétaire du champ où tu les as trouvés. Il faut respecter la propriété d'autrui, même dans les plus petites choses; et nous n'avons pas plus le droit de cueillir un épi dans le champ qui n'est pas à nous, que de moissonner ce champ. — C'est vrai, mon Papa, et je me rappelle fort bien que vous m'avez déjà fait cette observation, un jour que j'avais étourdimeut coupé une grappe de raisin dans la vigne de notre voisin, M. B.... ; mais je crevais avoir entendu dire que, lorsqu'une récolte est faite, tout le monde a le droit d'aller glaner, c'està-dire ramasser les épis oubliés sur la terre. C'est comme cela que j'ai eu ceux-ci, et je les ai trouvés dans ce champ moissonné. — Il est certain, mon enfant, reprit M. de Monval, que dans ce cas, tu n'as fait aucun tort au propriétaire. Mais le droit dont tu parles est le droit des pauvres; c'est en leur faveur qu'il a été établi ; c'est donc leur dérober ce qui leur appartient que d'aller enlever, sans eu avoir besoin, les épis ou les fruits abandonnés par la main du riche. Si j'en juge par l'aspect de ce champ et d'après la quantité de blé qu'on y a laissé, celui qui le possède est un homme bienfaisant, qui se plait à faire ime bonne part aux malheureux, et ne veut pas qu'ils perdent leur temps et leurs sueurs en venant glaner sur sa terre. Juge donc combien il serait mal de leur ravir même la plus petite partie de ce bienfait I — Oh! certes, mon Papa, cela serait affreux; mais aucune de ces réflexions ne s'était présentée à moi, et je vous remercie bien de me les avoir fait faire. Elles me suggèrent maintenant un moyen de réparer la faute involontaire que je viens de commettre; permettez-moi
seulement d'achever ma couronne -i
M. de Monval laissa faire Aristide, et celui-ci, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous toutes neuves qu'il avait conservées précieusement, les assu-
jétit entre les épis qu'il arrangeait. Puis, ayant termine la couronne qui contenait ce petit trésor, il la lança de toute sa force au milieu du champ, u I.à , dit-il, les pauvres glaneurs qui trouveront cette couronne, auront une surprise agréable en la défaisant. " M. dt Monval avait observé avec un doux sourire tous les mouvements de son fils, et quand ce dernier eut ains parlé, il lui tendit la main, en disant: « très bien .Aristide. "