CONTE
Élise commençait son douzième printemps;
Les Jeux , les Ris et la Folie Avaient seuls jusqu'alors rempli tous ses instants Et le plaisir était, dès ses plus jeunes ans, L'unique affaire de sa vie.
Un jour, sous un ombrage épais, Assise sur l'herbe fleurie, Au souffle léger d'un vent frais Elise s'était endormie.
Tandis que le Dieu du repos Sur sa paupière appesantie Agitait doucement ses tranquilles pavots , Il lui sembla voir un nuage Descendre lentement des cieux .
Puis se glisser à travers le feuillage, Et tout-à-coup s'entr'ouvrir à ses veux. Cet aérien équipage De l'Olympe avait apporté Deux jeunes femmes de même âge:
L'une brillante de beauté.
D'atours et de vivacité; L'autre portant empreints sur son noble visage
Le calme et la sérénité.
De leur char nébuleux la première s'élance D'un pas leste et précipité; L'autre descend , marche, s'avance Avec grâce, avec dignité.
« Aimable enfant, dit la belle étrangère, 11 A vos désirs j'offre un destin charmant : il Voyez l'éclat de ma robe légère; 11 Dans mes cheveux, l'or et le diamant - Se disputent l'honneur d'éblouir et de plaire. « Desirez-vous un pareil vêtement?
Il Dans mon palais il vous attend.
Il Votre enfance me fut bien chère, .1 Sur vos plaisirs j'ai veillé constamment: .1 Vous voilà grande maintenant, Il Bientôt vous allez être belle ; Il II est temps de songer à briller dans ma cour, Il Où vous trouverez chaque jour
" Nouveau plaisir, fête nouvelle.
" Là , jamais de travail , de devoirs sérieux ,
" Jamais d'ennui , de pénitence; Il Vous n'y verrez que bals , festins et chants joyeux : Il Et tout s'empressera d'embellir en ces lieux
" Votre riante adolescence.
« Si vous voulez enfin savoir quel est mon nom ,
Il Je suis la Dissipation. »
Élise charmée, attentive , En silence écoutait ce discours séducteur ,
Et vers le fantôme imjjosteur
Déjà tendait sa main naïve,
Quand soudain un bras protecteur
Arrêta la jeune imprudente.
Et d'une voix douce et touchante, L autre fée en ces mots vint parler à son cœur :
11 Ma chère Élise, lui dit-elle, Il Garde-toi d'écouter un langage trompeur; Il Ces promesses ne sont qu'ime embûche mortelle , Il Un piège affreux qui cache le malheur.
<i Crois-en mon amitié fidèle 11 Et mes prudents avis qui ne trompent jamais.
« Viens , suis-moi : j'ai quelques attraits ;
Il Je suis simple, mais je suis belle ,
Il Et du moins mes charmes sont vrais. " La Sagesse est mon nom ; je serai ton amie : Il Que tous ces attributs d'ordre et d'économie.
Il De travail et de modestie
11 Ne t'effarouchent pas en moi;
II Seuls ils donnent ce bien suprême,
II Ce contentement de soi-même
II Qu'on n'obtient qu'en suivant ma loi. »
A ces mots, la légère Élise,
Tremblante, agitée, indécise,
Parut balancer un moment.
Enfin on l'entendit murmurer doucement :
II Oui... Maman... heureuse... vieillesse... » Et puis, elle tendit la main à la Sagesse.
En cet instant, d'un songe vain Disparut la double chimère; Elise s'éveilla soudain...
Et sa main se trouvait dans la main de sa mère.
VARIÉTÉS
Je gagerais bien (juc la plupart de ceux de mes lecteurs qui marchent tous les jours sur le pavé de Paris, n'ont jamais réfléchi à l'utilité de ce pavé, et à ce qu'il en coûte de peine et d'argent [)our l'établir et
l'entretenir. Sans ce pavé pourtant, il est bien certain que Paris serait inhabitable; que les eaux boueuses ne pourraient s'écouler, séjourneraient dans les rues et infecteraient l'air; que le nettoyage journalier de la ville serait impossible, et (ju'on ne pourrait, par conséquent, y circuler avec facilité. Ce pavé n'est donc pas sans intérêt, et il mérite en vérité que vous lisiez le peu de lignes que je vais écrire en son honneur.
De toutes les pierres dont on fait usage dans différents pays pour le pavage des villes, aucune ne se prête aussi bien à cet emploi que les grès blancs qu'on exploite aux environs de Paris; car ils réunissent à une dureté qui les rend capables de résister long-temps au frottement des roues, la propriété de se laisser débiter aisément en masses cubiques, à l'aide d'un très lourd marteau d'acier, dont les ouvriers se servent pour fêler le bloc qu'ils achèvent de diviser par un simple coup du manche.
La cassure de ces grès présente un grain égal et fin. Ils set rouvent en bancs ou en grosses masses isolées, au milieu d'un sablon fin et mobile. Les principales carrières qui les fournissent sont celles de Palaiseau, de Fontainebleau et de Pontoise. Les ouvriers qui travaillent au pavé, dans la forêt de Fontainebleau, ont adopté, dans leur langage, pour désigner les diverses qualités du grès qu'ils taillent journellement, les noms de grés pif, de grès paf, et de grès pouf. Le premier est trop dur pour servir au pavé; le second est celui qu'on exploite pour cet usage, et le troisième se réduit en sablon quand on le frappe. La condition de ces ouvriers est fort triste: il s'échappe du grès qu'on taille une poussière extrêmement fine, qui s'élève comme une fumée blanche et pénètre dans la bouche de ces malheureux, auxquels elle cause une maladie particulière qu'ils appellent mal de saiitt Roch et dont ils meurent presque tous. C'est à ce prix qu'ils fournissent le pavé de Paris, de Versaille, d'Orléans, de Fontainebleau, de Saint-Denis, de Pontoise, de Saint-Germain et de toutes les grandes routes qui unissent ces villes.
On a calculé que, poin- l'entretien du pavé de Paris seulement, il faut annuellement i,5oo,ooo pavés; et que cet entretien coûte en argent environ i5o,ooo fr.
— J'ai ouï raconter récemment un mot remarquable d'un petit garçon qui est devenu aujourd'hui un grand personnage. Il vivait dans un village oii l'on ne voyait pas souvent des carosscs. Ayant aperçu un jour un brillant équipage qui roulait rapidement sur la route, allez, petites roues, allez, dit-il, lesgraiides ne peuvent vous atteindre. Ce jeune garçon seniblail alor^ tirer son horoscope, car il a été la petite roue qui .i fait son chemin aussi vite et aussi loin qu'une grande.
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LE PARATO>'NERRE.
Les personnes qui n'ont aucune idée des sciences physiques, demandent quelquefois à quoi elles sont utiles, à quoi bon se donner la peine de les étudier et tle chercher à étendre leurs progrès. Pour faire une semblable question, il faut avoir bien peu réfléchi sur ce qui importe le plus h l'homme. Que peut-il y avoir en effet de plus intéressant pour lui, que de connaître les objets dont il est entouré, leurs rapports entre eux et avec lui-même, leurs propriétés, la nature et la cause des phénomènes qui s'offrent à lui chaque jour, qui agissent sur son bien être, qui exercent enfin une influence plus ou moins puissante, sur ses biens, sur ses maux, sur sa santé, sursa vie? Sans doute il ne saurait prétendre à pénétrer tous les mystères dont il a plu au Créateur d'envelopper ses œuvres sublimes; mais est-ce là une raison pour qu'il dédaigne de faire usage de l'intelligence que ce même Créateur a daigné lui accorder, et de chercher à connaître au moins les vérités qu'il lui est permis de saisir et de comprendre? Il y aurait à cela de l'orgueil ou de l'ingrathude; car ce dédain ne saurait provenir, ou que du dépit de ne pouvoir tout apprendre, ou que de l'idée que notre intelligence nous est inutile. Et cependant il est vrai que la sagesse di\nne a me-
suré cette intelligence à nos besoins. Ce qu'elle a mis hors de notre portée, non seulement il ne nous serait pas avantageux de le connaître, maison doit penser que la connaissance en serait funeste à notre repos et à notre bonheur dans cette vie. Ce qu'elle nous a permis de comprendre, c'est précisément ce dont nous pouvons tirer quelque parti utile pour notre bien, pour notre commodité, pour notre agrément. Ne soyons donc ni orgueilleux ni ingrats, et ne dédaignons pas le don qui nous a été fait, pour ambitionner follement ce que nous n'avons pas dû recevoir. Il V a de quoi être reconnaissant envers l'éternelle et prévoyante sagesse, quand on songe à tous les avantages que notre intelligence nous donne, même dans ce monde, sur le reste de la création. De toutes les sciences que la raison humaine peut acquérir, il n'en est pas une qui n'ait rendu des services plus ou moins importants aux sociétés d'hommes. Les pavs les mieux civilisés, et où par conséquent la vie est plus douce et plus commode, sont ceux dans lesquels ces sciences ont été le plus cultivées, et le plus généralement répandues. Ce sont elles qui nous ont donné les moyens de communiquer d'un monde à un autre; ce sont elles qui ont embelli nos habitations et les ont rendues agréables et saines; ce sont elles qui nous ont appris à tirer des avantages si nombreux et si variés
des métaux, des plantes, des minéraux, des animaux et de toutes les productions de la nature; ce sont elles qui nous ont enseigné à combattre les maladies auxquelles nous sommes exposés; ce sont elles enfin c[ui nous ont fourni les moyens de résister à des phénomènes que, souvent par ignorance et avec ingratitude, nous nommons destructeurs.
Ainsi, dans le tonnerre par exemple, nous ne voyons au premier abord qu'un agent terrible, propre seulement à détruire, incendier et ravager. Cependant, d'une part, les orages sont communément un véritable bienfait : lorsqu'après d'excessives chaleurs nécessaires pour mûrir les fruits de la terre, l'air est devenu lourd, rare, privé d'oxygène et par conséquent difficile à respirer, lorsqu'on voit les plantes incliner leurs tiges fatiguées, les animaux haletants, les hommes abattus, quelle puissance vient rendre à l'air sa vertu vivifiante? ce sont les décharges électriques d'un violent orage. Alors la terre i éprend sa fraîcheur, les plantes se relèvent et reverdissent, les animaux retrouvent leur vigueur, l'homme respire librement et se sent ranimer. D'un autre côté, si quelques accidents peuvent être causés par ce phénomène salutaire, il dépend de l'homme de les prévenir, car son intelligence lui a permis de connaître les effets du tonnerre, et de découvrir le moyen d'y mettre obstacle en ce qui pourrait être nuisible.
Je vous ai parlé, mes amis, de la propriété qu'ont les pointes de soutirer, graduellement et sans explosion, le fluide électrique des corps cicctrhcs. Cette propriété a été découverte, dans le siècle dernier, par l'illustre Franklin, l'un des plus grands hommes qu'ait produits l'Amérique, savant profond, politique habile et sur-tout homme honnête et vertueux. Franklin ayant reconnu cet effet des pointes, imagina qu'on pourrait le faire servir à soutirer le fluide des nuages électriques et à prévenir ainsi les décharges violentes de ces nuages. Les expériences qu'il fit à ce sujet confirmèrent ce que son génie avait deviné, et le paratonnerre fut inventé. Vous allez comprendre facilement en quoi consiste cet appareil.
Sur un édifice qu'on veut mettre à l'abri de la foud re , on élève une longue barre de fer terminée par une pointe très fine; au pied de cette barre est attaché un conducteur, également en fer, qui court sur le toit et descend le long du nnu, jusque dans la terre ou dans l'eau, s'il se trouve un puits à portée. C'est là ce qu'on appelle un panitonncire.
D'après ce que je vous ai dit précédemment, vous comprenez que , lorsqu'un nuage orageux vient à passer sur le bâtiment, la pointe soutire le fluide élcc;rique dont ce nuage est cliar(f<'. Comme le fer (vst un conducleur beaucoup meilleur que les tuiles, les ardoises, le bois et la pierre dont l'édifice est com-
posé, ces divers oljjets ne détournent point le fluide qui suit naturellement le conducteur en fer, et se trouve conduit par lui jusque dans la terre humide où il se perd. Le nuage se d(Vharge ainsi en grande partie sans explosion, et l'édifice, quelque élevé qu'il soit, ne court aucun risque.
Cependant il peut arriver que le nuage se trouvant chargé excessivement et approchant avec une grande rapidité, la pointe ne puisse pas soutirer assez promptement le fluide pour éviter une décharge violente. Dans ce cas, qui est fort rare , il peut y avoir explosion sur le paratonnerre; mais l'édifice n'en est pas moins préservé, parce que le fluide électrique suit toujours le conducteur métallique. Le seul accident possible, c'est qu'une portion de la pointe soit fondue.
Pour que cette pointe conserve toujours une vertu efficace, il est essentiel qu'elle demeure à l'état de métal pur, c'est-à-dire qu'elle ne se rouille point. La rouille aurait le double inconvénient de l'émousser et de la rendre moins bon conducteur. C'est pour cela que, lorsqu'on établit un paratonnerre, on a soin d'ada|iter à la flèche de fer ime pointe fine en or ou en platine (i), parce que ni l'im ni l'autre de ces deux métaux n'est susceptible de se laisser altérer par l'action de l'air ou de l'eau.
Si jamais vous observez, pendant la nuit et par un temps orageux, la pointe d'un paratonnerre, vous y verrez briller une belle aigrette lumineuse qui ne vous permettra pas de douter de l'action qu'exerce cette pointe sur le nuage électrique.
Voilà, mes amis, à-peu-près tout ce que j'avais à vous dire sur l'électricité et sur le tonnerre. I^es bornes de ces articles, et la difficulté d'expliquer des phénomènes sans vous montrer les expériences, ne m'a pas permis d'entrer dans plus de délails. Je désire avoir été clair et intelligible dans le peu que j'ai dit; je desire vous avoir donné des notions, sinon complètes, au moins nettes et précises; je désire sur-tout vous avoir intéressés. Si j'ai à vous parler dans la suite de quelques phénomènes physiques qui s'expliquent par le moyen de l'électricité, je ne craindrai plus maintenant que vous ne me compreniez pas; et vous me permettrez de supposer que vous avez retenu les choses dont je vous entretiens depuis quelques semaines.
LE DKSOUDUE.
(i Maman, vous allez ce soir au nouveau Tivoli; pourquoi donc ne voulez-vous pas m'y mener? disait l'autre jour la jeune Lydie; cela me ferait tant de plaisir! — Je le voudrais de tout mon cœur, ma chère
(i) Lr ;)/a(iHC est un iiirtal parlicnlier fort intéress.mt, dont je vous ciilictienitiMl dans mon prodiain nnnii'ro.
enfant, mnis en vérité je ne le puis pas, répondit M"' M...; tu n"as pas une collerette à mettre; tu as si peu de soin de tes affaires, qu'elles sont toutes déchirées; et jjrâce à ton désordre, ta journée est toujours si mal distribuée, que tu ne trouves pas le temps de faire une reprise à un ticliu. Je ne veux pas cependant que d'autres s'en chargent, car tu es assez grande maintenant pour le faire toi-ménie. — Oh ! si ce n'est que cela, Maman, nous ne dînons pas avant trois heures d'ici, et c'est assez pour faire un fichu neuf. Si vous étiez assez bonne seulement pour me donner de la gaze et du tulle? — Je le veux bien , et si le fichu est fait — Vous me mènerez avec vous? — Je
te le promets. »
M"' M... donna à sa fille de la gaze et du tulle; elle eut même la complaisance de tailler le fichu, parce que Lydie n'aurait pas été assez habile pour cela. Lydie aussitôt chercha dans sa boite à ouvrage un peloton de fil de coton; il n'y en avait point de dévidé; il fallut prendre un écheveau neuf. Mais les écheveaux étaient si bien entortillés dans un coin, que la pauvre Lydie perdit au moins une demi-heure avant de pouvoir se procurer un bout de fil long comme la moitié du bras. « Oh! c'est égal, dit-elle après s'être fort impatientée; j'ai encore deux heures et demie; voyons, vite une aiguille. i> Lydie ne se rappelait pas que la veille elle avait renversé son étui, et ne s'était donné la peine de ramasser que les plus grosses aiguilles. «Eh mon Dieu, dit-elle, ces aiguilles-là sont bonnes à ourler des torchons. N'est-ce pas désolant de courir ainsi après une aiguille? Voyons donc si J'en retrouverai une dans les fentes du parquet. » Après une seconde demi-heure, Lydie enfin eu trouva une, tant soit peu émoussée. Ce n'était pas tout; il fallait retrouver aussi le dé qu'on avait laissé rouler le matin sous un fauteuil. Hélas I le dé n'y était plus: le balai du trotteur l'avait emporté. Où le trouver? dans les ordures apparemment. Voilà les petits doi»ts de Lydie qui s'en vont chercher dans un tas d'ordures. Le dé est enfin retrouvé, mais il faut encore se laver les mains, et tout cela a pris trois quarts d'heure. Il ne restait plus qu'une heure et un quart, et le fichu n'était pas même commencé. Lydie se met à l'ouvrape; l'aiguille émoussée n'allait pas bien; Lydie frappe du pied , mais cela ne fait pas avancer la besogne. L'heure sonne; il n'y a plus que trente minutes; Lydie est an comble de l'impatience. Dans un des mouvements un peu vifs que cette impatience lui fait faire, elle laisse tomber ses ciseaux. Comme elle en avait besoin, elle les ramasse brusquement; mais hélas! en les ramassant avec trop de vivacité elle accroche la gaze, et voilà un grand trou au fichu. Pour le coup la pauvre Lydie reste attérée; ses bras tombent le long de son corps, et elle se met à pleurer.
Ce fut dans cet état que M"" M... la trouva en venant voir si le fichu était fini. «Eh bien, ma fille?
lui dit elle. — Eh bien, Maman, vous voyez —
Oui, je vois, mon enfant, que le désordre est un défaut qui rend de bien mauvais services, et auquel on ne remédie pas par l'impatience. Puisse-t-il ne pas te causer dans l'avenir de plus grands chagrins que celui de ne pas aller à Tivoli; et puisse cette petite contrariété te faire faire d'utiles réflexions. i
On assiu'e qu'en revenant de Tivoli, M"" M... a trouvé la chambre de Lydie dans un ordre parfait, sa commode bien arrangée ainsi que son bureau, plusieurs écheveaux dévidés, et deux grandes reprises faites à un fichu.