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LE DÉGUISEMENT

Les mascarades du carnaval dernier m'ont rappelé l'anecdote suivante, que l'on peut regarder comme véritablement historique et qui m'a été racontée par un de mes amis autrefois fort lié avec les personnages dont je vais parler.

Le comte de V , très riche seigneur étranger ( il

n'est besoin de dire de quelle nation), était venu passer quelques années à Paris pour y faire une partie de l'éducation de son fils, alors âgé de douze ans. Le

comte de V avait des idées particulières pour cette

éducation et, entre autres procédés peu ordinaires, il voulait laisser à son fils l'usage d'une entière liberté; prenant toutefois, sans que le jeune houmie s'en doutât, des mesures pour être exactement informé des démarches et des actions de ce dernier. Ainsi le jeune Alexandre était lihre d'aller où bon lui semblait, de sortir seul et de disposer à son gré d'une somme d'argent assez forte, qui lui était payée régulièrement chaque mois. A son insu, une personne qu'il ne connaissait jioint, qu'il n'avait jamais vue chez sou père, le suivait partout, l'observait, et rendait un compte exact

h M. de V de tout ce qu'avait fait son fils dans la

journée.

Le comte de V n'avait jamais eu qu'à s'applaudir

d'avoir ainsi laissé à son fils le bbre exercice de ses volontés. Je n'oserais affirmer qu'il en fut de même de tous les pères qui essayeraient tl'user d'un scn.blable moyen. J'en connais qui ont des cnfonts tropétour-

dis, ou trop dissipes, ou trop peu amis du travail, pour que je conseillasse à leur égard un pareil essai.

Le jeune de V , fort heureusement, n'avait aucune

de ces dispositions qui pouvaient rendre dangereuse pour lui une liberté prématurée. Studieux et raisonnable, il ne négligeait aucun de ses devoirs au profit du plaisir, ou pour mieux dire, il trouviiit un de ses plus grands plaisirs à s'acquitter exactement de tous ses devoirs. Non seulement, il accomplissait scrupuleusement chaque jour la tache que lui avait donnée chacun de ses maîtres, mais encore il se plaisait à suivre diftérents cours publics de diverses sciences, et particulièrement ceux qui se font au Collège de France. Le reste de son temps était employé à monter à cheval, à faiie des armes, et à rendre quelques visites aux amis de son père. Quant à son argent, il en dépensait une partie en livres, une partie pour quelques petites fantaisies de son âge, et le reste en bonnes œuvres, dont il ne pariait jamais.

Dans un des cours que suivait le jeune de V au

Collège de France, il avait fait la connaissance d'un étudiant plus âgé que lui de trois ans, et vers lequel il s'était senti attiré par l'application extrême et surtout par l'air de tristesse habituelle qu'il remarquait en lui. Plus d'une fois la compassion d'Alexandre avait cherché à pénétrer le secret de cette tristesse; sou condisciple avait toujours résisté aux avances de l'amitié, lorsqu'un jour enfin, plus triste et plus agité que de coutume, et peut-être aussi plus vivement pressé, Edouard (c'était le nom de l'étudiant) avoua à son ami que la cause de son chagrin venait de la position malheureuse où sa famille se trouvait réduite, depuis un an, par la perte d'une place importante qu'avait occupée son père. "Mon père, ajouta-t-il, est trop fier pour recevoir et sur-tout pour demander des secours; et moi, je travaille tant que je peux, mais Dieu sait quand il me sera possible de gagner de quoi soutenir ma famille. En attendant, nous avons passé d'un brillant appartement dans un logement plus que simple et modeste, et encore n'esl-il pas sûr que nous puissions y rester long-temps.... —

Je vous comprends, dit Alexandre ; et votre père

ne voudrait absolument pas que des amis — Oh!

prenez garde d'abuser de ce que je vous ai dit. — Soyez tranquille, je serai discret; mais laissez-moi du moins prendre part à votre peine et m'aftliger avec vous. »

Cette conversation avait eu lieu vers la fin du carnaval. Le dernier jour de ce temps de folie étant arrivé, le mardi gras, le comte de V fit appeler son

fils vers les deux heures, pour lui proposer de sortir avec lui et d'aller voir, comme étrangers, le spectacle ■les mascarades dans les rues de Paris. Mais le jeune

'*^ ^ '^t^'t '^éjà sorti. Il ne rentra même que fort

tard pour diner, et son père commençait à concevoir

quelque inquiétude, lorsqu'il le vit arriver, l'air radieux et le visage empreint de la plus vive expression de contentement, u 11 me parait, dit le comte, que tu t'es bien amusé aujourd'hui? — Oui, mon père, répondit le jeune homme; c'est un spectacle très divertissant que toutes ces figures grotesques qu'on voit

dans les rues. " M. de V ne fut pas fort enchanté

de cette réponse; mais il ne fit pas de questions à son fils, attendant que, suivant l'usage, celui-ci lui racontât lui-même comment il avait passé son temps. Pour cette fois le jeune homme n'en dit pas davantage et parla gaiement et légèrement de clioses indifférentes.

Lorsque le jeune de V fut relire le soir dans sa

chambre, son surveillant arriva chez le comte. » Dites-moi bien vite, demanda M. de V , ce que mon

fils a fait aujourd'hui? — Je l'ignore, M. le comte. — Quoi! vous l'ignorez? Tavez-vous donc perdu de vue? — En sortant d'ici, il s'est rendu chez un costumier. Un quart-d'heure après, j'ai vu sortir du même lieu un jeune homme déguisé en Gilles et masqué, qu'à sa taille et à sa démarche, j ai cru reconnaître pour ^1. votre fils. Dans la conviction que c'était lui, j'ai suivi ce inasque qui bientôt est monté dans un fiacre. Le fiacre l'a conduit dans le haut de la rue Saint-Jacques. Le masque est descendu, a fait quelques pas à pieds et est entré chez le portier d'une vieille maison près de la porte Saint-Jacques. 11 y est resté quelque temps, et je voyais qu'il parlait assez vivement. Étant sorti de IJi, il est remonté dans le fiacre qui l'attendait, et qui a pris le chemin du faubourg Saint-Antoine, où il s'est arrêté tout près de La place de la Bastille. Le petit masque est encore descendu, et est entré dans la maison devant laquelle il se trouvait. 11 est resté là près de deux heures et demie; après quoi je l'ai vu reparaître, remonter en voiture, et se faire ramener chez le costumier. Un quart-d'heure après j'ai vu sortir M. votre fils avec ses habits, et je suis demeuré convaincu que c'était lui que j'avais suivi tout ce temps. Il paraissait enchanté de sa journée, il marchait vite, et j'ai eu peine à le suivre jusqu'à l'hôtel. "

Le comte était pensif. L'idée de son fils déguisé en Gilles, lé mortifiait à l'excès, et pour la première fois, il se reprochait de lui avoir laissé tant de liberté. 11 ne put fermer l'œil de la nuit, et le lendemain avant appelé le jeune homme de très grand matin: w Alexandre, lui dit-il, vous ne m'avez pas dit ce que vous avez fait hier. On m'a assuré qu'on vous avait vu parcourir Paris dans un fiacre, vêtu en Gilles. J'espère que vous pourrez démentir ce bruit honteux et me donner l'assurance que mon fils ne s'est pas dégradé jusques-là. » Alexandre demeura d'abord interdit; puis, relevant la tête avec fierté: « Mon père, s'écriat-il, soyez assuré que si j'eusse fait quelque chose de

mal, mon premier besoin aurait été de vous l'avouer. Mais ce que j'ai fait, je voulais le taire, et je n'en parlerais pas, si le besoia de me justifier à vos yeux ne me commandait de vous révéler ma conduite. »

Alors le jeune de V rappela à son père ce qu'il lui

avait déjà conté de la situation de la famille d'Edouard. «J'ai voulu, les sauver d'un nouveau malheur, ajouta-t-il; et il fallait me cacher d'eux soigneusement. J'ai profité du jour où les déguisements sont une chose reçue. J'ai été chez eux, rue Saint- Jacques, on m'y a donné l'adresse du propriétaire de la maison qu'ils habitent. J'ai été chez ce propriétaire, que j'ai attendu fort long-temps; je lui ai payé 3oo francs, pour deux ternies de loyer que devait le père d'Edouard. Jugez de mon bonheur, on allait poursuivre cette honnête famille et la forcer de quitter la maison. Maintenant le propriétaire dira qu'il est payé, mais on ne pourra savoir par qui, car, pour sûr, Edouard ne soupçonnera pas que votre fils se soit habillé en Gilles, ii

Le comte de V embrassa son fils avec tendresse.

il Cher enfant, lui dit-il, je suis heureux de n'avoir pas de reproches à te faire, et c'est aussi un bonheur pour moi de pouvoir compléter ta bonne action. Tu sais que le Ministre est mon ami; je n'avais pas oublié ce que tu m'avais dit de la famille d'Edouard et de l'injustice dont elle était victime. Tiens, voilà la réintégration de son père dans l'emploi qu'il avait perdu. Cours chez Edouard, porte-lui ce papier que j'ai reçu hier, et dis-lui de ma part que j'estime les jeunes gens sages et laborieux, d — Alexandre saisit

le papier, sauta de joie, s'élança hors de l'hôtel et

Je n'ai pas besoin de raconter le reste.

VARIÉTÉS

Mardi dernier, M"' de R voulant procurer à ses

deux enfants, qui en avaient fort envie, le plaisir de voiries mascarades, monta avec eux en calèche, et donna au cocher l'ordre de prendre la file des voitures sur les boulevards. Déjà Justin et Pauline avaient remarqué plusieurs compagnies de masques, plusieurs chars portant des groupes de polichinelles, de bergères, d'arlequins, de poissardes, et s'en étaient beaucoup divertis, lorsque la voiture, obéissant au mouvement de la file, s'arrêta quelques instants. «Pauline, Pauline, s'écria tout-à-coup Justin; regarde donc, Pauline, voilà un char bien plus drôle encore que tous les autres, n Pauline ne regarda pas, elle n'avait pas entendu son frère, et ses regards se portaient du côté opposé. « Eh bien, reprit Justin, à quoi penses-

tu donc? es-tu devenue sourde? Eh mon Dieu, on dirait que tu vas pleurer. — Mon frère, répondit Pauline, c'est que je viens d'apercevoir quelque chose de bien triste. Vois-tu, au pied de cet arbre, cette pauvre femme couverte de haillons, entourée de trois petits enfants, et qui demande en vain l'aumône à des gens qui ont l'air de ne l'entendre ni la voir? — Oh! oui, s'écria Justin; quelle différence de sa position à celle de tout ce monde qui passe sous ses yeux ! — N est-ce pas qu'elle doit être bien malheureuse? » Justin oublia aussi les masques. «Ma sœur, dit-il, ne passons pas sans faire l'aumône à cette pauvre mère; tiens, voilà ce que j'ai. — Et moi, voilà ma bourse. Joseph, portez cet argent à la pauvre femme.» Joseph porta l'argent, et la pauvre femme et l'aîné de ses enfants firent de loin un salut à Justin et à Pauline. Ceux-ci ne songèrent plus aux mascarades, et demandèrent à quitter la file pour retourner à l'hôtel. Leur mère était émue; elle donna à chacun un tendre baiser, en disant: «Je vous félicite, mes enfants de ce que le malheur n'a pas échappé à votre vue au milieu de ce tourbillon de la folie, n

— Il vient de paraître, deux jolis ouvrages traduits de l'allemand par M. Derome, et dont chacun forme un petit volume in- 12. L'un est intitulé : La Corbeille de Fleurs, conte moral , etl'autre : Ftosede Tannenbourg , histoire du vieux temps. Tous deux sont du même auteur, M. Christophe Schmid, auquel on devait déjà l'ouvrage intéressant connu sous le titre de Comment le jeune Henri apprit à connaître Dieu. Dans l'un et l'autre, l'héroïne est une jeune fille, au sort de laquelle on ne peut se défendre de prendre le plus vif intérêt. Je ne donnerai pas ici l'analyse de leur histoire, afin de ne point affaiblir cet intérêt chez ceux de mes jeunes amis qui la liront dans l'ouvrage même. Je me bornerai à dire que toutes deux éprouvent de grands malheurs et se résignent à de grands sacrifices, l'une par amour pour la vérité, l'autre par dévouement pour son père, et que toutes deux aussi finissent par offrir un heureux exemple du triomphe de l'innocence et de la vertu. On saura gré à M. Derome d'avoir mis la Corbeille de Fleurs et Rose de Tannenbourg à la portée des lecteurs français. Ces deux ouvrages se trouvent chez Treuttel et Wurtz, libraires, rue de Bourbon, n» 17, et au bureau du Bon Génie.

AVIS. — Je prie ceux de mes jeunes correspondants qui m'ont adressé des questions auxquelles je n'ai pas encore répondu, de ne point perdre patience. Ne pouvant les satisfaire tous à-la-fois, tandis qu'ils peuvent m'écrire tous en même temps, je dois être en arrière; mais je n'oublie rien, et chacun aura son tour.

I.MPRIMLHIE DE JULES DIDOT aîné iMi'niMtiR ou iioi , rue Ju l'oni-Je-Lodi, u" 0.

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Le prix de rahonncnicni esl, |>our Paris, de 22 francs par an , ei de 1 2 l'nincs pour six mois. Pour les déjiariemeois, de 24 fr.iiics par an, el i3 francs pour sis nioi^

Bureau de l'abonnenicm, chez Louis Colas, libraire, rue Daupliiue , n** 32; ei chez les principaux libraires Il direcleurâ des postes des déparieiucots.

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