‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 75 sur 169 · LE MUSC · texte numérisé non relu

LE MUSC

Parmi les lettres qui me sont parvenues en réponse à mes dernières questions, il s'en tiouvait une toute petite, que j'avais remarquée avant même de la dè- «acLeter, à cause de l'odeur de musc très prononcée qui s'en exhalait. Cette lettre renfermait le po^t-scriptum suivant:

«Je m'aperçois, mon bon Génie, que mon papier usent le musc. Cependant il n'y en a point dans le " tiroir où je le renferme; mais on in"a dit qu'il y en u avait eu autrefois. Je voudrais bien savoir ce que « c'est que ce parfum , et comment il se fait qu'un « tiroir où il n'y en a plus depuis bien des années, en 11 conserve encore l'odeur si long-temps après. Scriez- II vous assez bon , etc.? »

.le vais répondre à ma jeune correspondante :

Le musc est une sorte de liqueur, ou plutôt d'bumeur ^-asse, qui provient d'un assez joli petit animal nommé porle-musc. Cet animal est de la grandeur d'un petit chevreuil ou d'une gazelle; mais sa tète est sans cornes et sans bois. Sa couleur se compose de teintes de brun, de fauve et de blanchâtre; il en existe même une variété entièrement ])lanche, mais qui est fort rare. Sa tête a la même forme que celle

delà gazelle; son corps est un peu moins élancé; il s'en distingue aussi, en ce que ses jambes de derrière sont considérablement plus longues et plus fortes que celles de devant.

Le porte-musc se trouve dans les royaumes de Boutan et de Tunquin , à la Chine et en Tartarie. Cet animal vit solitaire et ne se plnit que sur les hautes montagnes et les rochers escarpés. Tantôt il descend dans les gorges profondes qui séparent les monts les plus élevés, tantôt il grimpe à leur sommet couvert de neige. Il est très leste, très agile, et il nage aussi fort bien. Farouche à l'e.xcès, il se laisse approcher difficilement, et plus difficilement encore apprivoiser, quoique la douceur forme la base de son caractère. C'est en hiver qu'on en prend le plus; on se sert pour cela de lacets et d'assommoirs, que l'on place dans les ouvertures des haies formées entre les rochers et les gradins des montagnes où ces animaux cherchent leur nourriture. Leurs peaux sont employées à des fourrures communes pour les voyageurs: et l'on recueille leur parfum qu'on enferme dans de petites vessies, et qu'on nous envoie ainsi du Coutan et de la Chine.

L'animal porte ce parfum dans une espèce de poche de deux ou trois pouces de diamètre, qui se trouve placée sous son ventre. L'odeur que répand la liqueur

qui filtre dans cette poche est peut-être la plus forte des odeurs connues; il n'en faut qu'une très petite dose pour parfumer une grande quantité de matière; cette odeur se porte à une grande distance; la plus petite particule de musc suffit pour le faire sentir dans un espace considérable, et le parfum même en est si fixe, qu'au bout de plusieurs années il semble n'avoir pas perdu de son activité.

On ne saurait trouver un exemple plus frappant de cette propriété des corps qu'on nomme clluisibililc. Imaginez, s'il est possible, en quel nombre infini de particules odorantes il faut que ce corps se divise pour se répandre dans un si grand espace. Si vous mettez une parcelle de musc dans un meuble, tous les objets qui s'y trouveront seront parfumés; si vous les remplacez par d'autres, ceux-ci seront parfumes à leur tour; cela durera aussi long-temjjs que vous voudrez, et après ce temps, votie parcelle de musc ne paraîtra pas sensiblement diminuée. Cependant il s'en sera exhalé un assez grand nombre de particules pour parfumer tout ce qui se sera trouvé, pendant ce laps de temps, dans son voisinage. C'est encore l.i une de ces merveilles que nous observons souvent sans réflexion, et qui confondent l'imagination lorsqu'on veut y réfléchir.

Je ne terminerai pas cet article, mes amis, sans V DUS prévenir que l'usage immodéré des parfums énergiques, et parliculièrement du musc, n'est point sans inconvénients. 11 y a même beaucoup de personnes qui ne peuvent les supporter sans en être fortement incommodées. Celles qui les aiment et qui n'en souffrent point doivent donc, pa;- politesse, pai' discrétion, je dirais presque par humanité, savoii- se priver de ce plaisir dans certains cas, afin de ne pas imposer aux autres une gêne pénible et souvent une souffrance réelle.

MOTS A L'OREILLE

SOUFFLÉS PAR L F. 11 0 N GÉNIE

<^ Si vous voulez ôtrc heureux, iMppelczvous qu'une coiulilion iiulispcnsable du bonheur est la j)ai\ (le IViuic.

(| N'oubliez pas .jue la paix Je l'ûiue résulte delà fidélité à remplir tous ses dcvoh-s.

v^ .Si l'aeconiplisscment de vos devoirs cn- I raine par fois quolcjues sacrifices, songez que le pire de tous les sacrifices serait celui du repos de votre conscience.

LA MAUVAISE TÉTE(i).

«J'ai une mauvaise tête, mais j'ai un bon cœur, « répétait Eugène de Valsain chaque fois qu'on avait à lui reprocher quelque nouvelle faute; il crovait s'excuser par cet aveu, et il était tout surpris quand sa mère lui disait qu'avec une mauvaise tête on pouvait rjire autant de mal qu'avec un mauvais cœur.

Eugène, il est vrai, était loin d'être méchant, mais la vivacité, je dirais même la violence de son caractère, aurait pu faire douter quelquefois de la bonté de son cœur. Son premier moment était toujours donné à l'impatience, à la colère; et rarement son humeur lui laissait le temps ni les moyens de rédéchir. l'ius calme, il regrettait amèrement ses torts; rien ne lui coûtait pour les réparer; mais réparer n'est pas toujours possible, et c'est ce que sa mère lui répétait sans cesse. Eugène plus que tout autre cependant aurait dû chercher à réprimer un défaut dont les conséquences, toujours funestes, pouvaient devenir bien graves pour lui. Sa mère était dans une situation peu aisée, et il devait aux bontés seules de M. de Saint-Ange, son oncle, d'être placé dans un des meilleurs collèges de Paris. Ses réponses impertinentes, son caractère intraitable lui avaient attiré, bien souvent déjà, de fortes punitions qui lui méritaient, de la part de son oncle, des réprimandes sévères, et souvent la menace de l'abandonner et de lui retirer ses bienfaits. La crainte qu'Eugène ne finit par perdre l'aniitié du seul protecteur qui lui restait, désolait sa mère; elle le conjurait alors de se corriger. Comme il aimait tendrement sa mère, il le lui promettait du fond de son cœur; mais ce malheureux défaut avait déjà pris tant d'empire sur lui, que ses bonnes résolutions s'évanouissaient h la [ilus légère contradiction. Une forte et cruelle leçon vint lui donner la torce de se vaincre.

En jour, étant en classe, un de ses professeurs lui donna un petuuin: Eugène auquel il sembla injusie, refusa de le faire. Son maître le lui doubla, et lui ordonna d'obéir sur-le-champ et sans répliquer. Mais Eugène, que la colère commençait à échauffer, continua de s'y refuser, répétant toujours qu'il ne l'avait pas mérité et qu'il ne le ferait pas. « Monsieur, lui dit le maître, lorsque je vous ordonne quelque chose vous devez commencer par obéir, et vous devez être bùr que je ne vous piescrirai rien qui ne soit juste. — Tout le monde peut se tromper, n'pliqua Eugène, en frémissant de colère. — Faites \otïc pciisuni et taisez-vous.— Je ne le ferai pas," répéta encore Engine, en frappant des poings sur la lubie. A ces mots le professeur ordonna à Eugène de sortir de la classe,

(i) Cette historiette est l'ouvr.nfje il'une de mes jeunes .ilmiintes àgi'c de treize ans. .le n'y .li pas change un seul mol.

mais celui-ci lésislant toujours, il voulut l'y contraindre. Alors Eu{;ène furieux s'emporta à un tel point, qu'il osa lever la main sur son maître, qui sur-le-champ sortit de la classe pour aller se plaindre au proviseur.

l'Aifène, revenu à lui-même, ne se dissimulait pas combien il avait été coupable, et les graves conséquences que sa faute pouvait entraîner. Il se faisait d'amers reproches, et il attendait avec anxiété les suites de cette malheureuse scène, lorsqu'on vint lui ordonner de se rendre auprès du proviseur. Celui-ci le reçut d'un air sévère, et lui dit: "C'est avec un bien vif chagrin, Eugène, que j'ai appris les nouveaux torts dont vous vous êtes rendu coupable. Vous devez sentir vous-même qu'après avoir poussé l'insubordiiiation au point où vous l'avez fait, je ne puis plus vous garder chez moi. Je n'ajoute aucun reproche à tous les remords que vous éprouvez sans doute, et je me borne à désirer qu'une leçon si cruelle ne soit pas perdue pour vous et vous fasse réfléchir enfin sérieusement sur les dangers d'un caractère comme le vôtre. " Eugène consterné, ne trouva lieu à ré- |)ondre, il n'osa même plus implorer l'indulgence de son maître dont il avait abusé trop souvent, et il se retira désespéré. On ne saurait peindre la douleur de sa pauvre mère et la colère de son oncle. Ce dernier lefusa absolument de voir Eugène, et dit qu'il ne ferait plus rien pour un neveu qui répondait si mal aux bontés qu'on avait pour lui. Sa mère tacha vainement de le fléchir. Eugène lui écrivit une lettre où il lui exprimait un véritable repentir, et lui promettait de ne plus lui donner aucun sujet de mécontenttffient; mais ces promesses déjà si souvent faites, si souvent oubliées, ne pouvaient plus persuader personne.

La douleur d'Eugène était à son comble, et son chagrin s'augmentait encore de tout celui*qu'il causait à sa mère. Elle ne lui faisait aucun reproche; mais sa tristesse déchirait le cœur d'Eugène, et devenait pour lui une source de remords d'autant plus cruels,qu'il n'avait plus la possibilité de réparer safau te. Au bout de six mois cependant, M. de Saint-Ange envoya à son neveu son admission dans un collèjje éloigné de Paris, et lui écrivit que, si pendant un an il se conduisait de manière à ne s'attirer aucun rejn-oche, il lui accorderait son pardon et lui rendrait son amitié.

Eugène dut se trouver heureux de l'espoir qui lui était rendu, il devait l'être sur-tout de retrouver les moyens de prouver à ceux qu'il avait'tant offensés la sincérité de son repentir et la fermeté de ses nouvelles résolutions. La donleur qu'éprouva sa mère à l'idée de cette séparation, fut pour Eugène un nouveau sujet de reproche. Il se résignait à la sienne, car elle ne lui semblait qu'une juste punition de sa faute,

mais celle de sa mère lui était insupportable. Cependant il fallut partir. Le souvenir de ce moment si cruel ne fut pas perdu pour Eugène, et plus d'une fois il lui dut la force de se maîtriser et de se vaincre.

lùigène recevait souvent des lettres de sa mère, c'était sa seule consolation. Il lui rendait un compte exact de sa conduite. Plus de fautes, plus de punitions h lui avouer. Ses maîtres, comme ses camarades, étaient contents de lui, il trouvait du bonheur à le répéter à sa mère, car il sentait qu'ainsi seulement il pouvait la consoler, et lui faire oublier ce qu'il n'oubliait pas lui-même.

M. de Saint-Ange recevait aussi chaque mois des bulletins satisfaisants sous tous les rapports, et cette année, dont la longueur avait tant effrayé Eugène, s'écoula plus vite qu'il ne l'avait espéré, au milieu d'une constante application et d'un travail assidu, ^lais un moment bien pénible l'attendait encore. C'était celui de la distribution des prix, instant si désiré par les écoliers, et bien triste cette année pour Eugène. Jamais cette intéressante cérémonie ne s'était passée sans que sa mère n'y assistât; il était habitue à lui offrir les témoignages de satisfaction qu'il obtenait, et à trouver dans sa joie et dans ses caresses la plus douce récompense qu'il put ambitionner. Cette fois, lorsqu'il entendit proclamer son nom, lorsqu'il alla prendre sa couronne, ses yeux clieirlièi ent vainement celle dont l'approbation lui était si nécessaire. Elle n'y était pas. 11 regagna tristetnent sa place, en sentant que loin d'elle, ses succès comme son bonheur ne pouvaient être complets.

Il y réfléchissait péniblement en se promenant seul dans le jardin, et en regardant ses camarades que tous leurs parents entouraient, lorsque tout-à-coup il s'entendit appeler par une voix qui lui était bien connue. Il se retourne et se sent, au même instant, pressé dans les bras de sa mère. Je n'essaierai pas de peindre sa surprise, ni sa joie ; je laisse au cœur à la comprendre. Je dirai seulement, à ceux qui auront bien voulu s'intéresser au pauvre Eugène, que le bonlieur de ce moment le consola de tout ce qu'il avait souffert; qu'il ne se sépara plus ni de son oncle, ni de sa mère; que désormais il ne leur donna plus aucun sujet de mécontentement, car sa tête était devenue aussi saj'.e que son cœur avait toujours été bon.

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