‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 9 sur 169 · LE SEL · texte numérisé non relu

LE SEL

Il est une multitude de choses utiles , iudispensables aux besoins de la vie, dont on fait usage rhaque jour sans songrer à s'informer de ce que sont ces choses, ni des moyens qu'on a de se les procurer, ni de tout ce qu'il en coûte de peines, de fatigues aiix hommes qui font métier d'en alimenter la consommation. Cette indiffwence m'a toujours paru fort étonnante el même un peu blâmable; aussi sais-je bon gré à ceux de mes lecteurs .{tii m'adressent des questions telles que celles-ci : Qu'est-ce que le sel que nous manyeom dans nos cdiments? D'où vient-d, et con.ment se le procure-t-on ?

Le 5e/, en effet, est une des substances dont l'usape est le plus généralement répandu; il est devenu tin besoin réel pour toute l'espèce humaine. Non seulemeiit il communique à nos aliments une saveur agréable, mais il a de plus la propriété den faciliter la d>gest.on. Le sel ne peut donc point être considéré comme un objet de sensuaIi<e"ou de luxe, il e.t de première nécessité; les habitants- même lesHjus pauvres, des campagnes ne s'en privent point; s'il venait ^- ÎW"*^r, ce serait une calam.te; véritable; la cherté ^tde de cette denrée est up fléau pou^le^:efcse. peu aiseès de la soc.éie, éi'l^ôn '.ss.lré'qu'u^ne des iflus

grandes privations qui accablèrent les armées françaises, dans la funeste campagne de Moscou, fut la privation totale de sel.

Ce n'est pas à l'assaisonnement de nos mets que se borne l'emploi du sel. Il a la propriété, comme on sait, de conserver les viandes et le poisson, de les préserver de la corruption; et pour sentir à quel point cette propriété est précieuse, il suffit de réfléchir à l'avantage qu'on en retire pour le service de la marine, pour les provisions nécessaires dans les voyages de long cours, enfin pour les besoins même des villes dans certaines saisons de l'année.

Nous trouvons encore ici une nouvelle occasion d'admirer la sage et bienfaisante prévoyance de l'auteur de la Nature, qui a proportionné l'abondance de cette substance à son utilité. Le sel se trouve dans presque toutes les contrées du globe: D'abord, il est dissout dans les eaux de toutes les mers, qui en contiennent depuis six jusqu'à dix-huit pour cent de leur poids, et auxquelles il donne une saveur amère. Un grand nombre de fontaines et certains lacs en tiennent aussi en dissolution. Il existe enfin, en grandes couches ou masses solides, dans le sein de quelques montagnes.

Avatrt de vows dire, mes amis, comment on le retire des lieux oîi il s'est formé, il faut que je m'expliqiieSur on point que j'allais peut-être omettre et

qui est pourtant essentiel. Il est, dans la Nature, un assez jjrand nombre de substances qui portent en général le nom de sels, et qui sont distinguées les unes des autres par des noms particuliers. Ce n'est pas ici le lieu de vous entretenir de leur composition, ce qui m'entraînerait beaucoup trop loin. Je dois vous dire seulement que je n'entends parler aujourd'hui que du sel que vous connaissez tous, que vous manîjez tous les jours, et qu'on appelle vulffairement sel marin, sel gemme, sel de cuisine.

Une grande partie du sel qui se consomme est retirée des eaux de la mer, qu'on amène à cet effet dans de ])c(its bassins convenablement construits, où ces eaux s'évaporent et déposent le sel qu'elles contiennent. C'est ce qu'on appelle saliiies et marais salans.

Lorsque le sel est bien cristallisé, il présente la forme de petits cubes, qui s'arrangent quelquefois, en se réunissant, de manière à former des petits entonnoirs carrés qu'on nomme trémies.

Le sel qui existe à l'état solide dans le sein de la terre en est retiré immédiatement, et c'est une chose très curieuse à observer que les mines où on l'exploite. Il en est plusieurs dans le nord de l'Europe. Les plus célèbres sont celles de Wielitska et de Bochnia près de Cracovie, en Pologne. A Wielitska, les travaux sont distribués sur trois étages, qui correspondent chacun à une couche ou amas de sel. Le premier atelier existe à deux cents pieds de la surface du sol, et le plus profond à sept cent quarante pieds; quelques voyageurs ont même rapporté que cette profondeur allait jusqu'à mille pieds. C'est ce dernier amas qui fournit le sel le plus pur et le seul, dit-on, qui soit exploité présentement. Les travaux s'étendent sur près d'une demi-lieue en longueur, et environ un (juart de lieue en largeur. Ils consistent en galeries et en chambres d'une hauteur énorme, entièrement taillées dans le sel, et soutenues, lorsque la sûreté l'a exigé, par des pilliers de sel réservés dans la masse. On cite de ces excavations qui ont cent quatre-vingts et trois cents pieds de hauteur. On en extiait le sel à l'aide de coins, de leviers, ou par des explosions de poudre à canon, et l'on en détache des blocs dont les parties les plus pures sont taillées sur place en cylindres de trois pieds de haut, sur deux pieds ou deux pieds et demi de diamètre. On nomme bahuanes ces cylindres, qui sont exportés au loin, tandis que les débris sont employés dans le pays même. Douze puits sont destinés au service de cette grande exploitation, soit pour l'extraction du sel, soit pour l'entrée et la sortie des mineurs. On communique, du premier atelier aux étages inférieurs, par des escaliers en bois, doux et commodes, dont l'un est réservé pour les visites des personnages de haute distinction.

Ces mines occupent aujourd'hui douze à quatorze

cents ouvriers, et quarante chevaux attachés au service intérieur, qui y séjournent six à sept ans, sans y éprouver d'autre incommodité que celle de perdre totalement la vue. L'air qui circule librement dans ces vastes souterrains est pur et sec; les mineurs y jouissent d'une santé robuste. Ces mines sont exploitées depuis le commencement du seizième siècle, et produisent annuellement sept cent cinquante mille quintaux de sel.

L'on a beaucoup exagéré les merveilles de ces vastes exploitations, et l'on a même été jusqu'à raconter qu'il y existait un village souterrain tout entier, que les mineurs y demeui-aient avec leurs femmes et leurs enfants, qu'ils y passaient toute leur vie, et qu'ils renonçaient ainsi au bonheur de voir le jour. Il n'y a rien de vrai dans tout cela. Le fait est qu'on trouve au premier étage une chapelle sculptée dans la masse du sel, dédiée à saint Antoine. Cette chapelle a trente pieds sur vingt-quatre et dix-huit de hauteur. L'autel, ses degrés, les candélabres, les colonnes torses qui soutiennent la voûte, la chaire à prêcher, le crucifix et les statues de la Vierge et de saint Antoine sont sculptés en sel, ainsi que la figure en pied de Sigismond, roi de Pologne. Il existe encore, dans ces mêmes mines, deux autres chapelles analogues à celle dont je viens de parler, et dans lesquelles on célèbre la messe, au bruit des trompettes et des timbales, à certains jours de l'année, en mémoire de quelques phénomènes arrivés anciennement dans les mines. On y a pratiqué aussi des écuries pour les chevaux, et des loges fermées, où les ouvriers déposent leurs outils quand ils sortent, ce qu'ils font tous les jours. On y voit enfin plusieurs lacs sur lesquels on peut se promener en nacelle. En général, l'aspect de ces mines, au rapport des voyageurs les plus véridiques, a quelque chose de magique et d'imposant, qui tient à la grandeur des espaces et au brillant des parois, des voûtes et des pilliers qui les supportent.

MOTS A L'OREILLE

(| La reconnaissance est un devoir, parce quelle est un sentiment de justice.

(| La reconnaissance est un plaisir, parce (lu'il est doux de sentir que quelqu'un nous veut du bien.

(| La reconnaissance que l'on sent pour le bien qu'on a rc(;u est une preuve qu'on porte soi-même un cœur gtint-reux.

(| Avoir senti de la reconnaissance est ce qui peut le plus faire désirer d'en inspirer.

LE BAL MALEIS^CONTREUX.

«Par quel hasard, Maman, ayant deux fdles, les billets d'invitation que vous recevez sont-ils toujours pour Madame et Mademoiselle, de Vertpré?» Telle e'tait la question qu'adressait à sa mère la petite Valérie, âgée de neuf ans, dont le seul défaut était de se croire déjà un personnage de quelque importance, et de se priver des grâces de l'enfance, pour vouloir atteindre trop tôt aux agréments de la jeunesse. " Cette remarque tombe mal à propos, répondit M""' de Vertpré, qui depuis long-temps cherchait l'occasion de donner à sa fille une leçon salutaire; car, bien qu'il soit facile de concevoir qu'une jeune personne de l'âge de ta sœur soit mieux placée dans un bal qu'un enfant de neuf ans, voici cependant un billet d'invitation où il est fait mention de toi. Il est vrai qu'il y est dit qu'avant que la soirée ne commence, il y aura

un bal d'enfants, et je crains bien — Assurément,

interrompit Valérie en rougissant, si je dois me retirer lorsque les grandes demoiselles arriveront, j'aime mieux n'y pas aller. — Eh bien, répliqua sa mère, tu seras satisfaite, car pour cette partie de plaisir, je te laisse liberté pleine et entière, et je ne veux même pas me mêler de ta toilette; tu l'ordonneras toi-même.»

En conséquence de cet arrangement, dont Valérie fut transportée, elle se fit faire une robe de crêpe, relevée par deux bouquets de fleurs, et tout-à-fait semblable à celle de sa sœur qui avait dix-huit ans. Quoique cette dernière lui conseillât de s'en tenir à 1 habillement le plus simple, et de conserver ses cheveux bouclés à l'enfant, Valérie eut encore la satisfaction de se faire friser par un coiffeur, et de porter une guirlande de fleurs très élevée sur sa tête, ainsi qu'un gros bouquet à son côté. Tous ces préparatifs avaient pris du temps, et la pauvre enfant était déjà très fatiguée lorsqu'elle partit, parce qu'elle avait nasse toute la matinée à répéter des pas que le maître a danser de sa sœur lui avait appris. M"" de Vertpré et ses filles arrivèrent des premières dans la maison où elles étaient invitées. Valérie, fort mal à son aise dans sa parure, passa fièrement et sans s'arrêter dans la salle où les enfants dansaient gaiement la Boulangère; et elle se crut au comble du bonheur lorsqu'elle se vit placée sur les banquettes garnies de demoiselles, et peu éloignée de xM™ de Vertpré, qui la surveillait sans en avoir l'air. Un petit garçon mal avisé vint la poursuivre jusque-là, pour l'inviter au souper qui terminait la fête et qu'elle refusa avec beaucoup de dignité. Ce ne fut pas toutefois sans regret qu'elle aperçut les crèmes et les tartes aux confitures que les' enfants se partageaient avec de grands éclats de rire. Mais se tenant parfaitement droite, elle se rengorgea sur sa banquette, où elle était serrée entre deux com-

pagnes qui, en causant, se rapprochaient et compromettaient fortement la fraicheur de sa toilette.

Eufii onze heures sonnèrent; les enfants allèrent se coucher et le bal commença. Ilélas! deux, trois, quatre contre-danses se succédèrent, et la pauvre Valérie n'était point invitée. Restée presque seule sur sa banquette, elle ne put causer avec sa mère qui paraissait engagée dans une conversation très suivie avec ses voisines, et elle eut le temps de remarquer qu'elle semblait être, pour quelque jeunes personnes (apparemment assez mal élevées), un objet de curiosité. "Regardez donc cette petite fille, disait l'une; elle a l'air d'une de ces poupées (ju'on envoie dans les départements pour échantillons de modes! — Elle ne serait pas mal , disait l'autre, si elle n'avait pas les yeux si rouges et si battus par l'envie de dormir. — - La pauvre enfant devrait être dans son lit depuis longtemps, ajoutait une troisième; je ne sais à quoi pense sa mère. » Tous ces propos, dont Valérie saisissait une partie, n'étaient pas, il faut l'avouer, fort encourageants. Sur ces entrefaites des glaces passèrent devant elle. Valérie n'en avait jamais encore mangé; elle en prit une, mordit dedans, et la sensation qu'elle éprouva fut si vive et si pénible, que ses yeux se remplirent de larmes, et qu'elle eût jeté un grand cri, si sa sœur, ayant fini sa contre-danse, ne fîit venue s'asseoir auprès d'elle et la débarrasser de sa glace, qu'elle tenait d'une main tremblante et le cœur gros de soupirs. Pour comble de malheur, M""=de Vertpré n'avait pas l'air de remarquer ce qui se passait et n'avait jamais paru s'amuser autant à causer avec les personnes qui l'environnaient.

Valérie avait à-peu-près perdu l'espoir d'être invitée à danser, et commençait à réfléchir qu'un bal n'est pas toujours aussi gai qu'elle se l'était figuré, lorsque la maîtresse de la maison passa devant elle, la baisa au front en l'appelant ma belle enfant, et l'assura qu'elle allait lui envoyer un danseur. En effet, Valérie put juger de quelques efforts infructueux qu'elle fit dans cette intention; mais plusieurs danseurs, après avoir jeté les yeux sur elle répondirent qu'ils étaient engagés, et ajoutèrent, assez haut pour qu'elle pût les entendre, qu'on ne faisait jamais danser les petites filles que par complaisance pour les parents, et qu'ils n'avaient point l'honneur d'être connus de ceux de Valérie. Enfin la maîtresse de la maison, saisissant son propre fils par la basque de son habit, au moment où il passait près d'elle, lui indiqua Valérie qu'il vint inviter avec beaucoup de contrariété et d'humeur, ce dont assurément je ne le louerai pas. La pauvre enfant, qui figurait pour la première fois de sa vie dans une grande contre-danse, se mourait d'embarras. Elle manqua la mesure, I brouilla quelques figures, perdit la tête, et lorsque

vint un solo, pour lequel elle avait étudié des pas charmants, elle fondit en larmes et s'enfuit vers sa mère. Celle-ci souffrait, comme on peut le croire, de cette scène; mais elle voulait donner à Valérie une utile leçon. Sa sœur prit aussitôt sa place; la contredanse s'acheva, on oublia la petite fille; mais elle n'oublia pas cette soirée.

"Oh! Maman, disait-elle quelques jours après, en faisant tourner son cerceau dans le jardin et sautant sur la corde avec ses deux jeunes frères, quelle différence de la contrainte et de l'embarras que j'éprouvais l'autre soir au plaisir et à la liberté que je trouve ici !

Jamais, non jamais je ne veux retourner au bal — ■

Il ne faut pas dire jamais , répondit M°" de Vertpré; mais il faut t'en rapporter à ta mère qui a voulu t'apprendre que chaque chose doit avoir son temps, et qu'un enfant, qui veut vieillir avant l'âfje, se rend aussi ridicule que le serait une jeune personne qui s'obstinerait à rester enfant.

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