‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 83 sur 169 · DÉCERNÉS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DÉCERNÉS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Un homme qui avait passé sa vie à faire du bien et ([ui a voulu en faire encore après sa mort, le baron de Moutyon , de vénérable mémoire, a légué, à l'Académie des sciences et à l'Académie française, des sommes considérables, au moyen desquelles ces deux corps illustres distribuent chaque année des (■(■compenses à d'utiles travaux et à des actioijis vertueuses. J'ai dit quelques mots de la séance du aS août dernier, dans laquelle l'Académie française a décerné des prix à douze actes de vertu; mais je me suis borné à rapporter le trait de courage et de dévouement du jeune Etienne Lucas, et j'ai promis de

revenir plus tard sur les autres. Je vais tenir cette promesse, aujourd'hui que j'ai sous les yeux le Rapport fait par M. le Chancelier de l'Académie. Ne pouvant, mes amis, vous faire connaître ce Rapport en entier, je choisirai, parmi les récits qu'il renferme, ceux qui me paraîtront devoir le plus vous intéresser.

Un prix de 4,ooo francs a été décerné à mademoiselle CÉLESTiNE DÉTBiMONT. Voici cc qui cst rapporté du dévouement pieux et intrépide de cette vertueuse personne:

II Au commencement de l'année dernière, cjans la commune de Saint - Rémi -Bosrecourt , arrondissement de Dieppe, département de la Seine-Inférieure, une maladie épidémique contagieuse, ayant tous les caractères du typhus, s'était introduite, on ignore de quelle manière, dans une maison qu'habitait une pauvre famille, composée de onze personnes. En six jours, la grand'mère et deux de ses petits enfants avaient succombé. Un mois après, la mère mourut; et deux autres de ses enfants la suivirent à sept ou huit jours d'intervalle. Jacques Vasselin , chef de cette famille infortunée, restait seul avec quatre enfants; et ils étaient tous les cinq attaqués du mal qui avait frappé six victimes sous ses yeux.

(1 Effrayés de tant de morts si promptes, et qui s'étaient succédé si rapidement, les parents, les amis, les voisins, n'osaient approcher de Vasselin et de ses enfants : abandonnés de tous, ils semblaient condamnés à périr sans espoir de secours. Nous ne voulons pa aller chercher la mort: telle était la réponse de tous ceux que l'autorité du lieu pressait de porter quelque soulagement, quelques soins à ces malheureux. M"' Célestine Détrimonl, habitante d'une counnune voisine, informée de ces faits par la voix publique, vint s'offrir au maire de Saint-Remi, pour donner, aux restes de cette fiimille infortunée, les secours qui leur étaient refusés de toute part. Le maire accepte avec attendrissement son offre; mais il ne croit pas devoir lui cacher le danger qu'elle allait courir. « Je sais k Il quoi je m'expose, répondit -elle; mais je ne puis "laisser périr cinq malheureux ainsi abandonnés; a quand on sert Dieu et ses pauvres, on ne craint pas Il la mort; " et après avoir consenti à peine à se munir de quelques préservatifs, elle alla s'enfermer dans une maison infectée, où gissaicnt entassés Vasselin et ses quatre enfants. Un de ces enfants mourut. M"'Détrimont l'ensevelit elle-même, et jiorta son corps dans la cour de la maison, seul endroit d'où l'on osât approcher. Enlin, ses soinsactifs et constants secondant l'effet des médicaments qui lui furent envoyés, elle eut le bonheur d'arracher à une mort qui paraissait certaine, Vasselin et les trois enfants qui lui restaient.

Cette lielle action nVst pas un fait unique tians la vie de M"' Uétrimout. Nombre d'actions seniblahles qui n'étaient connues que du ciel et des infoilunés qu'elle secourait, viennent d'être tirées de l'obscurité où elle aimait à les ensevelir. Il y a vin(;t-scpt ans qu'elle se consacre au soulagement des malheureux. »

Un autre prix, de 3,ooo francs, a été accordé à Marie Brun, de la commune de Montagni, département de Saône-et-Loire.

Il Ce prix, dit le Rapport, Marie lîrun l'a mérité pour s'être montrée domestique fidèle pendant jîIus de vingt ans, et la bienfaitrice de son maître |)endant plus de quinze.

«M. Prat, négociant, dont le conmierce fut longtemps prospère, essuie des malheurs non mérités, et tombe dans le dernier degré de l'infortune. Sa position devient plus cruelle, parcequ'il est obligé de donner du pain et un asyle à un de ses petits enfanls, devenu orphelin et sans smoyen d'existence. Une attaque de paralysie met le comble à ses maux. Marie Drun lui leste seule; elle est faible, presque infirme; elle a perdu un œil par suite des fatigues, des privations de toute espèce qu'elle s'est imposées. Elle n'en soigne pas moins l'infortuné Prat, le soulage dans ses maux, pourvoit à sa subsistance, et ne balance pas à tendre la main pour lui assurer les secours qu'elle ne peut lui procurer par son travail. Enfin Mario Brvm, sur qui les malheurs de son maître n'ont produit d'autre effet que d'augmenter son zèle, n'abandonnera M. Prat qu'après lui avoir rendu les derniers devoirs. »

Je n'ai pas voulu, mes amis, omettre cet exemple de vertu, parmi ceux que j'ai à vous retracer, parce qu'il est de nature à vous faire sentir que, souvent, il y aurait autant d'injustice que de cruauté à traiter avec hauteur et dédain les gens que leur condition réduit à être nos serviteurs. Il en est, comme vous le voyez, de qui l'àme est assez élevée, les sentiments assez nobles, le caractère assez généreux, pour nous faire douter que nous fussions capables, à leur place, du même dévouement et de la même vertu. Ceux-là ont des titres à notre respect et à notre reconnaissance; car la vertu est respectable par-tout où elle se trouve, et le dévouement apjicUe la gratitude. Ceux qui se bornent à remplir fidèlement envers nous leurs simples devoirs, ont au moins des droits à nos égards; car ils nous rendent des services pénibles dont nous nous j)asseiions difficilement. Il suffit d'ailleurs que leur condition soit moins heureuse que la nôtre, pour que la générosité nous fasse une obligation de rendre leur sort aussi doux qu'il est possible.

Le trait suivant vous offrira un nouvel exemple de

cette charité et de cet oubli de soi-même, qui sont dignes d'admiration dans une condition inférieure et malheureuse, bien plus encore que dans la prospérité.

«Plus d'un an avant son mariage, Catherine Gauthier avait retiré chez elle Agathe Clément, orpheline sans fortune, <|u'une maladie cruelle et d'incurables ulcères empêchaient de se livrer à aucun genre de travail. Agathe Clément n'avait, auprès de Catherine Gauthier, aucun titre que ceux que donne le malheur.

11 Nicolas PiOL, soldat pendant vingt-deux ans, qui , pour prix de ses travaux, n'a rapporté que l'honneur d'avoir bien servi son pays, rentre dans sa commune. Catherine n'est point riche, mais elle est vertueuse et bonne. Piol, loin d'être effrayé par les engagements qu'elle a, en quelque sorte, contractés avec Agathe Clément, les approuve, les confirme et veut les partager. Il devient l'époux de Catherine Gauthier, et pendant plus de douze ans, sans autre ressource que son travail et celui de sa femme, il fait subsister l'infortunée Agathe.

« L'Académie a accordé h Catherine Gauthier et à Nicolas Roi une médaille de 2,000 francs, pour récompenser leurs vertus, et les aider à soutenir l'existence de l'infortunée Agathe Clément. »

La reconnaissance est une vertu aussi douce aussi honorable, que l'ingratitude, qui lui est opposée, est un vice odieux. C'est cette vertu que l'Académie a voulu couronner, en décernant une médaille de mille francs à chacune de deux ouvrières qui ont accueilli chez elles, soigné et nourri leurs anciennes maîtresses d'apprentissage tombées dans un état de misère qu'aggravaient l'âge et les infirmités.

iiM"' Louise CotNDRE, couturière, demeurant à Paris, rue Saint- Jacques, n" 221 , a prodigué ses soins à madame veuve Quesnel Wèvre, pendant trois ans, jusqu'au décès de cet dame, arrivé à la fin de l'an dernier.

Il M"' Marguerite Delcros, ouvrière en robes demeurant à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, n° i a été plus lieureuse que M"" Coindre; c'est depuis quinze ans qu'elle exerce sa reconnaissance envers M"' Falempin-Dufresne, et elle a l'espoir de la lui témoigner encore long-temps.

Il Cette différence dans la durée d'une bonne action n'ayant pas pris naissance dans la volontéde M"' Coindre, l'Académie n'a pas cru devoir en meltic une dans la récompense. »

Je suis convaincu que le récit suivant sera celui qui ,

en étonnant le moins mes lecteurs, leur fera cependant le plus de plaisir :

II Secourir nos parents est la plus impérieuse comme la plus douce de nos obllyalions, et il serait trop criminel de la néglijjer, pour i|u'il soit bien méritoire de la remplir. Cependant le devoir de la piété filiale peut s'élever au rany de vertu.

«Mesdemoiselles Rouillet en offrent la preuve. Leur père, chirurgien herniaire, après avoir perdu son bien dans les troubles de la révolution, s'est vu privé, par une cécité complète, des ressources que lui offrait la pratique de son art. Ne pouvant plus faire subsister sa femme el ses deux filles, ses filles alors ont entrepris de faire vivre leur père et leur mère du produit de leur travail. Elles y ont consacré les jours et les nuits; elles se sont refusé tous les délassements, tous les plaisirs qui pouvaient enlever une minute ou une obole à 1 accomplissement de ce pieux devoir. Elles ont voulu n'être redevables qu'à elles-mêmes du bonheur de soutenir, de soulager leurs parents. Des secours, offerts avec délicatesse, ont été refusés par elles avec une fierté modeste. 11 y a plus : malheureuses, mais compatissantes pour des infortunes plus grandes que les leurs, et consultant leur charité plutôt que leurs forces, elle ont adopté, il y a quelque temps, deux orphelines. Mais succombant, en quelque sorte, sous ce surcroît de charge, qu'elles s'étaient imposé avec une imprudente générosité, elles ont été contraintes d'en déposer la moitié. Il leur reste une orpheline qui partage avec leurs père et ujère ce que leur procure un travail assidu. L'Académie a été justement touchée de tant de piété pour des parents, unie à tant de charité pour des étrangers; et ne voulant pas diviser entre deux sœurs une récompense méritée par des vertus communes, elle a fait hommage aux deux demoiselles Rouillet d'une médaille de i,5oo francs. »

Je terminerai ici ces extraits, mes amis, en regrettant de ne pouvoir vous faire lire tout le Rapport duquel je les tire. Ils suffiront du moins pour vous faire partajjer le vif intérêt qu'a excité la distribution de ces nobles et modestes couronnes. On n'a point eu le plaisir de voir les personnes auxquelles elles étaient décernées, car la vertu ne cherche pas de récompenses terrestres; quand elles lui arrivent, c'est à son insu; elles vont la surprendre dans l'obscurité où elle se cache, et les applaudissements de la multitude sembleraient lui enlever le mérite de ses oeuvres. Il faut la respecter assez pour ne point troubler sa noble pudeur; mais on peut, en l'absence de ceux qui la pratiquent, proclamer ses actes pour servir au monde d'édification et d'exemple.

VARIÉTÉS

Tandis que j'écrivais l'article sur les trombes, qu'on a lu dans le précédent numéro de ce Journal, j'étais

loin de penser qu'au même instant, une partie du dépaitement de Puy-de-Dôme se trouvait en proie aux terribles effets de ce redoutable phénomène. Dans les derniers jours du mois d'août, la ville de Riom et ses environs ont été ravagés par un ouragan affreux accompagné d'une trombe qui a parcouru nn grand espace de terrain, d('|)Ouillant et renversant les arbres, arrachant les plantations, détruisant les récoltes, et enlevant les toits de plusieurs maisons. Je ne me doutais pas que je dusse avoir aussi promplement à vous citer un exemple de la puissance désastreuse de cette espèce de météore; vous regretterez sans doute comme moi que l'occasion s'en soit offerte, et vous plaindrez les malheureux de qui les habitations et les champs viennent d'être ainsi dévastés.

— Gusinan et Albert sont deux frères qui suivent à Paris les classes du même collège. Gusman vient de terminer sa troisième, et Albert sa cinquième. Gusman a obtenu deux prix et deux accessit à la dernière distribution; Albert n'a eu qu'un quatrième accessit, et pendant toute l'année, il avait été primé dans sa classe par douze ou quinze élèves plus forts que lui. Savezvous maintenant à quoi ces deux frères emploient le temps de leurs vacances? Le voici : tous les jours, Gusman donne une répétition de deux heures à Albert; celui-ci fait ensuite un devoir, et Gusman consacre chaque soir une demi-heure à le corriger. Gusman fait ainsi repasser h Albert sa cinquième; en sorte qu'il y a tout lieu de croire quà la prochaine rentrée des classes, Albert, en passant en quatrième, se trouvera, non plus primé par ses émules, mais à leur tête et en état de se préparer des succès brillants pour le prochain concours. Ce qu'il y a de mieu.x dans tout ceci, c'est que cette idée ne leur a été suggérée par personne; elle leur appartient complètement, et certes elle fait beaucoup d'honneur à l'un et à l'autre.

— Un riche lord Ecossais, en passant un jour dans une rue d'Edimbourg, fut accosté par un petit garçon de sept ans qui lui demanda l'aumône. " Je n'ai pas de monnaie, >i répondit le lord. L'enfant insista, et le premier tirant alors de sa poche une pièce d'argent, la mit dans la main du petit mendiant. Celui-ci supposant c(ue c'était avec l'intention d'en avoir la monnaie, courut aussitôt dans une boutique pour se la procurer; mais en revenant, il ne trouva plus le lord. Il l'attendit long-temps, et retourna pendant plusieurs jours l'attendre encore à la même place. Enfin étant parvenu à le rencontrer de nouveau, il courut h lui pour lui remettre la monnaie de sa pièce blanche. Le lord ne comprit pas, dans le premier moment, ce que voulait cet enfant qui lui présentai: de l'argent; mais lorsqu'il le reconimt et que sa conduite fut expliquée, le lord , charmé de rencontrer tant de probité et de délicatesse dans un petit mendiant, le fit admettre dans une école, et se chargea de pourvoir, non seulement à son éducation, mais à tout son avenir.

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