LA VIGNE
A celte époque de l'anne'e ou la vigne offre à mes jeunes lecteurs un des fruits les plus sains et les plus savoureux qui puissent flatter leur goût, peut-être ne liront-ils point sans intéiét un article consacrt^, dans leur Journal, à cette plante précieuse et salutaire. Ils connaissent tous la forme de sa feuille, de sa fleur et de son fruit; ainsi ce n'est pas là ce que je m'arrêterai à leur décrire. Je leur ferai remarquer pourtant ces espèces de filets dontla vigne est pourvue, et au moyen desquels ses branches longues et flexibles s'accrochent à l'appui contre lequel elle croit. Seule, elle ne pourrait se soutenir, elle serait réduite à ramper, et les grappes qu'elle produit, foulées par les pluies, souillées par la terre humide, privées des rayons du soleil qui leur sont si nécessaires, ne pourraient parvenir intactes à leur maturité. C'est pour cela qu'abandonnée à elle-même, elle cherche un appui auquel elle s'enlace, et que lorsqu'on la cultive sur des coteaux où cet appui lui manquerait naturellement, on a soin d'y suppléer au moyen d'éclialas. En Grèce et en Italie, on voit souvent les vignes monter sur des ormes; elles s'y étendent en liberté et s'élameni d'étage en étage jusqu'au sommet. En Asie, où l'on possède plusieurs espèces de raisins extrêmement gros.
on est obligé de faire courir les vignes sur des treilles et sur des berceaux, qui forment autant de riches tentes, offrant tout à-la-fois un fruit savoureux et rafraîchissant, un ombrage agréable et sain.
C'est au moyen des filets dont j'ai parlé que la vigne s'attache à ces divers supports. Ces filets saisissent les branches de l'orme, les lattes de la treille ou l'échalas; ils s'y entortillent et les tiennent fortement, de manière que le poids même d'un grand nombre de raisins ne peut les en détacher. Ces filets ne sont autre chose que des grappes avortées qui, au lieu de prendre leur développement en grosseur, se sont alongées en une sorte de fourche flexible. C'est une précaution bien remarquable de la Nature que ce sacrifice d'une partie des fruits de la vigne, fait en faveur de la conservation du reste. Il renferme une leçon, et nous apprend que les intérêts particuliers doivent quelquefois être ainsi sacrifiés à l'intérêt général.
Je vous ai parlé l'an dernier, mes amis, de la vendange et du vin, ainsi je m'abstiendrai de répéter ce que je vous ai déjà dit à ce sujet, et je me bornerai à vous faire aujourd'hui en peu de mots l'Iiistoire de la vigne.
Cette plante, de même qu'un grand nombre de nos meilleurs fruits, nous vient de l'Asie, où l'Écriture sainte rapporte qu'elle fut d'abord cultivée par le
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patliarclie Noé. Les Phéniciens, qui voyagèrent de bonne heure sur les côtes de la Méditerranée, l'apportèrent dans la plupart des îles et sur le continent. Elle réussit paifaitement, d'abord dans les îles de l'Archipel , et ensuite en Grèce et en Italie, sous le règne de Nuina. Mais elle y était encore si rare alors, que ce prince défendit de verser du vin sur les bûchers pour honorer la mémoire des morts. Cette plante s'y multiplia dans les siècles suivants; et quelques Gaulois qui en avaient {joûté la liqueur, conçurent des-lors le dessein de s'établir dans les lieux où on la recueillait. Ils envoyèrent de côté et d'autre des cruches de vin; et par ce moyen ingénieux, ils attirèrent au-delà des Alpes des armées de Chartrains, d'habitants du Uerri et de l'Auvergne, qui, renonçant aux glands de leurs forêts, allèrent conquérir les deux rives du Pô, où ils s'appliquèrent à la culture du figuier, de l'olivier et principalement de la vigne. On croit que (;'est à eux que nous devons l'invention utile de conserver le vin dans des vaisseaux de bois exactement fermés, et de le contenir dans des liens malgré sa fougue. Depuis ce temps, la garde et le transport en devinrent plus aisés que lorsqu'on le conservait dans des vaisseaux de terre sujets h se briser, ou dans des outres, espèces de sacs de peau sujets à se découdre ou à se moisir.
Les habitants de Marseille et de la Gaule Narbonnaisc eurent quelques vignes dès avant la conquête des Gaules par Jules César. Mais les progrès de ces l^lantations furent arrêtés par Domitien, dans la crainte qu'elles ne fissent tort à la culture du blé. Ce ne fut que sous l'empereur Probus, et en vcriu iVun édit daté de 280, qu'il fut permis aux Gaulois, aux Espagnols et aux Bretons de s'y livrer. Peu-à-pen la vigne fut cultivée daus tous les lieux où elle put réussir; mais elle trouva des obstacles insurmontables du côté de la Nature, dans la Bretagne et le nord de la Belgique, où l'on continua à tirer de l'orge fcrmentée la boisson ordinaire connue sous le nom de cervoise ou de bière. Avant la fin du cjuatrième siècle, saint Martin planta une vigne dans la Touraine. iSaint Rémi, qui vivait vers la fin du cinquième et au commencement du suivant, laissa par testament, à diverses églises, les vignes qu'il possédait sur les territoires de Reims et de Laon. C'est de là que celte culture s'étendit dans la Champagne, l'Auvergne, le rayonnais et la Bourgogne. Enfin, dans le cjuatorzième siècle, elle gagna dans les environs de Paris, et se propagea bientôt dans la plus grande partie de la Erancc. Peut-être est-il pernn's de supposer que les vignes contribuèrent à attirer les Francs dans la Gaule, comme elles avaient attiré les Gaulois en Italie. Mais dans tous les cas, les autres Germains qui n'.ivaicnt plus d'élablissemcnts à cspi'rer, essayèrent
de défricher quelques cantons afin d'introduire cette culture dans leur propre pays, et il en résulta que les bords du Rhin et la Hongrie eurent des vignes à leur tour.
C'est ainsi, mes amis, que fut introduite graduellement dans nos climats, cette plante précieuse qui y est devenue maintenant un objet de première nécessité. J'espère que vous ne me reprocherez pas d'avoir consacré quelques lignes à vous tracer l'histoire de ce suc délicieux qui nourrit quand il est en fruit, et qui corrobore lorsqu'il est en liqueur.
MOTS A L'OREILLE
(^ C'est sur-tout à ceux-là qui n'y marclieut guère que le chemin de la vertu paraît épineux et escarpé : ceux qui s'y engagent avec cœur et constance trouvent au bout de quelque temps que la pente est douce et fleurie.
(^ Nous avons tous un défaut principal; nous le connaissons presque toujours, car nous cherchons à le dissimuler; laissons la ruse et les palliatifs; soyons braves et disons: voilà l'ennemi; bonne guerre!