LA BONNE PHILOSOPHIE
^I. L... se promenant un jour à cheval, apcicut dans une haie une plante qu'il eut envie de cueillir. Il descendit de son cheval, qui profita de ce moment de liberté pour se mettre à galopper le long du chemin. M. L... le suivit, l'appela; le cheval s'arrêta; mais au moment d'être saisi, il se remit à galopper. Un petit garçon qui travaillait dans le champ voisin et qui vit cela, s'empressa de courir au détour du chemin , et y arriva à temps pour sauter à la bride du cheval qu'il tint ferme, jusqu'à ce que son maître l'eût rejoint. M. L..., en regardant cet enfant, admira son teint frais et son air content: Je te remer<;ie, mon garçon, lui dit-il, tu l'as attrapé fort adroitement. Que te donnerai-je pour ta peine? Et en disant cela, il porta la main à sa poche. — Je n'ai besoin de rien, Monsieur, dit reniant.
M. L...: Non? et bien, j'en suis charmé pour toi; il y a peu dhommes qui en puissent dire autant. Mais que faisais-tu là dans ce champ?
Le pclit ijaicon : J'arrachais la mauvaise herbe, tout en (fardant mes moutons qui paissent ic i près.
^f. L...: Et celte occupation te plaît-elle?
Le petit garçon : Mais oui , Monsieur: sur-tout quand il fait beau temps.
.1/. L...: A la bonne heure; pourtant n"aimerais-tu pas mieux jouer?
Le petit garçon : Oh ! ceci n'est pas un gros ouvrage; c'est à-peu-près comme si je m'amusais.
M. L...: Et pour qui travailles-lu?
Le petit garçon: Pour mon père. Monsieur. Il demeure là, au milieu de ces arbres que vous voyez d'ici.
M. L...: Comment t'appcUes-tu?
Le petit garçon : Pierre Berthaud , comme mon père.
M. L... : Quel âge as-tu?
Le petit garçon : Huit ans à la Saint-Michel qui vient.
M. L...: Y a-t-il déjà long-temps que tu es dans ce champ aujourd'hui?
Le petit garçon : J'y suisdepuis ce matin à six heures, Monsieur.
M. L... : Et n'as-tu pas faim?
Le petit garçon : Cela commence; mais j'irai diner tout-à-l'heure.
M. L... : Si tu avais une pièce de vingt sous, qu'en ferais-tu?
Le petit garçon : Vraiment, je n'en sais rien; carde ma vie je n'en ai eu autant.
M. L... : Est-ce que tu n'as pas de joujoux?
Le petit garçon : Des joujoux? qu'est-ce que c'est que ça?
M. L... : Mais des balles, des toupies, un cheval
de bois.
Le petit garçon : Non , Monsieur; mais le fils de notre voisin Thomas sait faire, avec de la peau et une vessie de cochon, un ballon qu'on lance à coups de pied quand il fait froid; et puis nous faisons des pièges pour attraper des oiseaux; j'ai aussi des ëchasses
pour marcher dans la boue; et puis j'avais encore
un cerceau, mais il est cassé.
M. L... : N'as-tu point envie d'autre chose , mon garçon?
Le petit garçon : Non. Monsieur, car je n'ai guère le temps de jouer. C'est moi qui mène les chevaux aux champs, qui ai soin des vaches; il faut aussi que j'aille faire les commissions à la ville. Le temps passe à tout cela aussi vite qu'au jeu.
^f. L...: Mais si tu avais de l'argent, tu pourrais acheter des pommes et des gâteaux, quand tu vas à P la ville.
^ Le petit garçon : Bah ! il y a des pommes à la maison ;
W et quant aux gâteaux, je m'en moque, parceque ma
mère fait, ks jours de fête, des tourtes qui valent bien mieux.
.V. L..,: Ne serais-tu pas bien aise d'avoir un couteau pour couper des gaules?
Le petit garçon : J'en ai un dans ma poche, que mou frère m'a donné. Tenez, voyez; il coupe joliment. M. L...: Mais il me semble que tes souliers sont troués; n'en voudrais-tu pas avoir de meilleurs?
Le petit garçon: J'en ai de tout neufs pour les dimanches.
.1/. L... : Ceux que tu as là laissent entrer l'eau. Le petit garçon : PstI je m'embarrasse bien de ca. M. L... : Et ton chapeau? il est tout déchiré. Le petit garçon : Ten ai un meilleur à la maison; mais j'aime mieux celui-ci, parceque l'autre me fait mal à la tète.
.1/. L...: Mais comment fais-tu quand il pleut? Le petit garçon : Eh bien , je me mets sous une haie jusqu'à ce qu'il ne pleuve plus guère.
^L L... : Comment fais-tu quand tu as faim avant l'heure de t'en aller?
Le petit garçon : Je mange quelqixefois une rave crue.
M. L...: Et si tu n'en trouvais pas?
Le petit garçon : Ah ! alors je ferais comme je pourrais. Cela m'est bien arrive' quelquefois; mais en travaillant ferme, on ne pense pas à la faim.
3/. L...: N'as-tu pas soif, quand il fait chaud? Le petit garçon : Oui, mais il ne manque pas d'eau par ici.
M. L...: .Ah! ça, sais-tu bien, mon petit homme, que c'est là de la vraie philosophie?
Le petit garçon : De la vraie ?
M. L... : Philosophie. Je suis siir que tu ne sais pas ce que cela veut dire.
Le petit garçon : Non, ^lonsieur. Ce n'est pas du mal , j'espère.
M. L... : Non, non! Cela veut dire que tu es un enfant sage et raisonnable. Allons, mon ami, je vois en effet que tu n'as besoin de rien, et je ne te donnerai pas de l'argent pour te faire avoir besoin de quelque chose. Dis-moi : ne vas-tu point à l'école?
Le petit garçon : Pas encore. Monsieur; mais mon père a dit que j'irais après la moisson. M. L...: Il te faudra des livres, alors? Le petit garçon: Oui, Monsieur; les petits garçons ont un Syllabaire, un Catéchisme et un livre d'Évangile.
I M. L...: Eh bien, je me charge de te les donner. Tu en préviendras ton père; et tu lui diras que c'est parceque tu es un bon petit garçon, qui es content de tout.
Le petit garçon : Vous êtes bien honnête, Monsieur. Je vous remercie, et je retourne à mon ouvrage. M. L... : Adieu , Pierre.
Le petit garçon: Je suis votre serviteur. Monsieur.