LA SOURDE-MUETTE-AYEUGLE
Il est des chagrins pour tous les âges; les maladies, les privations, la douleur, les contrariétés n'épargnent pas toujours même la gracieuse et faible enf;ince. Il semble que la Providence veuille quelquefois nous donner, dès nos jeunes années, des leçons qui nous apprennent à supporter soit les souffrances, soit les chagrins, par lesquels elle comiitc éprouver notre constance et notre vertu dans le cours de cette vie. Lors- (pùl lui plait de nous imposer ce tribut que doit payer l'hunianilc, sachons souffrir, et réfugions-nous dans le sein de la lieligiim qui fortifie et qui console. Avant de nous plaindre, examinons si nous en avons bien le droit; jetons les yeux sur les infortunes d'autrui, et en les comparant aux nôtres, nous trouverons presque toujours que nous aurions mauvaise grâce à murmurer d'un mal léger, tandis que d'autres créatures semblables à nous en supportent de bien plus grands.
Ces réflexions m'ont été suggérées par la lecture d une hisloi-f. bion t'>;ichaiite, que je viens de trouver
dans un nouveau Journal publié par M. Bébian, et dans lequel cet habile professeur traite de l'instruction des sourds-muets et des aveugles. Il s'agit d'une jeune fille affligée tout à-la-fois de cette triple infirmité. Le récit qu'on va lire est triste, mais il est de nature à faire rougir quiconque serait tenté de se plaindre d'une légère souffrance ou d'une petite contrariété.
«Sourde, muette et aveugle!... L'imagination ne conçoit rien au-delà d'une semblable infortune. Cejicndant la pauvre fille était destinée à connaître d'autres chagrins aussi amers, d'autres privations nou moins cruelles, et elle est peut-être plus malheureuse encore par ses souvenirs que par le sentiment de ses infirmités actuelles. Autrefois elle voyait, elle entendait: sa voix pouvait répondre à la douce voix de sa mère; ses yeux pouvaient considérer les traits d'un père qui trop tôt lui fut ravi. Elle a connu tous les biens dont elle est privée, et sa mémoire ne peut se nourrir que de regrets.
«Devenue sourde, dans un âge encore tendre, Victorine Morisseau perdit peu-à-peu aussi l'usage de la parole, comme il arrive ordinairement. L'enfant oublie les mots qu'il n'entend plus, et sa langue perd l'habitude de les articuler. Cependant, quand elle fut placée à l'instituliou des sourds-muets, elle prononçait encore quelques paroles et conservait encore un reste d'audition qui s'éteignit peu-à-peu. Bientôt après, uneé[)aisse cataracte, à laquelle il fut impossible de remédier, étendit un voile sur ses yeux, et à douze ans elle était complètement aveugle.
Il Cependant Victorine continue à s'entendre avec ses compagnes qui, avec une sollicitude vraiment touchante et qui jamais ne s'est démentie, l'instruisent de tout ce qui fait l'objet de leur conversation. L'aveugle leur parle le langage des gestes, et ses compagnes lui répondent par le même langage; tenant légèrement la main qui geslicule, elle en suit tous les mouvements, et c'est merveille de voir comme elle saisit les traits rapides de la pensée que le geste dessine en l'air.
u La pension de mademoiselle Morisseau , qui avait été régulièrement payée pendant les premières années, cessa tout-à-coup de l'être, par des circonstances inutiles à rapporter. Cette infortunée ayant atteint râ(;e où les règlements s'opposaient à ce qu'elle fût conservée gratuitement dans l'institution, il (ut déridé qu'elle serait placée dans un hospice.
Il Deux daines, dont l'une avait sa fille dans l'institution, voulurent du moins adoucir pour Victorine l'amertume d'une si cruelle séparation, en se chargeant de la conduire elles-mêmes dans son nouvel asile, à la Salpétrière. Personne n'avait eu le courage de
pri'parer madenioi^clle Morissenii an sort qui ratteiiflait. Tout le monde ctait ronstcrné autour d'elle, elle seule était tranquille. Elle part; mais à peine la voiture a franchi le seuil de la grande porte de l'iiospire, que la pauvre aveufje éprouve un mouvement convulsif semblable à de la terreur. Elle cherche en latonnant la main de madame de M.... qui était auprès d'elle; elle se presse contre sa protectrice et semble vouloir chercher dans son sein un asile contre le malheur qui la menace.
Il Soit que Viclorine eut eu quelque pressentiment de sa destination, soit que la finesse de son odorat l'eût avertie de la différence de l'atmosphère où elle entrait, elle avait tout deviné. C'est l'Hôpital! c'est l'Hôpital ! ne cessait-elle de répéter dans son lanjjage, en dcscendantde voiture; et son geste énergique ajoutait encore à l'horreur dont elle était saisie. On arrive au quartier de l'hospice destiné aux femmes aveugles. La supérieure apercevant les angoisses de cette pauvre enfant, allait lui adresser quelques mots consolants; mais on la retira de son erreur, en lui apprenant que l'infortunée était aussi privée de l'ouïe et de la parole.
«Cette femme que la charité a vouée an soulagement de tous les genres de douleurs, s'étonne de rencontrer, pour la première fois, des peines inaccessibles à ses paroles comme à ses soins; et une larme d'attendrissement voile ses yeux habitués depuis tant d'années au spectacle de toutes les infirmités. Elle veut du moins serrer la main de l'infortunée qui ne peut ni entendre sa voix, ni répondre à ses regards. Victorine, sensible à cette douce étreinte, cherche à reconnaître de quelle part lui vient ce signe affectueux; en tâtonnant, elle touche la robe grossière de la sœur. Soudain elle jette un cri déchirant, et repousse avec effroi la main qui pressait si tendrement la sienne. Cette robe de bure a dissipé tous ses doutes, a confirmé toutes ses craintes. Elle ne met plus de bornes à son désespoir.
« A ses violents transports succéda un profond abattement; immobile sur son siège, la tète penchée sur sa poitrine, elle ressemblait au marbre où un habile ciseau aurait personnifié la douleur. Qui pourrait dire sous quel horrible aspect sa nouvelle destinée se présenta à sa pensée? Qu'elle est affreuse cette profonde solitude où elle va être ensevelie! Elle n'a plus personne qui puisse l'entendre; tous les nœuds qui 1 attachaient à la vie, tous ses rapports avec le monde sont rompus. Cet hospice n'est point, à son opinion, l'asile des souffrances; c'est la réunion de toutes les plus hideuses infirmités, de toutes les maladies les plus repoussantes, les plus redoutables, les plus contagieuses; tout ce qui l'approche la fait frissonner d'épouvante, et si elle sent le plus léger frémissement
d'un vêtement, elle se retire sur elle-même comme la sensitivc.
Il Lorsque quelques jours après, mesdames de Ch.... et de M.... revinrent la voir, elles la trouvèrent sur le même siège, dans la même attitude; elle semblait inanimée et on l'aurait cru privée de sentiment, sans les larmes qui de ses paupières fermées coulaient comme deux ruisseaux, et sans les profonds sanglots qui, de temps eu tem])s, soulevaient avec effort sa l>oitrine. La supérieure leur apprit que l'on n'avait pu qu'avec peine la déterminer à prendre quelques aliments; que jamais on n'avait vu chagrin plus profond ; que la pauvre enfant ne pourrait y résister longtemps, si on ne la retirait de l'hospice. Madame de Ch...., profondément touchée, promit de lever toutes les difficultés, en payant elle-même la pension de cette infortunée, qui, en effet, peu de jours après, fut rappelée à l'institution. Quand on vint la chercher, elle ne voulait point croire à cette félicité inattendue, et s'en défendait comme de l'illusion d'un songe enchanteur. Enfin, elle ne laissa éclater toute sa joie que lorsque, arrivée dans la cour de l'institution, elle reconnut l'air qu'elle avait respiré si longtemps.
Il Après s'être livrée aux embrassements de ses compagnes qui se pressaient autour d'elle, elle veut les reconnaître lune après l'autre. Elle fait voltiger ses doigts sur leurs têtes, sin- leurs traits, sur leurs bras; elle tàte et flaire leurs mains et leurs vêtements, et, nommant chacune par le signe qui la caractérise, elle la serre de nouveau dans ses bras avec une plus vive tendresse. Tous ses chagrins sont effacés par le bonheur de ce moment, et elle peut s'y abandonner sans retour, car elle a reçu l'assurance que son sort ne changera plus. "
En terminant ce touchant récit, une nouvelle réflexion se présente à mon esprit. Quelles que soient les peines que vous puissiez éprouver, mes enfants, ne cessez jamais d'espérer dans la bonté de la Providence. Elle veille sur toutes les créatures; elle nous éprouve, mais elle ne nous impose jamais d'épreuves qui soient au-dessus des forces que nous pouvons puiser dans la piété. Kappelez-vous enfin que le désespoir est impie et que lespérance est une vertu.