LA DÉLICATESSE DE SENTIMENT
Vous entendrez cela, vous, enfants, c'est de votre âge! sur un pareil sujet, vous m'inspiriez, je ne pensais qu'à vous.
Je vais parler des nuances de la bonté, je vais prouver combien les bons cœurs ont d'esprit; vous me comprendrez, j'en suis sur. Ne vous effrayez point d'avance des teimes abstraits et des définitions, n'ayez pas peur de vous perdre avec moi dans la métaphysique; je vous promets des exemples, vous vous retrouverez.
Kt d'abord, qu'est-ce que la délicatesse? Attention! attention!
Chez tous les peuples, dans toutes les langues, il y a des mots qui représentent des collections d'idées on nomme ces mots termes abstraits, expressions métaphysiques. Le mot délicatesse est de ce nombre: c'est
une expression, une sorte de résumé da langage, pour exprimer ce qui est délicat dans ions les cas possibles, prévus ou imprévus. Le mot délicat, comme de raison, fut inventé long-temps avant délicatesse; on disait: Un enfant délicat, un travail délicat, un mets délicat, etc. Or, de tous ces délicats, qu'il eût été trop long de répéter, chacun avec son substantif, pour donner une idée générale de la qualité qu'ils expriment, on a fait le mot délicatesse.
Âbstirdrc veut dire tirer de: on a tiré de toutes les personnes et de toutes les choses ce qu'elles avaient de délicat, pour en composer ce terme abstrait, délicatesse.
J'ai cru vous devoir cette explication, qui vous donnera, par analogie, l'histoire et le sens de tous les termes abstraits, de toutes les expressions métaphysiqucs, (qui sont hors, au-delà des choses physiques.) - Maintenant qu'est-ce que le sentiment?
Le senti))ient est, au moral, ce que la sensation est au physique. On a la sensation d'un parfum, d'une saveur sucrée, d'une brûlure; on a le sentiment d'une bonne action, d'une espérance, d'un repentir. De même que vos organes exquis et délicats sentent mieux le chaud et le froid, le sec et l'humide, le rude et le poli, de même vos âmes naïves et curieuses, ouvertes à toutes les impressions tendres, comprennent mieux aussi le vrai et le faux, le juste et l'injuste, le bien et le mal. Heureux enfants! les passions, l'habitude ni le malheur n'ont point usé chez vous la faculté de sentir! Gardez long-temps cette fraîcheur de sentiment, si douce et si féconde. Connaissez vos richesses; contemplez devant vous, comme en un parterre éinaillé de fleurs, toutes les nuances possibles d'aimer et de bien faire.
J'ai promis des exemples, je tiens parole, en voici:
Ne pas chanter, quand il y a de la douleur dans la maison.
Mettre sa vieille robe, pour aller voir une petite fille moins riche que soi.
Donner sur-tout aux aveugles, parce qu'ils ne nous voient pas.
Haïr la méchanceté, mais plaindre les méchants.
Domjiter l'antipathie contre certaines gens, par l'étude de leurs bonnes qualités, ou bien en invoquant la reconnaissance à son aide. — « Pourquoi, Frosine, as-tu précisément choisi M"' Agathe, que tu n'aimes pas, pour t'aider à soigner ta Maman?» — f'^osine: u Afin de l'aimer davantage. »
Alphonsine, mauvaise langue, passe en revue toutes les personnes du château : « Le vieux général, dit-elle, ne sort pas de la bataille de Jemmapes, et cherche par-tout des victimes pour sa partie d'échecs. M""^^ Séinival a des nerfs d'une susceptibilité!... elle va se trouver mal, si l'on remue sa chaise; elle fait ouvrir
les fenêtres pour un bouquet... de fleurs artificielles. Selma! c'est mademoiselle Parfaite: elle ne veut jamais jouer, courir, se promener, que tous ses devoirs ne soient faits; c'est mademoiselle Symétrie: quand on dérange la moindre chose de ses affaires, elle est au désespoir. Quant à la vieille madame des Rochers , il lui faut toujours un bras; elle veut qu'on lui tienne compagnie, qu'on écoute ses vieux contes, et elle se fait jouer sans cesse les anciens airs de Grétry. Marie est trop timide; elle a toujours peur qu'on la gronde, et elle vous impatiente à lui faire réciter ses leçons; elle ne peut rien apprendre toute seule... elle n'a qu a réciter sa grammaire devant la glace, et danser devant sa commode; je n'ai pas envie de faire la Maîtresse d'école. » — De ces confidences malignes d'Alphonsine , la bonne Pauline fait son profit : elle écoute le vieux général , et le met sur Jemmapes: elle fait sa partie d'échecs; elle prend bien garde, en passant près de mademoiselle Sémival, de remuer son fauteuil ou sa chaise; elle demande des conseils à Selma pour l'emploi de ses heures;elle fait réciter les leçons de la petite Marie, donne le bras à madame des Rochers, et lui joue les airs de Richard, à commandement; enfin, Pauline se fait aimer, chérir, et comme elle est adroite, elle associe souvent la caustique Alphonsine à ses bons procédés. Tant y a, que celle-ci se surprend quelquefois complaisante , et qu'elle en est tout heureuse et tout étonnée.