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DE LA LECTURE A HAUTE VOIX

Cest un art charmant que celui de bien lire, mes amis; cet art offre tant d'agréments, et peut procurer tant d'avantages, que je n'ai jamais pu concevoir comment il se fait qu'on mette, en général, tant de négligence à l'acquérir. Dans aucun temps les talents n'ont été plus répandus, plus communs qu'aujourd'hui; on écrit bien, on chante bien, on dessine, on peint d'une manière plus ou moins remarquable. Il n'y a que le talent de la lecture à haute voix qui soit resté en arrière, et il est encore extrêmement rare de rencontrer un bon lecteur. J'ai assisté récemment à la lecture d'un ouvrage nouveau, faite par l'auteur lui-même, en présence d'un auditoire assez nombreux. Comme l'auteur m'avait fait l'honneur de me demander un avis bien sincère, je me suis cru obligé d'écouter en conscience et avec une attention très soutenue. L'ouvrage est plein d'intérêt et renferme de grandes beautés; cependant, il n'a produit aucune sensation, et en observant les visages des auditeurs, j'ai vu clairement qu'il paraissait long, ennuyeux, froid et médiocre sous tous les rapports. Cet effet était, sans aucun doute, le résultat de la lecture lugubre, monotone et fatigante de l'auteur, et je suis très certain que, confié à un lecteur plus habile, il

eût excité presque de l'enthousiasme. Je ne saurais vous exprimer quel malaise, quelle impatience, quel véritable supplice cela m'a fait éprouver, à moi qui prenais un intérêt particulier à l'ouvrage et à son jeune auteur. Mais comme celui que je prends aussi à vous, mes amis, me suit, m'accompagne par-tout, j'ai pensé, au milieu de ma torture, que je ne devais pas tarder plus long-temps à appeler votre attention sur la nécessité, ou du moins sur l'extrême utilité de vous exercer à l'art de lire.

Dussiez -vous n'avoir jamais l'occasion de lire à haute voix, cet exercice aura toujours l'avantage de perfectionner votre prononciation et votre langage dans la conversation. Mais quel est celui, quelle est celle d'entre vous, qui peut avoir la certitude de n'être jamais dans le cas de lire soit en public, soit du moins en famille? C'est un talent, dont la privation se fait vivement sentir dans la plupart des carrières ouvertes aujourd'hui aux jeunes gens. Sans lui, il faut renoncer à acquérir aucune supériorité à la tribune, au barreau, dans la chaire, dans l'instruction publique. Il est une des premières conditions de tout genre d'é- /' loquence, car c'est en s'exerçant à bien Uœ qu'on apprend ensuite à bien dire en public. Quant aux jeunes ^: personnes, qui ne sont pas appelées à remplir desfonctions de la même nature, ni à faire le même usage ^ J ^

de la parole et de l'éloquence , elles n'en ont pas moins des devoirs, pour le plus parfait accomplissement desquels le talent dont je parle doit leur être utile, et il est aussi des jouissances qu'il leur promet. Ne sont-ce pas des occupations pleines de charme et d'intérêt, que les lectures en famille? Si c'est une jeune fille qui occupe ainsi les loisirs de ses parents, de ses frères et soeurs, n'est-il pas infiniment doux pour elle de sentir qu'on l'écoute avec plaisir, parce que sa diction est pure, expressive et naturelle? Si c'est une jeune mère qui lit pour instruire ou pour amuser ses enfants, n'est-il pas bien nécessaire qu'elle puisse y mettre tout l'agrément possible, afin de captiver l'attention d'un petit auditoire si facile à ennuyer et si susceptible de distraction?

Presque tout le monde, et dans presque toutes les positions, aurait besoin de savoir bien lire; et cependant, je le répète, c'est peut-être, de tous les talents, celui qui est le plus négligé. Il n'est personne qui n'éprouve un plaisir extrême à entendre bien lire; comment donc se fait-il qu'on ne chercLe pas un peu à acquérir soi-même la faculté de procurer aux autres cette jouissance, et de se rendre agréable par ce moyen? Je sais bien que le talent de lire parfaitement ne dépend pas absolument de l'étude et de la volonté; qu'il exige un don naturel, comme tous les autres arts; enfin, que tout le monde ne peut pas également bien lire, de même que tout le monde ne peut pas également bien chanter. Mais je tiens pour certain qu'il n'est personne, à moins d'un vice d'organe positif, ou d'un défaut absolu d'intelligence et de sentiment, qui, avec de la bonne volonté, en s'exerçant, en se donnant un peu de peine, ne puisse parvenir à lire passablement. Or, c'est là une élude qui me semble devoir faire essentiellement partie d'une bonne éducation; car chacun conviendra sans doute qu'il est choquant et ridicule de voir un jeune homme ou une jeune personne, bien élevés d'ailleurs, ne pouvoir prendre un livre et lire à haute voix, sans announer, sans bredouiller, sans dénaturer le sens des phrases par de fausses intonations ou des repos mal calculés, sans estropier les vers ou les psalmodier. J'avoue que, pour mon compte, cela m'est aussi insupportable que d'entendre une voix qui chanterait à un quart de ton de l'orchestre.

Tout cela est fort bien, mon bon Génie, allez-vous me dire; nous voilà d'accord avec vous, et très disposés à écouter vos avis, à faire nos efforts pour parvenir à lire le mieux possible; mais encore faut-il que vous nous les donniez, ces avis, et que vous nous expliquiez comment nous devons nous y prendre.

Ah! c'est ici la grande difficulté! J'y pense depuis long-temps, j'ai souvent voulu entreprendre de vous donner quelques principes pour l'art de lire; mais

j'ai été retenu par les bornes de cette petite feuille qui n'y suffirait pas. Heureusement j'ai trouvé un livre qui pourra y suppléer, et que je vais^ vous indiquer; il est intitulé: Leçons élémentaires de diction française, pour sewir à l'instruction pratique de la lecture à haute voix; par L. Dubroca (i). Ce livre, dans lequel il y a peut-être bien quelques longueurs et quelques détails suj^erflus, renferme pourtant des préceptes essentiels sur la prononciation , sur l'art de phraser, sur l'extension de la voix, sur les moyens de faire sentir ce qu'on lit, d'émouvoir, sur la variété des inflexions, enfin sur l'action extérieure du lecteur, en quoi consiste le moyen de plaire aux yeux dans une lecture soutenue. Vous y trouverez à cet égard tout ce que j'aurais pu vous dire moi-même, peut-être un peu plus brièvement ou en d'autres termes; mais le résultat sera toujours le même.

Toutefois, ces préceptes seraient-ils insuffisants, si quelques exemples n'y étaient pas joints; je regrette encore de ne pouvoir, sous ce rapport, vous offrir le secours de ma petite expérience: mais quoique les lecteurs soient peu communs, il est probai;le que chacun de vous doit en trouver, dans ses relations, au moins un qui pourra lui donner amicalement quelques conseils et quelques leçons. Il y a d'ailleurs un autre moyen, c'est d'aller entendre, quand cela se peut, les personnes qui ont la réputation de bien parler ou de bien lire en public. Ce dernier moyen doit suffire seul à ceux d'entre vous qui ont reçu pour cet art un don naturel.

M. L. Dubroca a mis à la fin de son livre quelques morceaux pour servir d'exercices de lecture; ce sont des l'écits qui montrent les divers avantages que doit procurer le talent de bien lire à haute voix. En attendant que vous connaissiez cet ouvrage, je vais lui emprunter un de ces récits, qui m'a paru particulièrement intéressant, et qui viendra a l'appui des conseils que je vous adresse ajourd'hui. C'est la petite historiette suivante.

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