LA PETITE LECTRICE
M. de C...., après une longue suite d'années consacrées à la culture des sciences et des lettres, et passe'es dans les honneurs et la considératioti que lui avaient acquis ses utiles travaux, s'était retiré à la campagne pour y couler paisiblement les restes d'une vie dont les agitations ne convenaient plus ni à son âge ni à ses goûts. Il y avait (n'a transporter sa bibliothèque, remarquable par le non)bre et par le choix des ou-
(i) Un vol. iu-
iii-8% 1827, chez L Cohs, rue Dauphiiie n° 32.
vrages qui la composaient. C'était le trésor le plus précieux pour lui. Après les soins donnés à sa famille, son bonheur était de se retrouver au milieu de ces monuments de l'esprit humain, et d'y puiser, dans des lectures prolongées, ou de nouvelles connaissances, ou une nouvelle source de méditations sur les sujets qu'il se proposait de traiter.
Malheureusement, une maladie cruelle vint traverser ses jouissances. Atteint de la petite-vérole à l'âge de cinquante ans, il en éprouva tous les ravages; ses yeux restèrent long-temps fermés à la lumière, et lorsqu'il put les rouvrir, il s'apperçut avec effroi de la perte presque totale de sa vue; résultat d'autant plus affreux, qu'il lui faisait entrevoir la perte de ses délassements les plus chers. Ses regrets ne tarissaient pas sur ce malheur; un noir chagrin s'était emparé de son âme, et faisait la désolation de sa famille.
Tandis que les médecins employaient vainement tous les secours de leur art pour sa guérison, madame de C...., afin d'opposer quelque diversion au chagrin de son mari, songea à rappeler sa fille ainée, d'une maison d'éducation où son père lavait placée, à Paris, pour y perfectionner les dispositions heureuses dont la nature l'avait douée. Hortense était alors dans sa quinzième année, et pouvait être considéiée comme uu modèle de bonne éducation, sous tous les rapports.
Parmi les genres d'instruction qu'elle avait reçus, il en était un dont la maîtresse à qui on l'avait confiée, faisait tout à-la-fois un délassement et un objet d'émulation utile pour ses élèves, et dont elle dirigeait elle-même les exercices avec beaucoup d'habileté et de talent; c'était la lecture à haute voix. Hortense, grâces à ses dons naturels et à l'intérêt assidu qu'elle avait misa ce genre d'instruction, était devenue la première lectrice de l'institution; sa diction à-la-fois pure et expressive, soignée et naturelle, sonore et douce, simple et nuancée, offrait à ses compagnes un excellent exemple et la meilleure leçon qu'elles pussent recevoir de cet art agréable.
Ce fut un de ses oncles qui vint la retirer, au nom de ses parents, de la maison dont elle faisait un des principaux ornements, et la ramena au sein de sa famille. Quelle fut l'affliction de cette jeune fille, qui chérissait son père au-delà de toute expression, lorsquelle le trouva tristement assis dans sa bibliothèque, absorbé sous une large visière qui défendait ses vcux des atteintes de la lumière dont ils ne pouvaient plus supporter l'éclat, et lorsqu'elle l'entendit déplorer en termes douloureux l'excès de son malheur! «Ah! ma fille, je ne puis plus lire, s'écriait-il, à chacune des consolations qu'elle cherchait à faire passer dans son cœur; tous mes livres que tu vois me sont désormais inutiles. — Mais du moins, mon bon Père, vous pou-
vez entendre lire; et si je devenais vos yeux dans celte fonction qui me serait si chère, ne pourrais-je pas espérer d'adoucir une partie de vos regrets? — Hélas! ma chère enfant, répondit tristement M. de C...., les sujets de mes lectures favorites ne seraient guère amusants pour toi, ni peut-être non plus à ta j>ortée: va, je reconnais dans ta bonne volonté reiccllence de ton cœur; mais laisse-moi livré a la pauvreté au milieu des richesses qui m'environnent.
Hortense ne répliqua pas: mais combien alors elle sentit le prix du talent qu'elle avait acquis, et dont elle allait trouver à faire une si douce et si précieuse application! Le lendemain, la tendresse et la gaieté sur le front, ellese rendit au chevet du lit de son père, avec un volume sous le bras. « Bon Père, dit-elle, je viens vous faire une lecture; jai trouvé sur votre bureau la liste des ouvrages que vous vous proposiez de relire dans le courant du mois de mars dernier, époque où vous êtes tombé malade, je viens vous proposer la suite de ces lectures, et voici le volume de Bossuet qui est le premier porté sur votre catalogue. C'est par là que nous allons commencer, si vous voulez me le permettre. ■
Le père étonné autant qu'attendri, serra la main de sa fille dans la sienne, et la laissa faire comme elle le desirait. Mais bientôt, ce qu'il n'avait souffert que par une sorte de condescendance, se changea pour lui en satisfaction réelle. Hortense mit tant de vérité et d'intérêt dans sa lecture, sa diction fut à-la- fois si juste et si correcte, la conduite de ses phrases si posée et si mesurée, son intelligence semblait marcher tellement de pair avec les idées profondes ou abstraites dont elle était l'organe, que M. de C...., après une demi-heure d'attention, ou plutôt de surprise mêlée de joie, l'interrompit pour la serrer dans ses bras et lui exprimer tout ce que son cœur ressentait de plaisir, de la lecture qu'il venait d'entendre. « Me voilà à ta discrétion, ma fille, lui dit-il; oui, c'est par toi que je vais revivre et goûter encore les douces jouissances de l'esprit et de l'âme. Je n'ai rien perdu de ta lecture : tu m'y as attaché autant que je m'y serais attache moi-même ; tu as fait passer à mon esprit les idées comme je les aurais vues et senties; tu m'as fait oublier le plus grand des malheurs. Ah! jouis des consolations de ton père, qui seront désormais ton ouvrage et ta récompense. '»
La pauvre Hortense ne se sentait pas de joie, et quoique son père parût être au comble de ses vœux, c'était encore elle qui était la plus heureuse. Enfin M. de C... fut obligé de souscrire à tout ce que sa tendresse imagina pour le distraire du sentiment de ses chagrins. Il fut réglé qu'elle lui ferait trois lectures par jour: une le matin, au chevet de son lit; la seconde, à deux heures après midi, dans la bibbio-
thèque; et la troisième, le soir, en famille. Il fut convenu de plus que, dans les intervalles, elle écrirait sous la dictée de son père., les notes et les observations que M. de C... ne manquait jamais de faire sur ses lectures. C'est ainsi qu'Hortense, grâces à la culture d'un talent qu'on néglige trop souvent, se vit en état de remplir un devoir touchant de la piété filiale, et de ramener le bonheur dans sa famille.