‹ Le Bon génieChapitre 106 sur 135 · A MON AMI ALPHONSE DE LA MARTINE · texte numérisé non relu

A MON AMI ALPHONSE DE LA MARTINE

Mondes, brûlants soleils, insensibles clartés,

Par le souffle de Dieu dans le vide emportés ,

Je suis plus grand que vous, lorsque dans ma misère,

J'élève un cœur soumis vers ce Dieu qui m'éclaire.

Un jour viendra peut-être où tous vos éléments

Dissous, décomposés, dispersés par les vents,

Et sous des cieux nouveaux cherchant une autre place.

Erreront inconnus et perdus dans l'espace ;

Votre éclat passager s'éteindra sans retour.

Et vous ne saurez plus si vous fûtes un jour.

Et moi, noble immortel, transporté dans la sphère

Où ne pâlira point l'éternelle lumière.

Rapproché de ce centre où je dois revenir,

Je saurai le passé, j'apprendrai l'avenir:

Libéré de l'épreuve imposée à mon être,

A mes yeux dessillés le vrai doit apparaître;

Et de mon existence, au livre du Destin ,

Je lirai le mystère, et la cause, et la fin.

Oui, telle est, ô mon Dieu, ma sublime espérance!

Mon âme est un rayon de ton intelligence.

Si je n'avais reçu ce don mystérieux ,

Mes regards suivraient-ils les soleils dans les cieux?

Saurais-je calculer leur cours et leur distance?

Oserais-je des flots braver l'abyme immense?

Et toi-même, ô mon Dieu, saurais-je te prier,

T'aimer , te rendre grâce, et te glorifier?

Heureux qui, dans la place où le ciel l'a fait naître. De ce qu'il peut atteindre a formé son bien-être; Qui , sans vouloir sonder de nébuleux secrets , Sait adorer son Dieu , respecter ses décrets, Invoquer avec foi sa sainte providence.

Et vers l'éternité marcher sans défiance ! Heureux qui , dans l'étude ou d'utiles travaux, Acquiert de nobles droits aux douceurs du repos,

Et s'endort chaque soir dans un calme honorable, Ayant rempli sa tâche et servi son semblable! Heureux qui, des humains éclairant la raison, Par les cœurs qu'il forma fait bénir sa leçon ; Ou bien , pareil à toi , dans un pieux délire, Exalte l'âme aux cieux où résonne ta lyre! Heureux sur-tout, heureux qui sage en ses désirs. Remplit sa destinée en créant ses plaisirs. Double, en la partageant, sa paisible existence, S'entoure de tendresse et de reconnaissance. Et rassemble sur soi les noms mille fois doux D'ami, de bienfaiteur, et de père, et d'époux! La paix est avec lui, le calme l'environne, Il n'a pas d'ennemis et ne l'est de personne, Aucun songe orageux n'agite son sommeil, Le souvenir d'hier sourit à son réveil , Et son cœur, au retour de la nouvelle aurore, Rend grâce au ciel du bien qu'il pourra faire encore. Ainsi les jours d'exil sont pour lui sans douleurs, Il traverse la vie en moissonnant des fleurs ; Semblable au pèlerin, sur la terre étrangère Où sa main a pressé la main hospitalière. Charmé d'un doux accueil il s'arrête joyeux. Jusqu'au jour de revoir le toit de ses aïeux. Ah ! j'ai trouvé les biens par qui la vie est chère ! Heureux époux, Alphonse, heureux fils, heureux père. Heureux par l'amitié, par les liens du sang, Et libre de désirs dans mon modeste rang; S'il est des biens plus purs auxquels je dois prétendre. Je suis forcé de croire et ne puis les comprendre : Mais je rends grâce, Alphonse, et la vie à mes yeux Est un riant chemin qui conduit vers les cieux.

VARIÉTÉS

J'ai lu dernièrement un fait remarquable de l'instinct des singes. Dans certaines contrées où ces animaux sont exposés à la morsure de serpents venimeux, ils ont parfaitement la connaissance de ce danger; aussi font -ils aux serpents une chasse très assidue: ils les saisissent par le col, durant leur sommeil, et courent leur broyer la mâchoire contre la première pierre qu'ils rencontrent. Pendant cette opération, ils regardent souvent la tête du reptile, et grimacent de joie en voyant que la besogne avance. Lorsquenfin ils se sont bien assurés que tout moyen de nuire est enlevé au serpent, ils Je livrent à leurs petits pour leur servir de joujou, et ils semblent se réjouir avec eux de la destruction de l'ennemi commun.

jMPniMERii; DE JULES DIDOT AÎNÉ, imprimeur dv noi, rue du roiu-de-Lodi, u" 6.

Dimanche, 27 J'*^'^'"'^^^-

Le prix de l'ahonnemenl est , })Oiir Paris , de 22 francs par an , cl de 1 2 francs pour nieiHs, de 24 francs par an,' el i3 francs pour six mois.

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IV

ANNEE

Bureaa de l'abonnemen'. , chez Louis Colas , libraire , rue Daupliinc , n* 32 ; et chez les principaux libraires gi directeurs des postes de»

départements.

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CORRESPONDANCE

hlpoxses aux dernières questions du bon génie.

Le grand nombre de bonnes réponses que j'ai sous les yeux me fait trop vivement regretter de ne pouvoir en citer autant que je le voudrais, pour que je ne cherche pas à leur réserver au moins le plus de place possible, en évitant un long préambule. Je ne puis cependant me dispenser de remercier bien tendrement ceux et celles de mes correspondants et correspondantes qui ont saisi cette occasion pour m'adresscr d'aimables souhaits de nouvelle année. J'espère qu'ils ne doutent pas que je n'y aie été vivement sensible.

PREMJÈHE QUESTION,

Adressée à mes correspondants âgés de plus de onze ans.

Quest'Ce (jiw ta bonne foi? Qu est-ce que la confiance? QtKfIle différence y a-t-il entre Cime et Cautre?

Les trois lettres qui m'ont paru supérieures par l'ensemble et par les détails, sont celles de Mesdemoiselles Célinie de B , Stéphanie de V , et héonie Q...

Je vais les mettre en entier sous les yeux de mes lecteurs.

«Mon bon Génie, la bonne foi est un devoir rigoureux et indispensable, qui consiste à remplir ses engagements avec fidélité, en matière d'intérêt, et à agir avec franchise dans les relations sociales. Celui qui manque à la bonne foi, dans le premier cas, est un fripon; dans le second, s'il n'encourt pas une dénomination si déshonorante, il n'en est pas moins un malhonnête homme, et il perd tout droit à l'estime des gens de bien. Je ne crois pas qu'on puisse considérer la bonne foi comme une vertu: dans mon opinion, il me semble que la vertu suppose quelque chose de plus que l'accomplissement dun devoir auquel on ne peut manquer sans se déshonorer. Il y a cependant des circonstances qui augmentent beaucoup le mérite de la bonne foi ; lorsque, par exemple, il en coûte de grands sacrifices pour lui être fidèle, et que l'on pourrait légalement ne l'être pas.

Lorsqu'un homme a la réputation d'être de bonne foi, il inspire nécessairement la confiance. L'une est l'effet de l'autre. Mais la confiance est aussi une disposition qui nous est naturelle, sur-tout dans la jeunesse; c'est un sentiment de bienveillance qu'ii est presque aussi doux de ressentir que d'inspirer. Mais

il faut se tenir en garde contre l'excès de la confiance , dans la crainte d'être trompé. Il n'y a que leurs parents pour qui les enfants peuvent et doivent avoir une confiance sans bornes; avec les autres personnes, il y a des règles de prudence dont il no faut jamais s'écarter.

ti La confiance, comme la bonne foi, a deux attributions différentes : on a confiance dans la probité du négociant auquel on donne son argent; on a confiance en la discrétion de l'ami auquel on dit son secret.

« L'opposé de la confiance est la défiance , sentiment triste et pénible, que les enfants ne connaissent guère que de nom.

« Célinie de B , à Caen. »

«Mon bon Génie, la bonne foi est une qualité précieuse et estimable qui naît de la sincérité, de la droiture du coeur, et d'un sentiment intime de délicatesse et d'honneur. Elle consiste à ne jamais violer nos promesses, à n'en faire même qu'avec la ferme intention de les remplir, et à tenir toujours religieusement nos engagements, quelque pénibles qu'ils nous paraissent, quelque intérêt que nous ayons à les rompre. Si la justice et la bonne foi étaient bannies de la terre, disait Jean-le-Bon, elles devraient se retrouver dons la bouche et dans le cœur des rois. Sa maxime me paraît vraie et judicieuse, car cette qualité, nécessaire à tous les hommes, l'est principalement aux souverains dont la conduite a tant d'inlluence sur celle des peuples. Ce même Jean-le-Bon nous a donné en même temps le précepte et l'exemple. Fait prisonnier, h la bataille de Poitiers, par le prince Noir, fils d'Edouard III, emmené en Angleterre où il resta quatre ans, il recouvra enfin la liberté par le traité de Bretigni , et revint dans son royaume; mais un de ses fils, laissé en otage à Londres, jusqu'à l'accomplissement du traité, s'étant évadé, Jean , scrupuleux observateur de ses engagements, retourna lui-même en Angleterre, reprendre des fers ennoblis par sa fidclité à sa parole; et il mourut cinq mois après. Philippe Auguste enlevant, au mépris de ses serments, la Normandie il Hichard-Cœur-de-Lion resté en Palestine sur la foi des traités, nous offre au contraire un exemple de mauvaise foi, qui ternit l'éclat de la .gloire du vainqueur de Bouvines; l'importance d'une telle conquête, ne pouvant justifier ce qu'elle a d'injuste et de déloyal.

«Il y a, je crois, mon bon Génie, deux sortes de confiance: la première est une simple disposition de l'âme, naturelle aux personnes tendres; elle les porte à l'abandon, à l'épanchement, leur fait éprouver le besoin de déposer dans le sein d'un ami leurs projets, leurs espérances, leurs plaisirs et 'leurs peines. Cette

confiance, fille de l'affection, charme de l'amitié, en est le plus doux lien , car elle en double les jouissances. La seconde nous est inspirée par les vertus de quelqu'un, et vient de la stule estime que nous avons pour lui.

«On ne peut, je crois, citer un exemple plus honorable et plus frappant de cette confiance, que celui que nous offre Aristide chargé par les Athéniens de prononcer sur le projet conçu par Thémistocles, de brûler la flotte des Grecs : Il décide que rien n'est plus avantageux, mais en même temps plus injuste; et le peuple d'Athènes, sur cette décision, renonce aussitôt à l'entreprise, sans vouloir même la connaître. Quelles victoires, quels triomphes peuvent être plus glorieux qu'une pareille preuve de confiance et d'estime?

« Je ne sais trop comment rendre, mon bon Génie ^ la différence qui existe entre la confiance et la bonne foi. La première ne me parait être, comme je l'ai dit, qu'une simple disposition de l'âme; mais elle peut devenir une distinction honorable, une récompense du mérite, ou un doux épanchemcnt du cœur. La seconde est une qualité noble et attachante, qui vient d'un fond naturel de loyauté , de franchise et d'équité. Cette dernière attire et commande l'estime; l'autre n'en est que le résultat.

« Stéphanie de V »

«Mon bon Génie, la bonne foi est une qualité qui nous porte à parler sans déguisement, de telle sorte que nos paroles soient l'expression fidèle de nos pensées; à nous fier à la parole des autres, en les jugeant d'après nous; à avouer ingénuement nos fautes; et à mettre de la simplicité dans toutes nos actions. C'est aussi le plus sur moyen de n'êlfe point trompé.

«La confiance est un sentiment fondé sur l'estime et l'amitié. Il me semble que l'on en peut distinguer quatre sortes.

«La première, qui ne peut avoir que Dieu pour objet, n'est autre chose que l'espérance chrétienne, et l'abandon à la Providence pour toutes les choses de cette vie.

« La seconde est celle d'un enfant envers sa mère, ou toute autre personne qui lui est supérieure; là, il n'y a point de confiance réciproque, elle est seulement le partage de l'enfant.

«La troisième s'exerce entre les égaux, et consiste en une communication, un échange de pensées et de sentiments, qui met en commun les peines et les plaisirs. Sans la confiance, l'amitié ne pourrait subsister: elle en est comme l'aliment.

«La quatrième est celle que nous avons en notre mérite, nos talents; il faut quelle tienne le milieu entre l'extrême défiance et la suffisance.

« Il est bien important pour nous de ne pas donner notre confiance lé(;èrement, parce que, lorsqu'on est jeune, on n'est point en état de choisir les personnes qui en sont difjnes. C'est à quoi ne sont pas exposées celles qui ont le bonheur d'avoir une Maman ; elles possèdent une véritable amie, et ne doivent point chercher à placer leur confiance ailleurs.

(i Lorsque quelqu'un veut bien nous accorder sa confiance, notre devoir est de ne pas en abuser par l'indiscrétion, et de chercher à lui être utile par nos conseils. Étant jeunes, nous ne devons accepter aucune confidence sans avoir la liberté d'y faire entrer nos parents. « Léome Q , à Dieppe. »

Si l'espace me le permettait, plusieurs lettres mériteraient encore d'être imprimées en entier, après les trois qu'on vient de lire : ce sont celles de Mesdemoiselles Aline L , Césarine M , Sophie Ch....,

Sophie G et Céline B Je vais du moins en donner des extraits, ainsi que de quelques autres.

«La confiance est une disposition, une prévention favorable à ceux avec qui nous avons des relations, qui nous porte à leur communiquer nos pensées, à nous diriger d'après leurs conseils ou leur exemple, à agir à leur égard comme avec d'autres nous-mêmes. Sous ces divers rapports, elle peut donc nous être inspirée par l'amitié, par l'estime que nous portons à ceux qui en sont l'objet, par la certitude que nous avons de leur probité, de leur sentiment d'honneur, enfin par l'influence qu'exerce sur nous la supériorité de leurs connaissances. C'est ainsi que nous disons nos chagrins, nos plaisirs, nos succès, nos fautes à une mère, h une amie; qu'en affaires, nous nous confions h un homme probe et discret; que nous émettons nos doutes, que nous prenons conseil de l'homme juste et discret

"Agir de bonne foi, c'est, je crois, agir par la conviction qu'on a raison, et sans s'inquiéter de ce qu'on peut en dire; agir avec confiance, c'est agir avec sincérité, ne pensant pas qu'on doive nous blâmer ou nous nuire... » (M"' ^linc L , à Baugé.)

« Guidée par la bonne foi et animée par la confiance, je vais essayer de vous rendre ma pensée: La bonne foi nous fait agir sans détour et sans dissimulation; elle ne suppose jamais à autrui de mauvaises intentions, n'en ayant jamais elle-même; et elle rend, pour ainsi dire, nos fautes excusables.» (M"' Cé- <arine J/...., à Grenoble.)

« La confiance est le sentiment de sécurité qui nous

est inspiré par les autres et par nous-mêmes La

«litférence entre la bonne foi et la confiance, c'est que la bonne foi consiste dans la persuasion que nous avons que nos paroles et nos actions sont justes, tan-

dis ({ue la confiance signifie l'assurance qu'on a de la probité, de la discrétion et de la bonne foi d'un autre » ( M"" Sophie Ch.... )

« L'obligation qu'elle (la bonne foi) nous impose, d'avouer franchement les fautes que nous avons commises, suffirait seule pour nous empêcher d'y retomber, si de plus honorables sentiments que la honte ne nous retenaient aussi. » (M"' Sophie G....)

«Il ne faut pas, sous prétexte d'avoir de la bonne foi, publier les défauts des autres, ni leur donner des conseils devant une société, ce serait de l'indiscrétion. Mais il est très bien de les en avertir étant seuls, et de leur donner de bons exemples. " (M" Céline B..., à Nancy. )

"La bonne foi n'est pas toujours la vérité, mais bien la croyance que nous en avons. » (M"' Mathilde de F., des B...., a Château-Gontier. )

u La différence qu'il y a entre le bonne foi et la confiance, est, à mon avis, celle qui existe entre croire et espérer. » (M"' Jdéle F., des B...., à Château- Gontier. )

a La bonne foi est un devoir; la confiance est un sentiment » (M"' Louise F , à Grenoble.)

Il La bonne foi inspire la confiance, et la confiance n'inspire pas la bonne foi; l'une est la cause et l'autre l'effet. « (M"' Virginie B...., à Metz.)

<i La bonne foi diffère de la confiance en ce qu'on est obligé d'avoir de la bonne foi pour être honnête homme, et en ce qu'on peut être honnête sans avoir de confiance en aucune personne. Cejiendant, il faudrait être bien présomptueux et avoir bien peu de sensibilité, pour ne trouver personne en qui mettre sa confiance. ■' (M"' Cécile de F....)

Je dois mentionner honorablement les lettres qui

portent les signatures suivantes : M"' iou/^e D , à

Saint-Brieux; M"" Emma et Eryiestine de Saint-ï^.., à la maison royale de Saint-Denis; M"'* Céline (fA....,

Élise de F.... , Césarine L , à Grenoble; M"" Eugénie

G...., Pauline H...., Aline A...., Élisa de T...., Cluv^ lotte G , à Nancy.

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