LA PATIENCE
Il est des maux inévitables qui sont attachés à notre pauvre nature humaine: la douleur physique, les maladies; la souffrance morale, les regrets causés par la perte de ce qui nous est cher, par les séparations, par 1 absence, par la mort: ce sont là de tristes conditions imposées à notre existence. La patience nous apprend à nous y soumettre sans m urmureet avec dignité.
On est plus ou moins patient pour telle ou telle espèce de maux : il y a des âmes qui font meilleure contenance dans les souffrances physiques; il y en a d'autres qui supportent mieux les souffrances morales; s'il fallait choisir entre elles, je préférerais les premières, parce que, dans celles-ci, la force morale domine la sensibilité physique, et n'est dominée que par la sensibilité morale. Mais la véritable vertu consiste à retenir ses plaintes dans les deux cas.
Ln physiologiste célèbre se faisait amputer la cuisse par un procédé nouvellement inventé. L'opérateur se hâtait, selon l'usage, pour abréger, autant que possible, les souffrances du patient. « K'allez donc pas SI vite, Monsieur, lui dit ce dernier; si vous ne me laissez pas le temps d'observer votre procédé, comment voulez-vous que je puisse en rendre compte à l'Académie des sciences? n
Un de nos généraux les pins illustres, subissait lamputalion d'une jambe. Il voit son valet-de-chambre pleurer: u Imbécille! lui dit-il. en souriant, pourquoi p!eures-tu? tu vois bien que tu n'auras plus qu'une botte à cirer, n
Voilà des exemples de patience dans la douleur physique.
Je connais une personne, dont je respecte trop la vertu modeste, pour publier son nom avec ce que je vais dire. Jeune, belle, objet d'un sentiment vif et profond qu'elle partageait, elle a sacrifié ce sentiment, elle a renoncé au bonheur qu'il pouvait lui promettre, pour se consacrer entièrement à soutenir, par le faible produit de son travail , un père, une mère, et des frères et soeurs plus jeunes qu'elle. Sa santé a été altérée par l'excès de la fatigue et par l'effort de son sacrifice; et cependant, souffrante de corps et d'âme, jamais une plainte ne lui est échappée, jamais elle n'a cessé de montrer à ce qui l'entourait un visage serein et riant, jamais la douceur de son caractère, jamais l'ardeur de son zèle pour les siens, jamais l'égalité de son humeur ne se sont ressenties de cet état doublement pénible. Voilà un exemple de patience tout à-la-fois dans la douleur physique et dans la souffrance morale.
Mais, il faut le dire, pour supporter certaines dou-
leurs du corps ou de l'âme, la patience serait souvent impuissante, si elle n'était soutenue par un sentiment religieux. Combien n'est-on pas aide à souffrir par cette religion qui a fait deux vertus de Tespérance et de la résignation? Certes, il y a quelque chose de sublime et de bien touchant, dans ce rejard de la douleur qui s'élève vers le ciel et qui semble dire: ti Mon Dieu, je me soumets à votre volonté, et je ne désespère pas, car vous êtes bon et vous pouvez me soulager!» Celui dont la patience et la résignation n'ont rien de religieux est bien digne de compassion, car il ne voit rien au-delà de ses douleurs, et il souffre sans consolation et sans espoir.
Je viens de parler des maux naturels, inhérents à notre condition humaine; mais il en est d'autres encore, que nous nous attirons par notre propre faute, tels sont les châtiments mérités; ou bien qui nous proviennent, soit de l'injustice, soit de la méchanceté des hommes, telles sont les persécutions et les injures. Quelle que soit la source de ces afflictions, c'est encore la patience qui peut les adoucir et y remédier.
Souffrir patiemment une punition, est le moyen, non seulement de la rendre moins pénible , mais aussi de la rendre proHîable, On a vu de grands coupables s'amender après avoir commencé par se résigner au châtiment. Pour vous, enfants, qui ne connaissez de punitions que celles qui vous sont infligées par une autorité toujours bienveillante, la patience doit vous être facile dans ces épreuves , et elle doit sur-tout vous aider à en recueillir le fruit.
Quant aux persécutions et aux injures, l'îiistoire nous avait appris jusqu'où peut aller la nobie patience qui les fait supporter avec dignité; mais elle ne nous avait rien raconté de plus frappant que ce que nous avons presque vu de nos propres veux. Sans doute, Aristide écrivant son nom sur la coquille, et partant pour l'exil en invoquant les Dieux sur son ingrate patrie, offre un bel exemple de patience contre l'injustice et la persécution; mais si nous jetons les yeux sur ce donjon où sont enfermés un monarque, une reine, leurs enfants et leur sœur; si nous contemplons cette famille innocente dans les fers, supportant avec noblesse et douceur des traitements que la justice épargne aux criminels, mais que la haine n'épargne pas à ses victimes; si nous entendons les paroles pleines de candeur et de bonté, par lesquelles ce roi captif répond aux grossières insultes de ses geôliers; si nous le voyons employer les tristes loisirs d'un cachot, à donner à son fds des leçons dont
la première est l'oubli des injures; si nous voyons
Mais c'en est assez; l'histoire des temps anciens n'offre pas le tableau d'une persécution plus horrible supportée avec une plus angélique patience.
Indépendamment des maux positifs qui nous pro-
viennent soit de la nature, soit de notre propre faute, soit de la malice des hommes, il est encore une autre sorte de souffrances qui consistent seulement dans la privation du bien.
Cette espèce de mal négatif peut être singulièrement augmenté par notre imagination, car si elle se forme l'idée d'un bien qui n'existe pas ou qui n'est pas à notre portée, il est évident qu'il faudra en endurer la privation. Or, c'est encore la patience qui vient à notre aide pour supporter cette privation du bien, soit réel, soit imaginaire. Elle nous apprend à ne pas regarder seulement le beau côté de ce qui nous manque, à en examiner les inconvénients, à en rechercher les compensations, à nous contenter avec résignation de ce qui nous est accordé, et à en tirer enfin le meilleur parti possible pour notre bonheur.
De tout ce que j'ai dit, il résulte que la patience est une vertu qui nous apprend à supporter les maux naturels, soit du corps, soit de l'âme, les châtiments mérités, les persécutions et les injures, la privation du bien réel, et la privation du bien imaginaire. Or il faut en conclure que cette vertu est une de celles qui nous sont le plus nécessaires; car il n'est ni rang, ni position, ni sexe, ni âge qui puisse nous mettre à l'abri de quelqu'une de ces afflictions.