‹ Le Bon génieChapitre 110 sur 135 · LA JEU>"E MAITRESSE DE MAISON · texte numérisé non relu

LA JEU>"E MAITRESSE DE MAISON

M. et M°" de Romeville habitaient un joli château, dans une des plus belles partie de la Normandie. Ils y passaient à-peu-près toute l'année, au milieu de leur nombreuse famille, composée de cinq enfants et du père de M"' de Romeville, homme respectable, dont la vieillesse était entourée des soins les plus touchants. Adrienne était l'aînée des cinq enfants; après elle venait une sœur, puis deux frères, et enBn une autre sœur toute petite. M. de Romeville, ayant éprouvé quelques revers de fortune, avait pris le parti de vivre à la campagne, pour y jouir de plus d'aisance, et pour s'y consacrer entièrement, avec sa femme, à l'éducation de leurs enfants.

Tout en transmettant à Adrienne et à ses autres filles l'instruction et les talents qu'elle possédait ellemême à un liant degré, M"' de Romeville voulait qu'elles s'accoutumassent de bonne heure aux soins domestiques, et aux détails d'administration de la maison. Aussi , dès l'âge de onze ans, avait-elle associé Adrienne à une partie de la direction du nu'uage, et l'aimable enfant s'était montrée parfaitement digne de cette confiance.

Adrienne avait près de quatorze ans, lorsque sa mère tomba malade. Après avoir épuisé vainement toutes les ressources de leur art, les médecins décla-

rèrent qu'il n'y avait qu'un seul moyen de rétablir cette santé languissante, et qu'il fallait absolument que M"" de Romeville fit un voyage de quatre ou cinq mois dans le midi. «Hélas! s'écria cette pauvre mère, comment voulez-vous que je quitte ma maison, que j'abandonne mes enfants? Et corrnnent pourraisje les emmener avec moi? — Manian, dit Adrienne, d'un ton qu'elle s'efforça de rendre assuré, en maîtrisant son émotion. Maman, il n'y a pas à hésiter, puisque c'est le seul moyen de vous conserver pour nous. Partez avec Papa et ma sœur Juliette; fiez- vous à moi pour gouverner la maison et pour avoir soin de mes frères, de ma petite sœur, et de mon bon Papa. Soyez sûre que tout ira bien; ne nourrissez aucune inquiétude, ne songez qu'à vous rétablir et à revenir bien portante; je réponds de tout ici. » M"" de lloineville embrassa sa fille. Comme celle-ci l'avait dit, il n'y avait pas à balancer; la volonté ferme de M. de Romeville trancha d'ailleurs la question, et le départ fut décidé.

Le jour fixé étant arrivé, on se fit de tendres adieux, que M"'" de Romeville accompagna de bien des recommandations; Adrienne embrassa sa sœur Juliette, en lui recommandant de son côté sa mère; M. de Romeville jeta sur Adrienne un regard plein d'une expression de confiance, et enfin la berline roula, entraînée par quatre chevaux au grand trot.

Aussitôt qu'Adricnne l'eut perdue de vue, elle se retira un moment dans sa chambre, pour soulager son cœur, en versant des larmes auxquelles elle ne voulait pas de témoins. « Reverrai-je ma mère? se demanda-t-elle; ô mon Dieu, conservez-la moi, et faites qu'en son absence je me montre digne de sa confiance. » Après avoir cédé à ce premier mouvement de la nature, Adrienne reparut au milieu des siens avec un front serein, et counneiiça ses fonctions de maîtresse de maison. Elle s'entendit d'abord avec son bon Papa, qui avait voulu se charger de continuer les leçons que donnait M. de Romeville aux deux • jeunes garçons; et elle lui demanda les heures qui lui seraient le plus commodes pour cela, afin de distribuer l'emploi du reste du temps. Voici comme il fut règle.

Adrienne se levait à six heures, faisait sa toilette, et s'occupait ensuite du lever de ses frères et sœur, qui étaient debout à sept heures. On faisait une |)rière en commun, qu'Adricnne prononçait à haute voix. Les enfants jouaient un instant, sous la surveillance d'une bonne, tandis qu'Adricnne allait donner quil- (jucs ordres pour le ménage. Tout cela conduisait jusqu'à huit heures. Alors les enfants faisaient un léger déjeuner, et jouaient encore quelques instants après. A neuf heures, les deux garçons recevaient les leçons du bon Papa, qui se prolongeaient jusqu'à

onze. Pendant ce temps, Adrienne donnait de son côté une leçon de lecture à sa petite sœur Emilie, et l'occupait ensuite à regarder des estampes, tandis qu'elle-même travaillait à quelque ouvrage d'aiguille. A onze heures, récréation d'une demi-heure, après la([uelle la cloche annonçait le déjeuner de famille* C'était Adrienne qui surveillait ce que mangeaient les enfants, et qui prenait soin que le bon Papa fût bien servi, et selon son goût. Après le déjeuner, récréation d'une heure dans le parc, jeux, exercices, courses, auxquels Adrienne prenait part, tout à-lafois comme une maîtresse de maison et comme une enfant. Le bon Papa était spectateur, et juge au besoin. A une heure et demie, travail jusqu'à quatre heures; devoirs, lectures; Emilie seule prolongeait ses jeux sous la garde de sa bonne. Adrienne profitait de ce temps pour s'occuper de sa propre instruction. A quatre heures, promenade tous ensemble, jusqu'à cinq. A cinq heures, le dîner en famille. Après le dîner, petite promenade dans le parc, si le temps le permettait, et ensuite une partie de loto, ou bien quelque autre amusement dans le salon. A neuf heures, les enfants se couchaient, après une prière en commun. Quelquefois, le soir, Adrienne reniplaçait son Père pour faire la partie de dames ou d'échecs de son bon Papa; mais ce dernier le souffrait rarement, dans la crainte que cela n'amusât pas trop la bonne Adrienne. Elle ne se couchait qu'à dix heures, après avoir fait toutes ses petites inspections et donné tous ses ordres. Elle s'y prenait si bien, avec tant d'ordre et de méthode, qu'elle trouvait temps pour tout; elle y mettait d'ailleurs tant de grâce, de douceur, de fermeté et de bonté tout à-la-fois, que les gens de la maison semblaient joyeux de lui obéir et la respectaient comme une reine. Deux fois par semaine elle écrivait à sa mère, et lui rendait un compte fidèle de tout ce qui se passait au château. Quel bonheur chaque fois qu'on y recevait une lettre du Midi! sur-tout lorsque ces lettres commencèrent à annoncer une amélioration dans la santé de M""" de Romeville!

Le jeudi il n'y avait pas d'étude après le déjeuner. Ce jour-là on faisait une grande promenade au dehors, et Adrienne en profitait pour visiter, dans les villages voisins, quelques malheureux, protégés de sa mère, et pour leur porter de petits secours; elle ne voulait pas qu'ils se ressentissent de l'absence de leur bienfaitrice; elle n'oubliait rien; son cœur avait autant de mémoire et de prévoyance que son esprit.

On était dans la saison où il faut songer à quelques provisions de ménage pour l'hiver; Adrienne eut soin d'y pourvoir avec autant d'intelligence que d'adresse. Confiture, fruits, légumes, tout fut préparé, conservé, arrangé, comme si Adrienne eût été une véritable mère de famille.

Quatre mois s'étaient écoulés , et tout allait au mieux. Il y avait quinze jours qu'Adrienne n'avait reçu de lettres de sa mère, mais la dernière avait annoncé un rétablissement complet, et un prochain retour. C'était le 20 septembre. Une voiture arrive dans l'avenue du château, qui était remplie par une foule de villageois et de villageoises, parés de leurs plus beaux vêtements, et portant des bouquets; à droite, à gauche on tirait des coups de fusil et des pétards. «Qu'est-ce donc? se demandaient M. et M"^ de Romeville ; nous avons voulu surprendre tout le monde par notre arrivée, et il semble qu'on en ait été informé et qu'on nous ait préparé une réception.» Tout-à-coup des cris se font entendre : Five Mademoiselle Adrienneï Vive Mademoiselle Adrienneï Vive la bonne Demoiselle Adrienneï « Ah! s'écrie M""" de Romeville, c'est ma fille que l'on fête; c'est son jour de naissance! chère enfant! quel témoignage nous trouvons, en arrivant, de sa conduite pendant notre ajjsence! »

Mais le bruit des roues et le fouet du postillon ont retenti jusqu'aux oreilles d'Adrienne; elle se précipite, suivie de ses frères et de sa sœur; la première, elle est dans les bras de ses parents; arrivent ensuite les plus petits, et puis le bon Papa appuyé sur sa canne; et alors des cris, des vivat, et des embrassements, et des larmes de joie. En vérité, il ne faut pas essayer de peindre tout cela. « ^la Mère, ma bonne Mère, vous voilà, vous êtes guérie; ah! que d'inquiétudes, que de larmes j'ai cachées! — Mon Adrienne, oui, me voilà pour te bénir, pour te remercier! — Maman, Maman, je sais lire, à présent; je lis des histoires. — Papa, Papa, je traduis Quinte-Curce. — Et moi Phèdre. — Ah! Madame, quelle fille que vous avez-là ! Jarni! Vous pouvez ben être malade et voyager tant que vous voudrez, la maison n'en ira pas plus mal, — Bien, mes enfants; bien, mes amis; je vous remercie d'avoir songé à fêter mon Adrienne, et je veux que cette fête soit maintenant de fondation pour tous les ans. »

On rentra au château; je n'ai pas besoin de dire le reste. Les enfants recevaient et rendaient les caresses de leurs parents; le bon Papa regardait ce tableau, et levait les yeux au ciel; on entendait au-dehors des cris de joie et de reconnaissance, parmi lesquels on distinguait le nom d'Adrienne; tout le monde enfin était heureux.

VARIETES

L'humanité à l'égard des animaux, est un sentiment moral qui se lie plus étroitement qu'on ne le

croirait, à celui delà bienveillance et de la pitié pour les hommes. Quiconque peut de sang-froid tourmenter un animal et voir ses souffrances sans compassion, n'est pas bien éloigné d'être insensible aux maux de ses semblables. J'ai eu déjà l'occasion de vous développer, mes amis, quelques principes sur ce sujet que je regarde comme essentiellement moral. Mais je dois ajouter qu'en ceci, comme en toute espèce de choses, il faut éviter de tomber dans un excès qui serait ou déraisonnable ou affecté. Il y a des gens, en effet, qui poussent la tendresse pour les bêtes jusqu'au point de compatir à leurs maux beaucoup plus qu'à ceux des hommes. C'est là un travers qui ne peut cesser d'être ridicule que pour devenir odieux. Il faut toujours que la sensibilité soit réglée par la raison, autrement elle risque de se méprendre et de s'égarer.

Ces réflexions me sont suggérées par une petite anecdote que je viens de lire et dont je veux vous faire part.

Madame de N...., se piquait d'une exquise sensibilité qu'elle manifestait sur-tout en faveur des bêtes. Elle était la protectrice de tous les chiens, et de tous les chats, de tous les oiseaux, même des mouches et des araignées. Un jour qu'elle écrivait avec beaucoup d'attention à son secrétaire, le conteur de l'anecJote, qui se trouvait auprès d'elle, fut fort étonné de la voir montrer une vive impatience d'être interrompue par une guêpe, dont le bourdonnement insupportable l'empêchait de suivre sa pensée. Poussée à bout, elle se lève, sonne avec humeur, et se remet à son secrétaire. Michel se présente et demande que veut Madame? — « Que vous attrapiez cette guêpe qui m'incommode; sur-tout ne lui faites pas de mal.» Michel, qui était la simplicité même, s'empresse d'obéir. A l'aide d'une serviette, il eut bientôt abattu, enveloppé l'insecte, qu'il prit avec la plus grande précaution : le tenant toujours à la main, il s'approche de sa maîtresse et lui dit : Qu'est-ce que Madame veut que j'en fasse? — Ouvrez la fenêtre et le mettez dehors. » Cette fois il n'obéit qu'à demi, et pendant une ou deux minutes il tint la fenêtre ouverte d'une main, et la guêpe de l'autre. « Pourquoi ne fermez-vous pas la fenêtre? — Mais, Madame, regardez, il pleut si fort!— C'est vrai; eh bien mettez la guêpe dans l'antichambre. » Il lui importait peu que la guêpe incommodât ses gens, pourvu que la pauvre bêle ne fût pas exposée à la pluie.

luPFxiMERlE DE JULES DIDOT aîné, iMPniMEun dc noi , rut du roiii-de-Lodi , n* C.

DiMAXCHr, i^rÉvniEB 1828.

Le prix de l'abonnement e$t, pour Paris , de 22 francs par an , et de 1 2 francs pour six mois; pour les dcpartenieiits, de 34 francs par an, ei t3 francs ponr six mois.

IV'

ANNEE

Bareau de l'aboonenien! , chez Louis Colas , libraire, rue Dauphine , n* 32 ; et chez les principaux libraires ei directeurs des posies des de'partemeou.

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