LE GATEAU D'AMANDES
«Oh! le pauvre enfant! ma bonne, il pleure : je vais lui demander le sujet de son chagrin. » C'était ainsi que s'exprimait le jeune Léon d'Ervilé, en voyant un petit Savoyard appuyé contre la porte d'une maison de la rue du Bac, et qui, en effet, pleurait amèrement. — (! Qu'as-tu? lui demanda Léon. — J'ai faim, répondit le Savoyard. — Ma bonne! il a faim! donnons lui bien vite à manger! — Je ne peux pas, dit la bonne; si nous étions près de la maison, je demanderais à votre Maman la permission de lui donner du pain, mais nous en sommes trop éloignés. — Il faut acheter du pain, reprit Léon, i; La bonne assura qu'elle était sans argent. Alors Léon demeura rêveur. Il avait dans sa poche une petite somme destinée à acheter un gâteau d'amandes pour son goûter que devait venir partager un de ses amis; et c'est bien bon un gâteau d'amandes! — u Ma bonne, continuat-il après quelques instants de réflexion, ne peut-on pas acheter un gâteau d'amandes à moins de vingt sous? — On en aurait un moins gros pour quinze. — Oh ! bien , en ce cas, employons cinq sous à aciieter du pain au petit Savoyard. » Un boulanger se trouvait ])rès de là, on acheta chez lui un pain que le Savoyard reçut dun air fort reconnaissant; mais il n'en eut pas plutôt mangé quelques bouchées, qu'il mit le reste dans sa poche. — « Tu n'as donc pas aussi faim que je croyais? dit Léon. — Si vraiment, mais je vais trouver tout-à-l'heure mon frère et nos camarades qui sans doute auront faim aussi, et je garde quelque chose pour eux. — Brave enfant ! il se prive pour les autres, même du nécessaire!» Cette exclamation de sa bonne fit de nouveau rêver le jeune d'Ervilé; il se trouvait bien moins généreux que le petit Savoyard, puisqu'enfin il ne se privait pour un autre que d'une faible partie de son superflu, et non pas du nécessaire. Au reste, il avait un cœur excellent, et ce fut sans beaucoup balancer qu'il demanda à sa bonne si elle pensait que sa maman trouvât mauvais qu'il employât à une bonne action la somme entière destinée à ses plaisirs.— «Je suis sûre du contraire, repondit la bonne, et qu'elle vous approuvera. — Eh bien, c'est décidé; tiens, petit, voilà encore quinze sous, achète du pain pour ton frère et tes amis, et mange encore de celui que tu as. Le Savoyard témoigna la plus vive reconnaissance; et Léon revint chez
lui aver une satisfaction qu'il n'avait peut-être jamais éprouvée. Sa maman l'embrassa tendrement, loua sa conduite; mais elle n'était pas assez riche pour employer deux francs en un jour aux plaisirs de son fils, en sorte que le gâteau fut remplacé seulement par du pain et des fruits. Les deux amis en faisant un {jouter moins friand qu'il ne l'avaient espéré, pensèrent que des infortunés profitaient de la légère privation qu'ils s'imposaient et ils ne la regrettèrent pas.
— « Le Savoyard ne pleure plus à présent ! disait Léon d'un air triomphant; il goûte gaîment aussi avec ses amis! — Et cette idée te fait plus de plaisir que ne t'en ferait le gâteau d'amendes? reprit M"'° d'Lrvilé.
— Certainement! s'écria Léon. — Mes enfants, continua la bonne mère en s'adressant aux deux jeunes gens, n'oubliez jamais cette petite circonstance de votre vie; songez toujours, avant de satisfaire vos goûts, que l'argent que vous employez à des bagatelles inutiles pourrait adoucir le sort de plusieurs malheureux; et lors({ue vous murmurez de ne pouvoir contenter telle ou telle fantaisie, songez que d'autres pleurent, parce qu'ils manquent du nécessaire! »
Ces réflexions ont profité à Léon; je l'ai connu, non pas enfant, mais père de famille; et bien qu'il ne fût pas ce qu'on appelle riche, il avait toujours de l'argent au service de ses amis, et les pauvres trouvaient en lui un père; ce qui tenait uniquement à ce qu'il avait su sacrifier souvent ses désirs .i la raison, qu'il n'avait jamais fait de dépenses sans réfléchir; enfin, qu'il avait été économe, seul moyen d'être généreux. La générosité, en effet, ne consiste pas plus à prodiguer sa fortune en dépenses superflues, que l'économie à se refuser le néc^saire pour entasser de l'or; nous devons user sagement et noblement des biens que nous tenons de Dieu, en nous conservant toujours les moyens d'obliger nos amis et de soulager les infortunés.
LITHOGRAPHIE
La petite anecdote du Gâteau d'amandes, que je viens de raconter, et qui n'est point une fiction , a été rappelée à mon souvenir par la vue du dessin lithographie qu'on m'envoie pour être joint à ce numéro. Il représente une distribution d'aumônes, faite par une petite fille sous les yeux de sa mère. Ce tableau m'a retracé en même temps de doux souvenirs de mon enfance. Il y avait aussi le jour des pauvres
au vieux château de S , et quand j'avais été bien
sage, c était moi qui tenais le sac de sous et qui les distribuais, devant la grande porte, sur cette terrasse où j'ai tant joué, d'où j'ai tant de fois promené mes regards ravis sur le sommet des montagnes d'Arjou,
de Potu et de Saint-Bonnet-le-Froid. Je me rappelle fort bien qu'on remarquait l'intelligence avec laquelle je savais donner plus ou moins, selon l'âge ou les infirmités dont les pauvres étaient affligés; et par une sorte de sympathie dont je ne me rendais pas compte, j'étais sur-tout tenté de donner beaucoup à ceux qui avaient des petits enfants. O riants souvenirs! 6 temps heureux! Mes amis, quand je me reporte à mon enfance, je pe/ise avec joie que vous êtes jeunes à votre tour, et que vous avez de bons cœurs qui ne comprennent et ne sentent que le bien.