‹ Le Bon génieChapitre 124 sur 135 · GRA>'DE DIVISION · texte numérisé non relu

GRA>'DE DIVISION

Les deux lettres qui m'ont paru avoir la supériorité, dans cette division, sont encore celles de Mesdemoiselles Stéphanie de F..... , et Célinie de B Je vais les

donner en entier :

«Mon bon Génie, il me semble que la ruse est le mensonge en action , et une sorte de souplesse morale, qui nous fait plier aux circonstances, et nous porte à employer des moyens détournés pour arriver à notre but; elle est un mélange d'adresse, de fausseté^ d'artifice, et de finesse; mais elle se distingue de cette dernière, en ce qu'elle a toujours l'intention de tromper. La ruse exige la finesse pour envelopper plus adroitement, et pour rendre plus subtils les pièges qu'elle nous tend; celle-ci au contraire ne sert souvent qu'à découvrir et à déjouer innocemment ces pièges; car la ruse est toujours offensive, tandis que la finesse ne saurait l'être.

La ruse inspire du mépris, delà défiance, et elle me paraît être en opposition directe avec la iVancliise, la délicatesse, la droiture et la loyauté. Je sais cependant qu'elle est permise dans la guerre, et que l'emploi qu'en ont fait plusieurs grands généraux la légitime; mais je ne puis m*empêcher de penser qu'elle flétrit toujours un peu léclat du triomphe, et il me semble plus glorieux de vaincre ses ennemis par le seul effort du courage, que de les faire tomber dans un piège, quclqu'adroit qu'on le suppose.

"Il est cependant un trait ingénieux de ruse qui doit, je crois, trouver grâce aux yeux de la morale et de la religion: il est inspiré par l'amour conjugal, le but est légitime, et l'artifice employé, innocent; le voici: Guelphe, duc de Bavière, faisait la guerre à l'empereur Conrad III; ce prince l'assiège dans le château de Winsberg : après s'y être long-temps défendu avec courage, Guelphe est contraint de se ren. drc, il capitule, et obtient de Conrad la permission

de faire passer ses troupes au travers de l'armée impériale. Mais l'épouse du duc craignant que qnelque trahison ne fut cachée sous ces apparences de clémence, fit demander à l'empereur un sauf conduit, pour elle et les femmes qui étaient dans le château, afin de pouvoir se rendre dans un lieu de sûreté, en emportant ce qu'elle auraient de plus précieux. Le lendemain on vit sortir ces courageuses épouses portant chacune leur mari sur leurs épaules, et fléchissant sous le poid d'un fardeau trop pesant pour leur faiblesse, mais que la tendresse et le dévouement leur faisaient paraître léger. Emu de ce spectacle, et admirant cette ruse tout à-la-fois ingénieuse et touchante, Conrad conclut avec Guelphe une paix solide et sincère.

« Ce trait de ruse que je viens de citer, pouvant la justifier, et presque la faire aimer, je m'empresse de dissiper l'impression trop favorable qu'il produirait peut-être, en en rappelant une autre aussi lâche que cruelle, employée par Louis XI, envers le connétable de Saint-Pol dont il suspectait la fidélité: il l'engagea, par une odieuse perfidie, à revenir à la cour, lui mandant qu'une bonne tête comme la sienne lui était devenue nécessaire, et faisant, par ces paroles, une secrète et horrible allusion au projet, exécuté plus tard, de le faire périr sur l'echafaud. Comment un roi peut-il s'abaisser à de pareilles ruses, et avilir ainsi la majesté royale! Cependant la maxime de Louis XI, qui ne sait pas dissiwMlev ne sait pas régner, nous prouve que c'était là le mérite qu'il prisait le plus dans un prince. Bien loin de penser comme lui, je trouve qu'un homme rusé ne doit inspirer que du mépris, de la crainte et delà défiance; je le redouterais pour ennemi, ne le souhaiterais même pas pour ami, de quelque utilité qu'il put m'être, puisque je ne pourrais jamais avoir pour lui cette confiance sans réserve, qui i7ie paraît l'unique base de l'amitié et son lien le plus puissant et le plus doux.

« Stéphanie de V , à Paris. "

a Mon bon Génie, la ruse est un moyen de parvenir à ses fins, qui suppose dans celui qui l'emploie peu de franchise, et peu de puissance, car il est rare qu'on y ait recours, lorsqu'on peut obtenir par la force ce que l'on souhaite; aussi dit-on que la ruse est l'arme des faibles. Dans l'usage ordinaire de la vie, la ruse ne se prend jamais en bonne part; elle est regardée comme un synonime de tromperie et de mauvaise foi; mais dans les hautes régions de la politique, et de la guerre sur-tout, elle semble changer de nature, et devient un titre de gloire pour ceux qui l'emploient. Les ruses d'Annibal sont célèbres, et plusieurs généraux ont fait également un heureux usage de ce moyen de succès. Nons lisons dans la Bible, un trait

(le ruse que Dieu paraît avoir en quelque sorte autorisé, puisqu'il sauva de l'externiination le peuple qui y avait eu recours; je veux parler des Gabaonitcs qui troropèrent Josué avec leurs souliers usés et leurs pains moisis. Quoiqu'il ca soit de cet exemple, et de plusieurs autres que l'on pourrait citer, je regarde la ruse comme une chose en général condamnable, puisqu'elle est évidemment contraire à la sincérité, exigée par la loi de Dieu. Lorsque Notre Seigneur ordonne à ses disciples d'avoir la prudence des scrpens, il veut qu'ils y joignent la siinplieité des colon)bes: la prudence qu'il leur demande est une arme défensive, destinée à dtjoucr les ruses et les artifices de leurs ennemis; mais lorsqu'il sera question d'agir, la simplicité et la franchise sont les seuls moyens qu'ils devront employer. D'après ces règles divines, je ne saurais estimer une personne rusée: les circonstances où elle se trouve, la rendent plus ou moins excusable, mais elle n'est jamais à approuver. Tenons-nousen à la bonne foi et à la sincérité; c'est le plus sûr pour nos intérêts éternels, et souvent même pour ceux de ce monde; car une personne qui a la réputation d'être rusée trompe bien difficilement, et l'opinion qu'elle a de sa propre habileté l'empêche quelquefois d'apercevoir lès pièges assez grossiers où elle se laisse prendre.

« CÉLiNiE DE B , à Caen. »

Je vais multiplier, non pas autant que je le voudrais, mais autant que l'espace me le permettra, les extraits d'autres lettres dont plusieurs seraient très dignes de figurer ici en entier, après celles qu'on vient de lire:

«Qu'est-ce que la ruse? Finesse, artifice, qu'emploie un cœur faible et bas pour tromper. Quels en sont les effets? La perte et le déshonneur de celui qui l'emploie. Que pensez-vous d'une personne rusée? Quelqu*un a dit : La franchise sert mieux que la ruse. D'après cela, l'homme loyal et franc est encore le

plus habile.» (M"' Éléonore de K , au château

d^Esclans. )

«Les moindres défauts obligés du rusé, sont le mensonge, la fausseté, la dissimulation. Comment, par conséquent, parvenir à cacher long-temps une aussi grande réunion de vices? Toute la subtilité du plus fin rusé n'y saurait parvenir, et l'œil le moins expérimenté, le moins défiant, finit toujours par discerner ce qui n'est qu'artifice, de ce qui est naturel ; le plus beau talent du monde pour l'imitation, aurait bien de la peine, je crois, à établir entre eux une parfaite ressemblance. » ( W Soplùe G.... , à Paris.)

«Souvent on emploie la ruse, parce qu'on sent la

faiblesse de sa cause ou l'injustice de ses désirs; sans cela on agirait avec franchise et droiture.» (M"'5opliie Cil...., à Paris.)

« Je pense qu'une personne rusée est le fléau de la société; plus redoutable qu'un ennemi déclaré, parce que, si ce dernier est à craindre, au moins on peut prévenir ses coups, tandis que la première cache, sous de fausses apparences, les embûches qu'elle nous prépare. On ne lui peut accorder aucune estime; on est obligé de fuir tout commerce particulier, toute liaison intime avec elle; elle en abuserait pour nous tromper. En un .mot, une personne rusée est un tigre, qui évite de se montrer, pour être plus sûr de sa proie, et qui se jette ensuite sur elle, au moment où elle est le moins attentive à le fuir.» {^V^' Hortense de la B...., à Rouen.)

« Une personne rusée devrait être repoussée de la société; elle ne peut y apporter que le trouble et le désordre; personne ne peut mettre en elle sa confiance, et elle est détestée de tout le monde. La ruse tourne toujours contre celui qui s'en sert, et lui-raéme est dupe de la ruse qu'il avait préparée pour les autres; ainsi la ruse la plus sûre est de ne point en avoir. »> (M"^ Ce'c/7e de F...., à Paris. )

« Pour moi je serais méfiante avec une personne rusée, autant qu'une petite souris avec un chat; et elle aurait beau faire le gros dos, montrer sa griffe, faire patte de velours, et n'avoir aucune mauvaise intention, je soupçonnerais toujours quelques nouveaux artifices, tant elle m'inspirerait de défiance. '» (M"" Louise D , h Saint-Brieux. )

« T.a ruse fait bien des dupes, mais ce sont autant de vengeurs qui lui rendront peut-être plus que la pareille. » (M"' Lconie Q...., à Dieppe. )

« Je pense qu'une personne rusée est bien malheureuse, car quand elle s'est servie de ruse pour tromper une personne innocente, le témoignage de sa. conscience lui est refusé. » (M"' Cœline B , à l'institution de Mesdemoiselles Woutters, à Nancy.)

«Dieu ordinairement ne bénit point les entreprises où l'on use d'artifice. » (M. Ambroise Bcaudief, h La Flèche. )

« La ruse, chez les enfants, est connue sous le nom d'espièglerie; elle excite plus souvent le rire que la désapprobation. Néanmoins, je crois qu'il faut de bonne heure corriger les enfants de ce défaut; car ils sont bien souvent portés à se servir de petits détours. On dit que le chat est l'emblème de la ruse : en effet, de combien de stratagèmes un chat n'use-t-il

pas pour attraper une souris? De même, combien de détours emploie une personne rusée pour arriver aux fins qu'elle se propose! » (M"" Virginie B , à Metz.)

Je dois encore de^ientions honorables aux lettres de M"^ JUne L....<^augé; M'''C. A., à Saint-Martin-

le-Beau; M"' Za«re L , à Orléans; M"^^('mt'eZ ,

à Besançon; M. Alph. de la Barre, à Rouen: M"" Emma et Ernestine de Sl.-Y., a la Maison royale de Saint-Denis; les Élèves de Mesdemoiselles Woutters, à Nancy; M"' Cécile il/....., à Metz.

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