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DE L'UTILITÉ DES POISSOINS

Le plus grand avantage que l'homme puisse tirer des poissons, c'est sans contredit la nourriture abondante qu'ils lui présentent. Chaque année, il sort de rOcëan une masse considérable d'aliments qui vont se consommer dans la chaumière de l'indigent, comme a la table des grands et des rois. Des flotilles de bateaux-pécheurs s'étendent sur toutes les mers, arrêtent au passage les bancs de poissons voyageurs, les emprisonnent dans leurs filets, et s'en retournent dans les rades voisines, apportant des nations de harengs, de morues, de saumons et de poisson de toute espèce. Certaines de ces espèces ont été recherchées de Tout temps par les hommes les plus délicats, à cause de leur saveur délicieuse. On sait à quel point les Romains en poussèrent le luxe sous les empereurs, tandis tiu'au temps de la république, ils regardaient comme elkmuies ceux qui s'en nourrissaient. Ce luxe fut porté jusqu'à la folie et à la fureur. On se disputait, dans les marchés de Rome, les plus beaux poissons, et 1 on y.t jusqu'aux graves sénateurs délibérer sur le choix de la sauce à laquelle on devait mettre un turbot, po.H- la table de Domitien. Au temps de l'empereur Sévère, lorsqu'on lui servait un esturgeon, on apportait en triomphe, comme s'il eût été question

de Scipion retournant vainqueur d'Annibal et de Carthage; les gardes prétoriennes, les faisceaux d'armes , les flambeaux , les couronnes , les drapeaux étaient les moindres ornements de cette céiétnonie; et c'était pour un poisson que l'on prodiguait ainsi les marques de la grandeur romaine. Passe encore si les Romains se fussent contentés d'être sur ce point ridicules et insensés; mais ils poussèrent la chose jusqu'à Patrocité. Védius Pollion nourrissait ses murènes de la chair de ses esclaves qu'il condamnait à la mort, afin de donner un meilleur goût à ses poissons. Auguste mangeant chez ce Romain , un esclave cassa par hasard un plat précieux, Pollion en fureur lui cria : yJux murènes! Auguste, révolté de cette cruauté, fit casser toute sa vaisselle précieuse, et donna la liberté à l'esclave.

Le garum des Romains, composition très renommée pour assaisonner les aliments, était préparé avec les entrailles pourries du thon et du maquei-eau, et avec du sel, du vinaigre, du vin chaud et divers aromates. Cotte préparation se vendait un prix énorme, et Ton en faisait profusion. Aujourd'hui, on fait usage au Tunkin d'une composition analogue faite avec des écrévisses et des crevettes. Le caviar^ dont les peuples de la religion grecque font une grande consommation dans leur carême, est camposé d'œufs

d'esturgeon et d'autres poissons, broye's avec du sel, des aromates, puis arrosés d'huile et séche's au soleil.

On obtient de plusieurs poissons dont la substance est fort gluante, une espèce- de colle qui est employée à des usages assez nombreux^ La meilleure est celle qui est plus blancbe et plus inodore; elle est fournie par certaines espèces d'esturgeons.

Il est des poismps dont la peau e'tant très tenace, peut devenir utile dans plusieurs cas. Ainsi la peau du loup de nxer s'emploie pour faire des besaces; la peau danguiile sert de courroies; celle de quelques autres poissons est même assez forte pour servir de soupente de carrosse et de cordes pour les chevaux de trait.

Dans quelques lieux maritimes, on pêche en très grande abondance un poisson nommé épinoche, que l'on répand comme du fumier pour engraisser les champs. On en extrait aussi de l'huile, en le faisant bouillir dans une grande chaudière et en le soumettant à la presse. Plusieurs nations industrieuses du Nord se procurent, par la même opér^ition, une grande quantité d'huile animale, avec tous les poissons et les débris de ces animaux dont elles ne peuvent tirer aucun autre avantage. La masse qui reste, après l'extraction de l'huile, peut même être employée à nourrir les chiens; et l'on a vu dans l'Islande, la Zélande et d'autres côtes maritimes, des vaches, des cochons et même des moutons, habitués à manger du poisson, faute d'herbe.

Le fiel du crapeau donne aux peintres en miniature une couleur olive assez agréable.

Tels sont les principaux usages auxquels l'homme fait servir ces animaux que la Providence a pris soin de multiplier en proportion des services qu'ils peuvent nous rendre. Dans le nombre de ces services, il en est un qui, bien qu'il ne soit pas immédiat, remonte cependant à eux indirectement; c'est l'invention de la navigation. La pêche, en effet, a dû créer le premier navigateur, et a ouvert ainsi aux nations les routes de l'Océan. LesTyriens, les Sidoniens, étaient dans le principe des pêcheurs; enhardis peu-à-peu sur les flots, abordant sur des plages inconnues, ces entreprenants navigateurs, de pauvres matelots qu'ils étaient d'abord, sont devenus les premiers rois de la mer, et ont conquis cet immense empire pour le léguer à ceux qui devaient plus tard en reculer encore les limites.

C'est une belle gloire que celle d'un Christophe Colomb, d'un Vasco-de-Gama, d'un Magellan et d'un Kook! mais elle n'est pas plus grande que celle du premier pêcheur audacieux qui a osé sur une frêle barque perdre de vue la terre, et dont le nom pourtant çst oublié.

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