‹ Le Bon génieChapitre 17 sur 135 · CHACUN A SON MERITE · texte numérisé non relu

CHACUN A SON MERITE

M"' de Sinval, veuve d'un homme fort riche, avait passé toute sa jeunesse environnée d'un luxe extrême. Lorsqu'elle perdit son fils unique qui laissait une petite orpheline, elle se chargea de cette dernière, et l'eleva avec tous les soins et la recherche que peut faciliter une grande fortune unie à une tendresse excessive, quoique peu raisonnée. Ainsi, rien ne fut épargné pour donner à la jeune Flora la plus brillante éducation. Quoique maîtresse absolue de ses actions, comme elle avait un goût réel pour l'étude, elle acquit véritablement des connaissances assez étendues et des talents agréables. On eût même soupçonné difficilement que son cabinet de travail fût celui d'une jeune personne de son âge; et la multitude de livres, de dictionnaires, de crayons, de com-

pas, de cartes de géographie et de sphères qu'on y voyait étalés, donnait quelquefois à penser aux gens un peu frondeurs, que la plupart de ces choses n'étaient là que pour en imposer au public, et que mademoiselle deSinval avait encore plus de prétentions à la science que de véritable savoir.

En revanche. M"' de Sinval, accoutumée de bonne heure à l'idée qu'elle aurait une grande fortune et ne manquerait jamais de domestiques pour être servie, avait conçu un profond dédain pour la science du ménage qui, dans son opinion, ne pouvait être utile qu'aux personnes condamnées à vivre dans la médiocrité. Par suite de ce système , Flora ne touchait pas une aiguille, n'avait jamais mis le pied dans la cuisine ni dans la lingerie, et ignorait également comment se faisait une omelette ou une reprise. De plus, elle n'avait jamais fait une longue course à pied î ni hâlé son teint délicat au soleil, ni trempé ses mains blanches dans l'eau froide. Aussi regardait-elle avec une sorte de mépris toutes les jeunes filles élevées plus simplement qu'elle; et une profonde pitié était tout ce qu'elle accordait à celles d'une classe inférieure , qui ne pouvaient connaître même le nom des sciences et des arts qu'elle cultivait.

De ce nombre était Louison, la sœur de lait de M"' de Sinval. Elle était courte, trapue, active, infatigable. Son nez en l'air, ses grosses joues cramoisies inspiraient la gaieté, annonçaient la santé; mais dans ses petits yeux gris, on ne voyait guères briller l'esprit, et sa mémoire n'avait jamais fait d'autre effort que de retenir ses prières et quelques cantiques que, d'une voix fausse, elle entonnait en travaillant. Les oreilles délicates de Flora avaient peine à supporter ce timbre éclatant; ses yeux se détournaient avec répugnance du visage grossier de Louison, et chaque fois qu'elle la rencontrait ou entendait de loin sa voix, elle haussait les épaules d'un air de compassion, en disant: «A quoi peut être utile dans le monde une pareille créature?»

Cependant, la santé de M"'' de Sinval, altérée depuis quelque temps, devenait tous les jours plus chancelante; et d'après l'avis des médecins, elle se décida à aller prendre des eaux minérales situées dans les Pyrénées. Elle n'emmena qu'un domestique, et Louison pour servir sa petitc-fiUe. Nos voyageuses étaient dans une voiture légère, ne portant avec elles que peu de bagage, et ayant envoyé leurs malles par une autre route. Les postillons s'égarèrent dans le^ montagnes, la nuit survint ; les chemins étaient affreux ; la voilure versa; on s'aperçut avec effroi queM°"de Sinval était blessée. Ce ne fut pas sans une peine extrême qu'on parvint à la transporter jusqu'à une chaumière habitée par des bergers. L'un d'eux, qui servait de chirurgien à tout le canton , déclara qu'il y avait une

foulure, qu'on ne devait craindre aucune suite fâcheuse, mais que la malade ne pourrait quitter le lit avant un mois.

On pense quel ennui durent éprouver la mère et» petite fille pendant cette espèce d'exil! La paux^ne Flora n'entendait rien à soigner sa grand' mère; un cataplasme, de la tisanne, étaient des mots propres à lui soulever le cœur; ses livres, ses crayons avaient été emballés dans une malle; mettre des légumes dans le pot au feu ou repasser un mouchoir, lui paraissait une besogne au-dessus de sa force et au-dessous de sa dignité. Dans cet état, tandis que l'une des voyageuses languissait et que l'autre ne savait à quoi employer son temps, de quelle utilité ne leur fut pas Louison, plus alerte, plus active que jamais! Tous les soins de la maison roulaient sur elle: elle faisait le bouillon delNI""^ de Sinval, elle pétrit même du pain, afin que la malade n'eût pas à souffrir de la pâte grossière qu'on mangeait dans les montagnes. Ensuite, elle se mit à couler une petite lessive, pour que ses maîtresses pussent changer de linge. Lorsqu'il lui restait quelques instants, assise sur le pas de la porte, elle prenait son tricot de laine bleue qui la suivait partout, et tout en tricotant, les cantiques allaient leur train. Plusieurs fois, elle essaya de se faire aider, dans ses petits travaux, par Flora que l'ennui dévorait; mais son ignorance et sa maladresse pour les choses les plus simples de la vie, eussent rebuté et impatienté toute autre que Louison. Celle-ci, au lieu de hausser les épaules à son tour, se contentait de dire avec douceur: u C'est tout simple, on ne vous la pas montré. »

Enfin arriva le moment de quitter ce triste litu, et certainement la moins empressée fut Louison; non pas qu'elle n'eût beaucoup de mal, mais parce quelle exerçait également par-tout ses petits talents, et qu'elle ignorait absolument qu'il existât une maladie de l'esprit nommée l'ennui.

Quant à M"' de Sinval, elle rapporta de ces mon- tagnes une utile leçon, dont elle sut profiter; car heureusement la vie qu'elle avait menée jusqu'alors, tout en la rendant ridicule et pédante, n'avait pas étouffé son bon sens naturel. Lorsqu'elle fut mariée et mère de famille, j'eus le plaisir de l'entendre raconter à ses amis la petite anecdote que je viens de retracer. « Depuis ce terrible mois, nous dit-elle, passé dans une chaumière des Pyrénées, au sein d'une oisiveté complète, je me suis bien promis, si j'avais des filles, qu'avec des talents agréables, elles posséderaient encore toutes les connaissances du ménage, et qu'elles ne marcheraient jamais sans un des ouvrages ordinaires aux femmes. J'ai reconnu, grâces à cette bonne Louison, que, dans toutes les classes et tous les états, chacun a son mérUc. Il s'est trouvé uneocca-

sion où celui de Louison nous a été de la plus grande utilité; on ne pourrait pas en dire autant du mien; car, pour une circonstance où il est agréable de savoir un peu d'anglais, d'italien, de musique, de peinture, il peut s'en trouver mille où l'on serait trop heureux de savoir mettre le pot au feu et blanchir son linge. »

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