L'INDIGO
Vous ne devineriez jamais, mes amis, quel est le motif qui m'engage à vous parler aujourd'hui de V indigo. C'est qu'un de vous m'a demandii pourquoi l'on appelle pays de Cocagne un pays où l'on a de tout en abondance. Qu'ont de commun , allez-vous me dire, ces deux mots indigo et pays de Cocagne? Un peu de patience; nous verrons cela dans ini moment : disons d'abord ce que c'est que Yindigo.
On donne ce nom, à une substance colorante, d'un violet pourpré, qui est contenue dans certains végétaux, d'où on la retire, par des procédés chimiques, et qu'on obtient, dans son état de pureté, sous la forme de petits cristaux en aiguilles pourpres avec des reflets dorés.
Cette substance, préparée de diverses manières, dissoute au moyen de certains acides, donne de belles couleurs bleues qui sont très précieuses pour la teinture des étoffes de laine, de soie, de coton et de lin, à cause de leur solidité; on l'emploie aussi, comme vous savez, pour passer le linge au bleu, en le blanchissant.
La plantequi contient ïindigo en plus grande quantité, et que l'on cultive aujourd'hui pour en retirer cette matière colorante, porte le nom d'indigotier. C'est
un petit arbuste de deux à trois pieds de haut, portant des fleurs d'un rouge mêlé de vert, disposées en épis ou en grappes, et auxquelles succèdent des gousses cylindriques, recourbées en faucille et renfermant cinq à six graines brunâtres.
(!et arbuste, qui est originaire de l'Inde, a été naturalisé sur le continent de l'Amérique et dans les Antilles , où on le cultive avec beaucoup de soin , particulièrement à Saint-Domingue. Cette culture est une des plus avantageuses pour les planteurs de ces pays, parce qu'elle n'exige pas de grands frais et qu'il faut peu de temps pour en recueillir le fruit. Environ deux mois après avoir été semé, Yindigotier est bon à être coupé; et on le jette alors dans des cuves disposées pour lui faire subir l'opération par laquelle Yindigo en est extrait. Cette récolte cependant, est quelquefois menacé, sur,-tout à Saint-Domingue, d'un singulier danger. Il existe une espèce d'insecte qui vient par vol, comme une nuée, s'abattre sur les indigotiers, et les mange totalement en très peu de temps. I..a seule ressource de l'habitant est alors de couper son indigo dans l'état où il est, et de le jeter dans l'eau avec les petits animaux qu'on en sépare par ce moyen. Quand les insectes ne sont pas trop nombreux, on emploie, pour les détruire, une autre méthode assez singulière: sitôt que la récolte est afta-
quée, on laisse entrer, dans la pièce d'indigotiers des cochons qui, remuant la tige avec leur nez, en font tomber les insectes sur lesquels ils se jettent a\ idement.
Cette plante n'est pas la seule qui contienne deïindicjo. Avant qu'elle ne fût connue, on cultivait, pour en obtenir la même substance, un autre arbrisseau qu'on nomme le pastel. Cette culture était très soignée dans la Provence et le Languedoc; elle réussissait aussi dans la Normandie. Le pastel pousse des tiges hautes de trois pieds, qui se divisent en quantité de rameaux chargés de beaucoup de feuilles lisseà, d'un vert bleuâtre; ses fleurs sont jaunes, et le fruit est une capsule renfermant deux graines oblongues.
Lorsque la plante était venue à sa maturité, on broyait les feuilles de manière à les réduire en pâte, et l'on faisait avec cette pâte de petites pelottes que 1 on vendait sous le nom de cocagnes. Vous voyez que nous allons arriver à notre rapprochement entre les mots cocagne et indigo.
Ces cocagnes, en effet, contenaient la même substance colorante que Yindigo, et donnaient une teinture bleue non moins bonne et solide, mais seulement en moins grande abondance. Les anciens Bretons s'en servaient pour se colorer le corps.
Or, maintenant, vous saurez que la culture du pastel exige un terrain doux et très fertile, et que par conséquent elle ne peut réussir que dans des pays riches et féconds. Les pays d'où venaient les cocagnes de pastel étaient donc de bons pays; c'est pou»' cola que, lorsqu'on a voulu désigner une contrée où l'on pouvait vivre facilement dans labondance, on a imaginé de dire : C'est un pays de Cocagne.