RIVALITÉ NATIONALE
Il est fort bien d'aimer son pays, d'être fier de sa gloire, de souhaiter sa prospérité, de faire des vœux pour, qu'il soit puissant, riche et florissant; mais il ne faut pas que ce sentiment nous entraine jusqu'à dé-
daigner les autres nations, jusqu'à prétendre les rabaisser, jusqu'à nous croire mal-à-propos supérieurs aux hommes de tous les pays. Tous les peuples ont eu des succès et des revers; il y a chez tous les peuples des braves et des lâches, des hommes de génie, des hommes médiocres, des imbécilles, et des ignorants; il y a chez tous les peuples de grandes vertus et des vices dégradants. Si notre patrie est puissante par ses armes, par son commerce et par ses lumières, rappelons-nous qu'elle ne l'a pas toujours été, et songeons que l'avenir peut lui réserver des calamités; si elle est malheureuse, si elle a éprouvé des désastres, si elle a perdu quelque chose de sa gloire et de sa puissance, n'oublions pas ce qu'elle fut et ce qu'elle peut redevenir par les efforts de ses enfants : ce sera le moyen de conserver une noble dignité nationale et de nous préserver d'un vain orgueil. C'est en servant notre pays, chacun selon nos moyens, que nous devons lui prouver notre- amour, et non pas en insultant les autres peuples qui pourraient tout aussi bien nous insulter à leur tour. Il n'est qu'un moyen de leur commander le respect, c'est de le mériter; il n'est qu'un moyen de leur commander les égards, c'est de leur en donner l'exemple.
Ces réflexions me sont suggérées par une petite scène qui s'est passée le 19 juin dernier, à l'institut royal des sourds-muets, pendant l'étude du soir, et dont un des professeurs de cet établissement m'a transmis le récit. Cette scène emprunte son principal intérêt de la position des acteurs.
Alfred et Henri, sourds-muets, âgés de sept à huit ans, le premier Français d'origine, le second né en Angleterre, tous deux unis par une tendre amitié, mais chacun fier de la gloire et de la prééminence de son pays, faisaient éclater la lutte de ces sentiments dans une conversation vive et animée. Cette conversation , comme vous pouvez le penser, avait lieu dans le langage des gestes, qui est celui des sourds-muets; en voici la traduction très exacte dans notre langue:
« Tu es Anglais , disait Alfred à Henri ; ah ! les Français vous ont souvent battus. — Non, Alfred, les Français ne nous ont jamais battus. -^ Mille fois la mitraille est tombée sur vous, et vous a réduits en poudre. — Ma mère, mes parents, mes amis, reprit Henri avec joie et fierté, sont encore vivants! — N'importe, ajoute Alfred avec une singulière énergie, les Anglais ont été foulés aux pieds dos Français. — Cela ne peut être; nous sommes forts et ix)urageux, nous avons des vaisseaux innombrables — Et nous d'innombrables soldats. Vous êtes forts et courageux, mais nous sommes cent fois plus forts et plus courageux que vous. »
Les gestes des deux enfants devenaient à chaque instant plus rapides et plus expressifs; la colère se
peignait sur le visage du jeune Anglais. Il ne peut se contenir :
"Tu ments, Alfred! Gageons les fraises de notre goûter. — Je le veux bien; mais qui prendrons-nous pour juge? — Lemercier, qui sait lire dans de grands livres. — Allons n
L'arbitre de ces deux puissances est un autre sourdmuet âgé de quinze ans. Après avoir long -temps réfléchi, il se déclare incompétent, et pose par écrit cette question à son maître:
« Est-il vrai que les anglais aient été plusieurs fois battus par les Français? "
Le surveillant, vieux militaire, brave capitaine, écrit au-dessous, d'une main émue, cette réponse laconique: " Oui. )>
A ce oui fatal, un torrent de larmes s'échappe des yeux de notre jeune Anglais, et la joie d'Alfred éclate par une pantomime qui peint d'une manière vive, originale et piquante, les combats des Français et l'orgaeil du triomphe.
«O mes parents, 6 mes amis! disait Henri; vous qui m'êtes si chers, que je vous plains! » Et il était inconsolable.
" Ne pleure plus, Henri, dit Alfred, je ne mangerai pas tes fraises. — Merci, Alfred, je me soucie fort peu de mes fraises. Les sanglots l'étouffaient.
Le vieux capitaine attendri, s'efforce de le consoler, en disant: «Si les Anglais ont été plusieurs fois battus par les Français, ils ont souvent aussi pris leur revanche.» Alors les deux enfants se sont embrassés.
Si vous voulez maintenant, mes amis, savoir quelle est mon opinion sur cette scène, la voici: Je trouve qu'il y avait un sentiment plus noble et plus touchant dans la douleur d'Henri, que dans le petit orgueil injuste et insultant d'.\lfred.