LA POLTRON>'ERIE
Amélie et Lisa étaient deux sœurs dont la plus âpée n'avait pas encore douze ans. Elles avaient pris la mauvaise habitude de se faire peur, et il ne se passait pas de jour qu'elles n'inventassent et ne missent à exécution ce qu elles appelaient un bon tour, et dont l'une ou l'autre était ordinairement la dupe. En renouvelant sans cesse ces détestables niches, malgré les défenses formelles et réitérées de leurs parents, elles étaient parvenues à se rendre toutes deux peureuses, pusillanimes à l'excès, et par conséquent fort ridicules. Se trouvait-on inopinément privé de lumière, nos deux jeunes filles se querellaient à qui n'irait point en chercher; et quand, fatiguée de ce débat, leur mère désignait l'une d'elles pour cette tâche, la condamnée, chemin faisant, se mettait à chanter de toutes ses forces afin de se rassurer.
C'était sur-tout dans la maison de campagne où elles passaient la belle saison, que leur poltronnerie ne connaissait plus de raisonnements. Le silence des champs, l'isolement de la société, les croyances superstitieuses des ignorants villageois, tout concourait à entretenir cette faiblesse chez les deux sœurs.
Un soir que leur bonne, après les avoir mises au lit, s'était retirée, nos insensées commencèrent à se
raconter tour h tour des histoires effrayantes, et continuèrent ces beaux récits jusqu'à ce que le sommeil, plus fort que la peur, vint fermer leurs yeux. Il y avait à-peu-près deux heures qu'Amélie et sa sœur étaient endormies, quand des coups donnés à la porte du jardin, les réveillèrent en sursaut. « Ouvrez-moi, je vous prie,» dit une voix qui venait de la plaine sur laquelle donnait la croisée des jeunes filles. — (i Entends-tu? » demande la plus jeune à l'aînée; et
elles se rapprochent l'une de l'autre. > Ouvrez-moi,
je vous prie, '> répète encore la même voix. — « C'est un voleur, dit Lisa; il a sûrement sa bande un peu plus loin, et il tâche d'exciter la pitié pour entrer ici. — Cependant, dit Amélie, si c'était un malheureux qui eût besoin de secours! — Bah! je te dis que c'est
un voleur. — Il soupire bien fort, il se plaint Si
j'osais, j'irais appeler Maman; mais traverser deux chambres!... Ah! je n'en ai pas le courage. — Ni moi, reprend Lisa; d'ailleurs je n'entends plus rien; on s'est éloigné sans doute. » Une exclamation de l'étranger fit connaître à Lisa qu'elle se trompait. Enfin celui-ci, las de demander en vain l'hospitalité, garda le silence; et les deux sœurs, après avoir tremblé quelque temps, s'endormirent de nouveau.
Aux premiers ravons du jour, Amélie que n'effravait plus l'obscurité, sortit de son lit. Elle vole à la fenêtre, et aperçoit, sur un banc de pierre placé près de la petite porte du jardin, un paysan étendu sans mouvement; sa léte était appuyée sur un panier qui lui servait d'oreiller, un chien couché à ses pieds fixait sur lui un regard inquiet. Amélie examine cet homme; c'était un vieillard; elle croit le reconnaître; son cœur bat avec violence: ii Ah! s'écrie-t-elle, je ne me trompe pas, c'est le bon Germain, c'est mon père nourricier! » Aussitôt elle court avertir sa bonne qui descend ouvrir la porte; Amélie se précipite vers Germain; c'était bien lui : a Mon bon père, dit-elle en pleurant, réveille toi." Et elle enveloppe les mains du vieillard dans son tablier, pour les réchauffer. Germain ouvre les yeux: «Ah! c'est notre enfant, dit-il. — Oui, bon Germain, mais viens vite, entrons dans la maison, tu es glacé! » On était au mois d'octobre; le froid de la nuit avait engourdi les membres de Germain au point qu'il pouvait à peine les remuer. « Je ne puis me lever, » dit-il d'une voix affaiblie, et en faisautd'inutiles efforts. Amélie sanglottait et disait tout bas: «Voilà l'cftet de ma lâche poltronnerie!» Enfin, aidée par Lisa qui l'avait jointe, et par la bonne, elle entraîna le vieillard dans la maison. La Maman d'Amélie, instruite de ce qui s'était passé, vint apporter des secours au pauvre Germain : « Comment, mon ami, lui dit-elle, ëtes-vous venu si tard? et pourquoi ne pas vous présenter à la grande porte d'entrée, de l'autre côté de la maison?» Germain fut
obligé cic s'y prendre à plusieurs fois, pour faire connaître que le motif de sa visite était un panier de raisin qu'il apportait à sa chère Amélie; que la rencontre d'un ancien ami, avec qui il avait quelques affaires, l'ayant mis en retard, la nuit l'avait surpris, il s'était ctjaré, et n'était parvenu qu'à onze heures du soir à la porte du jardin, où la lassitude l'avait obligée de s'arrêter. « Je l'ai trouvée bien longue, ditil en finissant, cette première nuit passée sur la pierre! — Ah! ne dis plus cela, bon Germain, s'écria Amélie, tu me fends le coeur! » Et la désolée petite avoua ses torts avec un tel chagrin, que Germain et sa mère furent obligés de la consoler. Malgré les soins prodigués à Germain, il eut un gros rhume qui menaça de dégénérer en fluxion de poitrine. Cependant les remèdes appliqués à temps l'en préservèrent, et il en fut quitte pour quelques accès de fièvre, la toux, les maux de tête, et tous les accidents qui accompagnent un rhume opiniâtre.
A compter de ce moment, Amélie fit de grands efforts pour se corriger de ses frayeurs. Quand elle sentait quelque crainte ridicule entrer dans son cœur: (( Et la nuit de Germain! » se disait-elle. Cette pensée lui rendait du courage, la déterminait à surmonter sa poltronnerie pour examiner l'objet de sa frayeur. Ce fut ainsi qu'elle parvint petit à petit à vaincre presque entièrement cette triste disposition. Eisa était plus jeune; il lui fallut un peu plus de temps, et surtout l'exemple de sa sœur, pour obtenir la même victoire.