‹ Le Bon génieChapitre 33 sur 135 · LE KALÉIDOSCOPE · texte numérisé non relu

LE KALÉIDOSCOPE

Je me trouvai dernièrement à une assez jolie foire de village, que nous avions été visiter en nombreuse compagnie. Toutes les personnes de la société avec laquelle j'étais, s'amusèrent à se faire les unes aux autres de petits présents, comiques par le choix et par leur valeur. Je reçus pour ma part les objets suivants : une boucle de pantalon; une tabatière en étain, peinte en couleur d or; une brosse à dents, (dont je n'ai pas osé me servir); une boite à surprise d'où sortait une petite figure grotesque avec des ailes, et qu'on me dit être un bon Génie; un cigarre en chocolat, qui me parut avoir été déjà essayé par plusieurs petits amateurs; enfin divers autres objets qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à moi, je ne me rappelle plus guère quelles choses j'offris en retour de tous ces dons, sauf un seul objet qui mérite quelque attention.

Nous avions avec nous une jeune personne de mes amies, âgée de onze ans, nommée Alphonsine; c'était elle qui m'avait donné la boîte à surprise, en riant comme une petite folle de la tournure de son prétendu bon Génie. Gomme j'allais de boutique en boutique pour chercher un présent à faire à Alphonsine, j'en découvris une où l'on ne vendait qu'une seule espèce de jouet, mais assurément le plus joli et le plus inté-

ressant de toute la foire. T'en achetai bien vite un , et je le portai avec empressement à ma petite amie qui , en le voyant, s'écria : t« Ah! une lunette, une lunette!

— Point du tout, lui répondis-je; c'est un Kaléidoscope.

— Un? — Kaléidoscope. — Oh! le drôle de nom! —

Si vous étiez venue au monde dix ans plus tôt, il ne vous paraîtrait ni nouveau ni étonnant; car il y a à-peu-près ce temps-là que le Kaléidoscope fut un joujou fort à la mode, et que les grandes personnes même s'en amusaient comme les enfants. Et assurément, en effet, c'est un des plus agréables qu'on ait

inventés. Tenez, regardez par ce trou — Ah! que

c'est joli! ah! la belle rosace! quelles couleurs vives et variées! Et puis, en le tournant entre mes doigts, voilà le dessin qui change. Ah! mon bon Génie, bien vite, bien vite, expliquez moi tout cela. — Très volontiers, ma clière amie; mais ici, au milieu de cette cohue, nous serions un peu dérangés. Amusez-vous à varier les dessins de votre Kéléidoscope , à les compter si vous le pouvez, et quand nous serons rentres à la maison, je vous donnerai toutes les e.^plil■ation:^ que vous voudrez. »

A peine étions-nous dans le vestibule, que ma promesse me fut rappelée. Je pris alors le Kaléidoscope'^^ et je commençai ainsi :

«Vous vovez, ma chère Alphonsine, que cet instru-

ment a la forme extérieure d'une lunette d'approche. Les deux extrémités se dévissent, comme dans une lunette; enlevons-les d'abord pour les examiner. En voici une qui est simplement percée d'un trou contre lequel doit s'appliquer l'œil de l'observateur. Quelquefois ce trou est muni d'un verre destiné à grossir les objets. L'autre extrémité représente une espèce de tambour composé d'un cylindre et de deux verres. Le verre extérieur est dépoli, afin de laisser passer la lumière sans permettre à l'oeil de distinguer les objets placés au-delà; il n'est que translucide et point transparent. Le verre intérieur, au contraire, est transparent, pour que l'on puisse distinguer, au travers, ces petites pierres et ces divers petits corps colorés que vous voyez placés dans l'intérieur du tambour.

« Examinons maintenant la pièce essentielle, c'està-dire le corps même de l'instrument. Regardez bien avec moi. Vous voyez que ce cylindre est traversé dans toute sa longueur par deux glaces placées obliquement l'une à l'autre. Vous avez sûrement remarqué que, lorsque deux glaces sont disposées parallèlement en face l'une de l'autre dans un appartement, elles se répètent en ligne droite à l'infini, elles et tous les objets qui sont entre elles. Ici, les deux glaces ne sont pas parallèles, par conséquent cette répétition des objets ne se perpétuera pas en ligne droite; elle aura lieu dans une direction circulaire, et seulement jusqu'à ce que la circonférence soit remplie. Eh bien, dans le Kaléidoscope , les deux glaces forment entre elles un angle de 36 degrés, ce qui est le dixième de la circonférence, puisque la circonférence est divisée en 36o degrés. 11 doit résulter de là que les images seront répétées dix fois par ces glaces, et seront disposées en forme circulaire. Pour vous en convaincre, regardez le trou où l'on place l'œil, par l'extrémité opposée à ce trou. — Ah! c'est vrai, je vois dix trous. — Eh bien donc, lorsque vous regardez par ce trou, les objets placés de l'autre côté dans le tambour, vous devez voir répétés dix fois ceux qui se trouvent entre les glaces. A chaque mouvement que vous faites, vous les déplacez et vous voyez une figure différente. Quelquefois elle se compose de beaucoup d'objets, et cela a lieu lorsque le sommet de l'angle formé par les glaces se trouve placé en haut, parce qu'alors il y a un plus grand nombre d'objets entre elles. Au contraire, lorsque le sommet de l'angle est en bas, beaucoup d'objets à droite et à gauche, se trouvant en dehors des glaces, sont perdus pour la réflexion et pour |a vue, et l'on ne voit plus que de petites étoiles dans le milieu du cercle. — On peut donc voir ainsi une infinité de formes différentes? — Comme vous dites, une infinité; et lorsque vous avez vu une figure et que vous la faites disparaître, il est à-peu-près

certain que vous ne la reverrez jamais. — Cela est triste. — C'est au moins dommage, car il y en a de jolies, n'est-ce pas? — Oh! pour cela oui! je vous remercie bien mon bon Génie. »

Je vous ai rendu compte, mes amis, de cette petite conversation, et je pense qu'il vous sera peut-être malaisé de la comprendre sans avoir un Kaléidoscope sous les yeux; mais en examinant cet instrument, je ne doute pas que ce que je viens d'écrire ne vous paraisse parfaitement clair. Or, il n'est pas bien difficile de s'en procurer un, puisque j'en ai trouvé par douzaines dans une foire de village.

MOTS A L'OREILLE

^ La Religion a fait une vertu de l'Espérance : cette vertu serait trop facile, s'il ne fallait pas de la patience pour espérer.

*4 C'est de la patience que l'Espérance tire son mérite ; c'est dans TEspérance que la patience puise sa force.

^ Souffrir avec patience, attendre avec patience, nous confier dans la justice et la bonté de celui qui nous soumet à des épreuves, c'est ce qui constitue la vertu de l'Espérance.

L'EBÉISISTE.

Quels que soient le rang et la fortune de vos familles, ne dédaignez jamais, mes jeunes amis, les hommes qui exercent des professions laborieuses. Ces hommes sont utiles, et tout ce qui est utile est estimable. Que deviendrions-nous, s'il n'y avait ni laboureurs, ni maçons, ni menuisiers, ni charpentiers, ni forgerons, ni cordonniers, ni tisserands, ni aucun de ces ouvriers laborieux dont le travail supplée à notre mollesse, et nous procure tout ce qui nous est de première nécessité? Et remarquez même que quelques uns de ces hommes apportent dans leur industrie une intelligence, je pourrais dire un génie, qui élève presque l'art mécanique à la dignité et à 1 éclat de fart libéral, et qui met l'artisan presque sur la même ligne que l'artiste. Il y aura cette année, au Louvre, une exposition des produits de l'industrie française; vous pourrez y voir des choses qui, en excitant votre admiration, vous inspireront, j'en suis sûr, une grande estime pour les professions industrielles. Et d'ailleurs, lors même qu'un métier n'aurait pas d'autre avantage que de faire vivre honnête-

ment une famille dépourvue de toute fortune, celui qui l'exerce n'aurait-il pas encore de justes droits à la considération des autres? Rappelez-vous bien cette maxime : Un malhonnête homme peut deshonorer le plus brillant état, mais le plus modeste état ne deshonore jamais un honnête homme. Il peut arriver à celui qui s'y attend le moins, d'être trop heureux de connaître un art manuel. Après les plus violents orages de notre révolution, une partie de ma famille s'était réfugiée dans une habitation isolée au milieu des montagnes. J'étais alors un tout petit enfant, mais je m'en souviens très bien : on n'osait encore se montrer; on manquait de beaucoup de choses nécessaires , et l'on craignait d'aller à la ville ou d'y envoyer, de peur d'attirer l'attention sur notre retraite, où il y avait des têtes proscrites. Entre autres objets dont nous étions privés, je vous citerai les souliers, chose assurément bien indispensable, sur-tout dans un pays plein de rochers et de pierres. Toute la famille était déchaussée. Mon père s'avisa de défaire un vieux soulier, en examinant avec attention sa structure; puis il entreprit de nous faire à tous des chaussures, avec des peaux de baudriers, et il y réussit à force d'application et d'adresse. Je le vois encore, assis sur un tabouret devant une petite table, avec son tire-pied, une lame de razoir qui lui servait de tranchet, et tous ses outils, la plupart de son invention. Je manquais aussi de joujoux : je n'oublierai jamais que mon père me fit un petit charriot fort élégant, attelé d'un cheval qu'il tira tout simplement d'une bûche, en la sculptant avec un couteau et un canif. Ainsi, ce bon père était devenu tout à-la-fois artiste et artisan pour le service de sa famille. Mais tout ce que je viens de vous dire, mes amis, n'était que pour amener l'histoire suivante, dont j'ai beaucoup connu le héros.

Jules de R n'avait que treize ans, lorsque ses

parents émigrèrent avec lui, et se retirèrent dans un petit état d'Allemagne. Leurs biens furent séquestrés,

et il ne resta au comte de R que l'argent qu'il avait

pu emporter avec lui et qui pouvait suffire à peine pour faire vivre cette famille pendant deux ans. L'éducation de Jules, qui avait été très bien commencée, fut interrompue; mais son père mit tous ses soins à la continuer du mieux qu'il put, et le jeune homme s'y prêta avec beaucoup de zèle. Il était déjà assez raisonnable pour bien comprendre la position de ses parents, et il n'ignorait pas que bientôt leurs ressources seraient épuisées. « Le chagrin a altéré la santé de mon père, se dit-il, il ne pourra travailler; c'est à moi d'être son soutien et celui de ma mère; mais il ne faut pas que je compte pour cela sur ce que j'ai appris de latin, d'histoire, de géographie et de mathématiques ; il y a ici trop de gens plus savants

que moi. Non, il faut que je trouve des ressources dans mes bras et dans mon industrie. J'ai beau être

le fils du comte de U , je n'en serai que plus digne

de mon nom, si, en me faisant ouvrier, je réussis à faire vivre ma famille, sans être à la charge de personne. » Ainsi raisonna Jules. A côté de la maison qu'il habitait, se trouvait l'atelier d'un ébéniste qui avait un fils un peu plus âgé que Jules. Jules un jour acosta ce fils, et lui adressa des questions sur son état; puis, il lui fit remarquer que quelques notions de géométrie lui pourraient être utiles, et offrit de lui en donner des leçons, si le jeune ouvrier voulait en retour lui montrer à se servir de la scie, du rabot et du ciseau. Ce petit marché fut conclu, et voilà nos deux jeunes gens se communiquant l'un à l'autre leur savoir. Jules était d'une adresse merveilleuse, et ne tarda pas à devenir plus habile que son maître. L'ébéniste en était dans l'admiration. «Vraiment, dit-il à Jules, en examinant un de ses ouvrages, c'est dommage que vous ne fassiez tout cela que pour vous amuser, car si vous vouliez travailler pour moi tout de bon, je payerais bien un ouvrier comme vous. '> Jules à ces mots fut transporté de joie, mais il n'osa rien répondre sans avoir consulté son père. Celui-ci était un homme de bon sens; après avoir réfléchi quelque temps, il se dit: « De deux choses l'une, ou je suis ruiné pour toujours, et alors pourquoi empêcherais-je mon fils d'exercer une profession qui assurera son existence? ou bien je dois recouvrer ma fortune, et dans ce cas, ce ne pourra être pour Jules qu'une expérience utile, d'avoir vécu quelque temps de son travail. » Jules obtint donc la permission d'accepter les offres de l'ébéniste, à la condition toutefois de ne pas abandonner entièrement ses autres études. Notre jeune ouvrier fit si bien , que le prix de ses journées alla croissant, et mettait véritablement de l'aisance dans le ménage de ses parents : il avait sur-tout, de plus que ses maîtres, du goût, de lintelligence et des idées, et il perfectionnait la forme, la composition, l'élégance de leurs meubles, en sorte que l'atelier s'achalandait de plus en plus.

Trois années s'étaient écoulées de la sorte, lorsque le prince régnant, passant devant le magasin de l'ébéniste, fut frappé de la forme nouvelle et élégante d'un secrétaire exposé devant la porte. 11 entre pour l'examiner de plus près; Jules se hâte de lui en montrer tous les détails. Le prince était charmé : u Qui donc a inventé et exéciTtécejoli meuble? dcmanda-t-il. — C'est ce jeune Français, Monseigneur, répondit loyalement l'ébéniste. — Je l'achète, reprit le prince. Eh mais, continua-t-il , en prenant un livre posé sur un établi, qui donc est en état de lire Horace dans votre atelier? — C'est encore le jeune Français, repartit l'ébéniste avec un petit mouvement d'orgueil; et

▼oilà mon fils à qai il a appris la géométrie, et qui démontrera à Votre Altesse, quand elle voudra, le carré du poténiLS. m Le prince regarda Jules fixement et lui dit: a Jeune homme, ceci est fort extraordinaire; j'espère que vous me direz qui vous êtes? — Monseigneur, je m'appelle Jules , et je suis le fils d'un émigré Français. — Je ne vous en demande pas davantage. Mon ami. continua le prince en s'adressant à l'ébéniste, si vous voulez associer ce jeune homme à vos bénéfices, je vous charge du mobilier de mon château de "***. »

Cette commande du prince rcg'nant ne resta pas ignorée, elle fut suivie de beaucoup d'autres, elle attira les chalands dans l'atelier de Jules, elle devint la source d'une véritable fortune pour les deax asso* ciés. Que vous dirai-je enfin? Le comte de R..— est rentré en France avec sa famille; Jules a racheté le château dont on avait dépouillé son père, et a en la joie de l'y rétablir. Il a travaillé pour cela dix ou douze ans; il est aujourd'hui marié et père de famille; et je suis sûr que ses enfants n'auront jamais de dédain pour les hommes qui exercent des professions laborieuses.

Page 1