LES PUCERONS
Je vais vous parler aujourd'hui, mes amis, d'un tout petit animal, dont l'histoire cependant offre des singularités dignes de fixer l'attention ; c'est cet insecte que vous avez dû voir souvent, en troupes nombreuses, sur les feuilles de diverses plantes, et qu'on nomme puceron.
Si vous avez jamais examiné d'un peu près ces petits insectes, vous avez pu remarquer qu'il y en a qui sont ailés, et d'autres sans ailes; que leur corps est ovale et mou; qu'ils sont lourds, marchent peu, et forment sur les végétaux des groupes qui y paraissent immobiles.
Une des singularités les plus remarquables que présentent les pucerons, est celle-ci : Pendant tout l'été, les femelles mettent au jour des petits vivants; puis, vers la fin de l'automne, elles ne pondent plus que des œufs. Cet arrangement est un effet de la prévoyance de celui qui a tout créé et qui veut tout conserver. Les pucerons périssent tous en hiver; par conséquent, si les femelles continuaient de mettre au jour des petits vivants, à l'approche de cette saison, l'espèce serait détruite aux premiers froids. Mais au lieu de cela, elles font des œufs qui se conservent pendant la saison rigoureuse, et que le retour do la
chaleur fait éclore, en sorte que l'espèce renaît au printemps.
Ces femelles sont très fécondes. Quand elles donnent naissance à des petits vivants, elles en font quelquefois de quinze à vingt dans l'espace d'une journée. Dès que ces petits sont nés, ils marchent, et vont chercher sur la plante un endroit pour s'y fixer et la sucer. Comme ils aiment h vivre en société, ils se placent toujours les uns auprès des autres. Rassemblés sur les feuilles ou sur les branches des arbres, les pucerons paraissent être dans l'inaction; mais ils sont occupés h en tirer le suc avec leur trompe. Souvent leurs piqûres causent des altérations très sensibles aux feuilles, même aux tiges des arbres. Ceux qui vivent sur le tilleul s'attachent aux jeunes pousses sur lesquelles les petits s'arrangent à mesure qu'ils naissent; ils se placent à la file les uns des autres sur un des côtés du jet, font prendre à la nouvelle tige différentes courbures, et se logent dans les cavités qu'elle forme. On voit souvent, sur les groseillors et les pommiers, des feuilles couvertes de tubérosités; ce sont les pucerons qui les font naître. Sur les feuilles de^ l'orme, ils produisent des coques ou vessies creusesV comunuiénient de la grosseur d'une noix, etquelque-\ fois aussi grosses que le poing; ces vessies sont habitées par les petits et par la mère qui y fait ses pontes.
Presque tous les pucerons sont plus ou moins couverts d'un duvet cotonneux, qui adhère peu à leur corps. Le duvet de ceux qui vivent sur le hêtre, offre quelquefois des filets qui ont jusqu'à un pouce de longueur.
Ces petits animaux ont, à rextrémité du ventre, deux espèces de mammelons, d'où découle une liqueur limpide, transparente, et qui s'épaissit à l'air. Elle est produite en assez grande quantité pour que les vessies de l'orme et les tubcrosités des feuilles du groseiller en contiennent des gouttes de la grosseur d'un pois. Cette liqueur a une saveur douce, sucrée, et plus agréable que celle du miel. Les fourmis en sont très friandes, aussi est-on à-peu-près sûr de trouver de ces insectes par-tout où il y a des pucerons. On assure même, d'après des observations récentes, que les fourmis s'approprient, en quelque sorte, des troupeaux de pucerons, comme nous nous approprions des troupeaux de brebis ou de vaches, et qu'elles en piennent grand soin, afin de recueillir cette liqueur qui est pour elles une espèce de lait. Elles les protègent autant qu'elles peuvent, contre les ennemis nombreux qu'ils ont dans les larves de différents autres insectes, qui les dévorent chaque jour par centaines; elles les regardent enfin comme leur bien, comme leurs animaux domestiques. Si les observations faites à ce sujet sont bien exactes, ce fait est assurément un des plus intéressants que présente l'histoire des insectes.
UN MOT A L'OREILLE
^ Un moraliste, qu'on appelle Vauvenargues, a dit: « Lorsqu'on veut se mettre à la portée des autres hommes, il faut prendre garde d'abord à ne pas sortir de la sienne. " C'est pour cela qu'on se rend ridicule en affectant un caractère ou des sentiments qu'on n'a pas, pour plaire à ses égaux ou à ses inférieurs. Mais ce qui est bien plus souverainement ridicule, c'est de prétendre se hausser à la portée de ceux qui sont au-dessus de nous, et jouer le rôle d'un personnage, quand on n'est encore qu'un enfant.