LA JEUNE AVEUGLE
J'avais passé la journée chez un de mes amis d'enfance, qui habite une jolie petite maison dans un riant village, à peu de distance de Paris. Nous respirions l'air frais du soir, assis sous un berceau de chèvrefeuille et de clématite, à l'extrémité du jardin, d'où l'on jouit d'une vue délicieuse. Nous admirions cette belle perspective, nous ne disions que peu de
mots pour exprimer de temps à autre notre ravissement, et mon âme était dans une situation très propre à recevoir des émotions douces. Tout-à-coup un chant céleste se fait entendre, et l'air embaumé par les fleurs, apporte jusqu'à nous les vibrations d'une harpe, et les paroles suivantes, modulées par une voix enfantine, fraîche et pure comme celles des anges:
Adieu, noble flambeau du jour!
Tu vas quitter notre hé.iiisphère; Adieu! Mes pauvres yeux fermés à la lumière, N'ont pas vu ton déclin , hélas ! et ton retour
Ne rouvrira pas ma paupière.
Autrefois je pouvais te voir;
Oh ! je m'en souviens bien encore !
Qu'ils étaient beaux tes feux du couchant, de l'aurore. Quand j'admirais en toi, le matin et le soir,
La splendeur du Dieu que j'adore!
Adieu ! je ne te verrai plus...
Mais je sens ta divine flamme; Elle est comme la foi qui m'éclaire et m'enflamme. Gloire au Dieu qui m'ôta les biens que j'ai perdus!
Je vois encore avec mon âme.
J'avais écouté presque sans respirer, et quand le chant eut cessé, je serrai la main de mon ami et lui demandai : n Qui chante ainsi? — Une jeune aveugle, me répondit-il; là-haut, à côté de ma maison, vous vovez ces deux petites fenêtres, c'est là sa demeure. — Pauvre enfant! dis-je, en essuyant mes veux qui venaient de se mouiller. — Ne la plaignez pas tant, reprit mon ami; elle est bien touchante, mais elle n'est pas malheureuse. Elle m'avait inspiré d'abord, comme à vous, une grande compassion; mais depuis trois ans que je vis journellement dans la société d'Eléonore ( c'est son nom), j'ai pu m'assurer que les jouissances dont elle est privée ne rendent pas sa vie infortunée, et peut-être même sont compensées par d'autres avantages. Peut-être est-ce à cette privation qu'elle doit la tranquillité angélique de son âme, le lepos de son cœur, et une sorte de contentement intérieur dont je ne connais pas de plus touchant exemple. Éléonore avait sept ans, lorsqu'elle fut atteinte de la petite vérole. Cette affreuse maladie exerça sur-tout ses ravages sur les beaux yeux bleus de la pauvre enfant. Pendant plusieurs jours ils restèrent fermés, et lorsqu'enfin les forces du venin furent épuisées... hélas! les yeux étaient perdus pour toujours, et les paupières s'abaissèrent pour voiler les ravages de la maladie. Jugez de la douleur des parent» d'Eléonore! Ce ne fut qu'après l'avoir longuement préparée à ce sacrifice, qu'ils lui laissèrent perdre
l'espoir de recouvrer la vue; mais si l'amour d'un père et d'une mère peut être au{jmenté, le leur s'accrut par le niallieur de leur enfant. I^léonore fut entourée de tant de soins, d'attentions délicates, de tendres prévoyances, que son caractère en ressentit une influence favorable. La {jaîté vive et turbulente qui la caractérisait avant sa maladie, fit place à un air de douceur, de tendresse et de confiance, qui éveillait la compassion dans tous ceux qui l'entouraient, et les disposait k lui rendre sans cesse de nouveaux services. C'est ainsi qu'elle devint un être pur, innocent, gai, aimable et bienveillant. Son éducation fut continuée avec un soin assidu, et elle acquit des trésors d'instruction et des talents agréables, dans lesquels elle trouve une source de jouissances et de consolations, qu'elle paraît goûter et apprécier d'autant plus que tout est pour elle sentiment intime, au milieu des ténèbres continuelles où elle est condamnée à vivre. Il semble aussi que ses autres sens se soient perfectionnés singulièrement par la perte de celui qu'elle n'a plus; et Éléonore est un nouvel exemple de ce fait observé souvent, que la nature prend soin de dédommager les malheureux qui sont privés de la vue, par la justesse de l'ouïe et la finesse du tact. C'est ainsi qu'elle a acquis une adresse merveilleuse pour différents petits ouvrages agréables de tricot, de filet, de perles et autres; qu'elle circule sans crainte et avec sûreté dans toute la maison et dans les environs; qu'elle se rend utile dans l'intérieur en prenant part aux soins domestiques; et qu'elle charme enfin sa famille par ses talents, parles connaissances de son esprit, par l'agrément de sa conversation, et par la bonté de son caractère. Mais tenez, la voici elle-même qui vient me visiter selon sa coutume... »
Ce discours de mon ami m'avait trop intéressé pour que je l'interrompisse. A ses derniers mots, je tournai les yeux du côté qu'il m'indiquait, et je vis s'avancer, seule, les yeux fermés, avec aisance et dignité, une jeune fille de quinze ans. Sa taille était élégante, une simple robe de percale blanche était toute sa parure, et dans ses beaux cheveux elle portait pour unique ornement une rose à demi épanouie, qu'elle y avait placée sans la voir, mais avec l'instinct d'un goût parfait. Un petit mouvement de la main lui faisait éviter les obstacles qu'elle aurait pu rencontrer sur son chemin. Un repos céleste était imprime' sur tous ses traits. On eût dit une belle somnambule, ou un Etre surnaturel appartenant à l'ordre des Esprits bienheureux. Elle avança lentement et d'un air affable; puis tout-à-coup elle rougit en s'apercevant que mon ami n'était pas seul. Celui-ci me fit connaître h elle, et bientôt, ayant repris toute son aisance, elle s'engagea avec moi dans une conversation intéressante. Je
ne pus m'empêcher de lui témoigner quelque surprise de sa gaité. « Il est vrai , me dit-elle, qu'il me manque quelque chose de plus qu'aux aveu{^les de naissance, c'est (Je ne pas ignorer le prix du bien que j'ai perdu. Mais d'un autre côté, ce souvenir n'est pas sans charme; il me représente un vague tableau des beautés de la nature, conmie on se figure avec l'imagination les délices d'un siècle d'or ou d'un séjour de béatitude parfaite. Sans doute, j'ai perdu beaucoup; je me rappelle avoir vu la splendeur du soleil, le doux éclat de la lune, le vif scintillement des étoiles, et cette verdure, et ces jolies fleurs dont je ne sens plus que le parfum, et sur-tout les traits de ma mère, de mon père, de mes amis... Je ne verrai plus tout celai Et cependant, croyez-moi, je ne suis pas malheureuse, je ne pense pas avoir droit de me plaindre de Dieu qui m'a ôté ce qu'il m'avait donné. J'entends encore la voix de mon père, de ma mère, de mes amis; ils voient pour moi, et j'ai encore un cœur pour les aimer. Une vue plus étendue et plus brillante me sera rendue dans une autre vie. Non, non, je ne me plains pas; je loue au contraire l'Être souverainement bon, qui est tout charité, et qui est charité aussi pour moi. Il m'a appris que le bonheur est en nous-méme, et qu'on peut être heureux malgré bien des privations. Je voudrais que tant de gens qui se trouvent à plaindre, souvent pour peu de chose, pussent lire au fond de mon cœur; mon exemple leur serait peutêtre utile. »
Après avoir ainsi parlé, Éléonore, à la demande de mon ami, chanta encore sa romance. Je n'exprimerais jamais bien tout ce que ses discours et son chant me firent éprouver d'émotion , et combien cette soirée laissa dans mon âme d'attendrissement et d'édification.
Il y a actuellement quatre ans que tout cela s'est passé; et ce qui me fait songer à vous le raconter, mes chers lecteurs, c'est que je viens de recevoir une lettre de mon ami, qui m'annonce qu'enfin il est parvenu à obtenir d'Éléonore qu'elle cédât au vœu de son cœur en devenant sa femme. Oh! je réponds bien de leur bonheur à tous deux; et je ne prévois pour Éléonore qu'un seul chagrin, celui de ne pas voir ses enfants. Mais elle s'en consolera encore à force de les aimer.
VARIÉTÉS
Il vient de paraître un petit volume in-i8 de i8o pages, intitulé : Histoire de France depuis l'étahtissement de la moiiarchicjusquà nos jours; par M"' L. de Saint- Ouen. Cet ouvrage qui a été couronné par la Société pour l'instruction élémentaire, est destiné à donner
quelques notions , succinctes mais exactes , de l'histoire de noire pays, aux enfants et aux adultes des classes industrieuses, qui n'ont que peu de temps à consacrer à la lecture et à des études intellectuelles. Je l'ai lu attentivement; il m'a paru très bien fait, et propre non seulement à atteindre le but principal dans lequel il a été composé, mais encore à offrir une sorte de récapitulation commode à ceux qui ont appris l'histoire de France avec plus de détails. J'ai donc un double motif pour le signaler ici : je fais connaître un livre qui peut n'être pas inutile à mes jeunes lecteurs, et je leur indique une bonne action à faire en répandant, parmi les enfants pauvres et dans les familles peu aisées, ce petit ouvrage qui ne coûte que douze sous. Je présume que le nom de l'auteur est déjà connu de plusieurs de mes jeunes amis, qui ont probablement appris l'histoire de France et celle d'Angleterre dans les Tableaux Mnémoniques de M^'L. de Saint-Ouen. Quant à ces tableaux, je les recommande très essentiellement à ceux et celles de mes lecteurs et lectrices qui ne les connaîtraient pas encore. Ils offrent en effet un des meilleurs moyens que je sache, soit pour apprendre, soit pour récapituler, soit pour retenir et retrouver les faits historiques. — On peut se procurer tous ces divers ouvrages, au bureau d'abonnement du Bon Génie,
Un de mes correspondants m'a demandé ce que c'est que la coloquinte. C'est une plante du genre des concombres, qui croît en abondance dans les îles de l'Archipel et sur les côtes du Levant. Sa tige est grêle, hérissée de poils courts, et garnie de feuilles rudes, blanchâtres, velues et tiès découpées. Elle porte de petites fleurs jaunâtres, et des fruits ronds, lisses, de la grosseur du poing. Ces fruits, quand ils sont mûrs, ont une écorce mince, dure, de couleur jaune, et ils contiennent une pulpe ou chair blanche d'une amertume insupportable. On nous apporte d'Alep cette pulpe desséchée. Elle est acre au goût, excite des nausées et blesse le gosier; c'est un p^son. On l'emploie pourtant en médecine, comme vermifuge et comme violent purgatif, mais avec précaution et seulement dans des cas très graves.
C'est une bien laide, odieuse, et dangereuse passion que la colère, et il est bien essentiel de mettre tous ses soins à la vaincre et à s'en corriger de bonne heure, lorsqu'on s'y sent disposé. La colère défigure le plus agréable visage, dépare les plus heureuses qualités, avilit le plus noble caractère; elle altère la
constitution, elle peut même causer la mort de celui qui se laisse emporter par elle. Il ne faut pas attendre qu'elle ait acquis sur nous de l'empire., pour lui résister; car cet empire va croissant, et plus tard il devient impossible de se maîtriser. Alors, mieux vaudrait se séquestrer de la société que de vivre avec les hommes, puisqu'on ne peut plus conserver parmi eux ni amis ni serviteurs. Je ne veux pas aujourd'hui vous attrister, mes enfants, par quelque tableau des funestes et horribles effets de la colère; mais je me rappelle une petite anecdote qui n'a rien d'horrible et que je vais vous dire:
Un valet-de-chambre de lord B**"*, vint un jour lui demander son congé. «Pourquoi veux-tu me quitter? lui dit le comte, d'un ton dur qu'il avait habituellement.— S'il faut vous ledire,Mylord, répondit le valet, c'est que je ne puis pas m'accommoder du caractère de votre seigneurie. — Bah! bah! est-ce parce que je suis colère? Eh bien, je le suis, c'est vrai; mais tu sais que cela ne dure pas long-temps; l'accès n'est pas plus tôt venu qu'il est passé. — J'en conviens, Mylord, répartit le serviteur ami de la paix; mais aussi, il n'est pas plus tôt passé qu'il recommence, I!
Le général anglais V.... commandait une place eu Irlande, et y résidait avec sa femme. Toutes les fois qu'ils sortaient de chez eux, ils étaient assaillis par une vieille mendiante qui avait pris poste à leur porte, et qui chaque jour les importunait par de nouveaux récits de ses misères. La charité de la Lady et la patience du général étaient presque à bout, que l'éloquence de la vieille femme n'avait encorç rien perdu de sa première énergie. Un matin, comme les deux personnages sortaient de leur hôtel et allaient monter en carrosse, la mendiante les aborda en s'écriant: «Ah! Mvlady! ah! Mylord! que je vous souhaite de bonheur pour aujourd'hui et pour tous les jours de votre vie! car je n'ai sûrement pas fait un vain songe la nuit dernière: j'ai rêvé que Mylady me donnait une demie couronne, et Mylord une livre de tabac. — Eh! ma bonne femme, répondit le général, vous ne savez donc pas qu'il arrive ordinairement tout le contraire de ce qu'on a rêvé? — Cest possible, Mylord, reprit la vieille; et s'il en est ainsi, ce sera vous sans doute qui me donnerez la demie couronne, et Mylady le tabac. " Le général ne put s'empêcher de rire de cette saillie, et pensant qu'un bon mot dit avec présence d'esprit , méritait une récompense, il n'hésita pas à réaliser le prétendu rêve de la vieille.
JbiPRiMERiE DE JUIJIS DIDOT AIXÉ, IMPIUMEUR DV ROI, ruc du roni-dc-l,«ili . u* 6.
Dimanche, îg/LiLi.ET 18)7.
Le prix lie l'abonnctueni îst , pour Paris , de 2 2 franrs par an , el de 12 francs pour six mois. Pour les dcparienienis, de 24 francs par an , ei i3 francs pour six mois.
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Bureau de raljoiinemctit, cliez Louis Colas, libraire, rue Daupliine , n" 32; et chez les principaux libraires c-l dirccicurs des postes des dcpartements.
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CORRESPONDA.NCE.
RÉPONSES AUX DERNIÈRES QUESTIONS DU BON GÉNIE
J'avais cru faire merveilles en demandant la description d'un orage, et voilà que je suis tout étonné d'avoir reçu beaucoup moins de lettres que de coutume, parmi lesquelles encore il n'y en a qu'un très petit nombre de parfaitement satisfaisantes. J'aime à penser, sous tous les rapports, que cela tient à ce qu'il n'y a eu des orages que dans peu d'endroits; plusieurs de mes correspondants m'écrivent, en effet, qu'ils n'ont pas eu l'occasion d'en observer depuis ma question , et que, par conséquent, ils ne peuvent m'en donner la description. Ceci m'est une occasion , à moi, de leur donner un avis : s'ils avaient fait un peu d'attention aux orages qu'ils ont pu voir auparavant, ils auraient certainement retrouvé, dans leur mémoire, dans leurs impressions, des traits et des couleurs pour retracer le tableau que je demanJais; je leur conseillerai donc, pour l'avenir, de ne pas regarder avec indifférence, mais d'observer avec intérêt, les phénomènes brillants, gracieux ou terribles que leur offre la nature, les produits divers des arts et de l'industrie, les scènes que présente le monde dans le([ucl ils vivent. Il est peu de moments où l'esprit
n'ait quelque chose à gagner, s'il est attentif à ce qui frappe les yeux et les oreilles.
Parmi les lettres de mes correspondants les plus avancés, j'en choisis trois pour les mettre sous les yeux de mes lecteurs; ce sont celles de Mesdemoiselles Antoinette R. de la M...., Stéphanie de F...... et Caliste
B J'ai des remercîments à faire à Mademoiselle
Stéphanie de F.... : sa précédente lettre qui aurait bien mérité aussi de Figurer dans ce petit Journal, m'avait, par un malentendu, été remise trop tard; je lui sais bon gré de m'avoir dédommagé si proniptement du regret que j'en ai éprouvé. Voici ces trois descriptions qui m'ont paru mériter la préférence :
«Mon bon Gc'nie, depuis que vous nous avez proposé la description d'un orage, il en a fait un à Marseille; mais si peu considérable, que sa description ne serait d'aucun intérêt. Permettez-moi d'y substituer celle d'un plus remarquable que j'ai vu, il y a peu de temps, et que j'extrais du journal que, d'après vos conseils, j'ai contracté l'habitude de tenir, et où je consigne les événements qui sont de quelque importance.
« Voulant aller passer une journée du mois de mai à la campagne, nous parlîiïies par un temps cjimc. et serein qui faisait présager un beau jour. TeOe
campajjne est située sur une hauteur d'où la vue s'étend au loin, et sur terre et sur mer. Vers une heure après midi, j'aperçus au nord-est un {jrand nuage noir qui, s élevant avec beaucoup de vitesse au-dessus de l'horizon, avait tantôt la t'urme d'une ceinture et bientôt après celle d'un énorme rempart; et comme le vent venait de ce côté, il était évident que nous étions menacés d'un orage. En effet, un bruit sourd commença à se faire entendre; les nuées s'avançaient avec rapidité, et prenaient en se développant une teinte moins sombre. L'horizon était déjà à demi couvert; nous jouissions encore de la présence du soleil dont l'ardeur avait redoublé; un nombre infini d'hirondelles rasant le sol d'un vol rapide, annonce que l'orage est près d'éclater; un vent sorti de la mer se met en contraste avec celui qui pousse les nuages, il s'arrêtent, et dans cet instant de station on les voit s'épaissir. Des éclairs brillent, ils sillonnent 1 horizon du nord au sud, et présentent un spectacle vraiment beau et imposant, mais qu'on ne saurait contempler sans éprouver quelque sentiment de frayeur. Le bruit du tonnerre continue et augmente; le vent de l'orage l'emporte sur celui de la mer; le soleil disparait. La prudence me fait entrer dans la maison, et je me place auprès d'une fenêtre d'où je puis sans danger continuer mes observations. La mer agitée avec violence, me présente une scène nouvelle : les nombreux pécheurs et bateliers qui la couvrent, se hâtent de plier leurs voiles et de regagner le port à force de rames. Je vois ces frêles bateaux tantôt s'élever sur la hauteur des vagues écumantes, et tantôt disparaître à mes veux, comme s'ils étaient engloutis dans les flots. Cependant les éclairs se multiplient et se pressent; le bruit du tonnerre devient plus éclatant, mais il est encore éloigné. La pluie s'annonce par de larges gouttes, et tombe bientôt en abondance. Je ne distingue plus ni la mer, ni les montagnes qui l'avoisinent.
«C'est en cet instant qu'on examine avec anxiété si la pluie est accompagnée de grêle, l'un des trois fléaux de la Provence; mais n'eu apercevant point, on remercie la bonté divine de rafraichir ainsi, sans dégât, nos terres déjà arides. La pluie dura environ une heure et un quart; les nuages commencèrent alors à se dissiper, et, à ma grande satisfaction, parut l'arc-en-ciel paré de ses belles et riantes couleurs. Je sortis aussitôt de la maison, malgré les gouttes d'eau qui tombaient encore des arbres, et me promenai avec délices dans les champs qui venaient de reprendre toute la fraîcheur de la jeunesse. Les oiseaux faisaient entendre leur chant mélodieux. Je revois la mer; ses ondes moins agitées ne semblent plus que se balancer et chercher le repos. Eu effet, quelques instants suffisent pour lui rendre le calme
et sa couleur d'azur. Le soleil est sur son déclin, et présente un spectacle presque aussi beau qu'au moment de son lever. Il touche à l'horizon, et se précipite à l'instant dans les ondes.
a Je revins le soir même à la ville, satisfaite d'avoir vu et observé un orage bienfaisant.
.. Antoinette R. de la M...., à Marseille.»
'. Mon bon Génie , les jours s'écoulent sans qu'aucun orage vienne troubler leur sérénité; en vain je prête l'oreille, pas un seul coup de tonnerre ne se fait entendre. Cependant, je désire si ardemment vous prouver mon zèle et mon exactitude, que je rassemble toutes mes idées pour bien me rappeler l'effet qu'a produit le dernier orage que j'ai vu, il y a trois semaines, et que j'étais à même d'examiner avec attention. Le ciel d'abord se chargea, vers le sud, de nuages épais qui, montant avec rapidité, en peu d'instants le couvrirent entièrement, et il devint alors d'un bleu foncé, couleur d'ardoise. L'air était chaud, lourd, épais; le jour baissait, et toute la nature enveloppée d'un sombre voile, semblait être dans le silence, dans l'attente, dans un état d'inquiétude qui se communiquait à tous les êtres, et pénétrait jusqu'au fond de l'àme. Le vent qui s'elait élevé tout d'un coup, tourbillonnait avec violence, enlevait des nuages de poussière, agitait la cime des arbres les plus élevés, et courbait jusqu'à terre les frêles arbrisseaux. Bientôt quelques coups de tonnerre se firent entendre dans le lointain, et de brillants éclairs vinrent sillonner le ciel. L'orage s'approchait peu-à-peu; les coups, qui suivaient presque immédiatement les éclairs, devenaient plus fréquents et plus forts, et l'écho, en les répétant, les rendait encore plus imposants. Enfin, la foudre éclate avec violence; de larges gouttes d'une pluie tiède commencent à tomber; bientôt elle redouble, se précipite par torrents, et est accompagnée de grêle, l'effroi des laboureurs dont elle détruit souvent l'espérance, et les fruits d'une année de soins et de travaux. A ce moment, les animaux cédant à leur instinct naturel, se hâtent de chercher un abri sous les arbres les plus épais; les génisses mugissent en bondissant, et les moutons se pressent l'un contre l'autre, inclinant la tête, et attendant ainsi la fin de l'orage. Il continua pendant quelques heures; enfin la pluie diminua, les coups de tonnerre devenaient plus rares et plus faibles, et bientôt ils cessèrent entièrement. Alors le voile qui couvrait le ciel, parut se déchirer, et découvrit un soleil pâle et jaune qui dorait faiblement des nuages d'une même teinte; l'air était d'une fraîcheur humide; le vent n'agitait plus que doucement les feuilles couvertes de larges gouttes de pluie; les fleurs ranimées par la présence du soleil et sa douce chaleur, relevaient leur tête abattue, et
ouvraient leur calice chargJ d'une rosce brillante; les oiseaux secouaient leurs plumes en agitant leurs ailes, et gazouillaient gaiement, comme pour célébrer le retour du beau temps; la verdure brillait d'un éclat plus vif et plus pur; tout était devenu calme et serein , et cet état de repos contrastait singulièrement avec le bouleversement qui régnait peu avant dans toute la nature. Ah! certainement, mon bon Génie, ce spectacle est aussi beau, aussi majestueux, dans son genre, que celui du lever du soleil; mais il pénètre l'âme d'une émotion bien différente, et laisse une profonde impression de la puissance et de la grandeur du Dieu qui peut ainsi, à son gré, troubler ou calmer l'univers.
« Stéphanie de V , à V »
«Mon bon Génie, dans une anse retirée du beau lac de Mortefontaine, il est une île charmante que son luxe de fleurs et sa position pittoresque ont fait nommer Yîle ilcs Grâces. J'étais assise au bord du lac, dans ce lieu enchanté, lorsque le spectacle tant désiré d'un grand orage se prépare à l'horizon : de sombres nuages roulés par les vents, s'amoncèlent sur nos têtes; l'hirondelle rase la surface de leau; le batelier regagne le rivage, et le berger, sur les hauteurs, rappelle ses troupeaux. Tous les chants du bocage cessent. Tout-à-coup l'éclair déchire la nue, et de ses flancs s'échappent des torrents de pluie et de grêle. Le tonnerre, à coups redoublés, réveille tous les échos des vallées et des montagnes. J'étais ravie et tremblante! Enfin, je regagnai ma demeure, heureuse d'avoir, au prix même de ma toilette, vu un bel orage; mais en passant devant IVglise du hameau, je vis la foule des pauvres laboureurs tout pâles, se presser à la porte du saint lieu; je joignis ma prière aux leurs, je compris leurs craintes, leur peine, et mon enthousiasme pour un bel orage s'est dissipé.
« Caliste B , à Mortefontaine. »
Je ne trouve rien à extraire des autres lettres que j'ai sous les yeux, si ce n'est ce mot d'une petite fille, que me rapporte M. Léandre B , de Marseille.
« Nous nous disposions à sortir de la chapelle où nous nous étions réfugiés, et ma petite sœur était encore à genoux dans un coin. Maman la voit, et lui dit: « Ma fille, vous avez peur sans doute? que faites « vous là? — Rien... je n'ai pas peur, mais... je prie le " bon Dieu pour ceux qui ont peur. »
Je me contenterai de mentionner honorablement les lettres de M. Eugène R...., de Ceauvais; M"' //rr-
""'"'> G , de Lyon; M. Adolplic Lindt, de Paris;
M"' C. J., de Saint-Martin-le-Beau.
Dans le petit nombre de compositions qui m'ont été adressées par mes plus jeunes correspondants, je n en trouve qu'une seule qui me paraisse digne dï-lrc imprimée ici; elle est de M"' Cécile de F...... qui m'a
donné, comme on va le voir, deux tableaux au lieu d'un.
(i Mon bon Génie, je n'ai pas pu très bien voir un orage, cependant je vais lâcher de vous en faire la description, le mieux qu'il me sera possible.
u J'ai d'abord vu tous les nuages s'amonceler d'un côté du ciel, tandis que l'autre côté était d'un bleu magnifique. Alors la pluie commença à tomber; les éclairs à annoncer chaque coup de tonnerre. Il tombait en même temps de la grêle plus grosse qu'on n'en avait jamais vu. Le soleil donnait sur la pluie, et on aurait cru qu'elle était d'or. J'aurais été curieuse de bien voir cet orage; mais depuis que j'ai appris que les pauvres paysants des endroits où l'orage est tombé n'avaient plus rien du tout, je ne l'ai plus autant désiré.
u Ne pouvant pas bien, mon bon Génie, répondre à votre question, parce que j'habite Paris, et que probablement je ne verrai plus d'orages, ou que je ne les verrai qu'imparfaitement, on a eu la bonté de me mener passer dans la campagne une belle soirée au clair de lune, pour que je vous en fasse la description, et que je puisse, en quelque sorte, concourir avec les autres.
" Toute la nature était tranquille, lorsque j'aperçus dans le ciel une jolie teinte rougàtre; puis j'en ai vu sortir une grosse boule argentée. Elle s'élevait paisiblement, et répandait une douce clarté sur toute la campagne; elle brillait sur les vitres des maisons; et, h travers le feuillage, elle donnait une clarté moins éblouissante, mais plus agréable à la vue. Ce qui m'a paru le plus joli , c'est lorsque je Tai vue se refléchir dans l'eau: elle argentait l'endroit de la rivière où elle se réfléchissait, et elle paraissait jeter des étincelles jusqu'au bord de l'eau.
(i Oh! mon bon Génie, qu'il est agréable de se promener au clair de la lune! Cette douce lumière mélancolique est si bien décrite dans de très jolis vers de Lemierre, que j'ai api ris il y a long-temps! mais ils sont trop connus pour que je les cite.
u CÉCILE DE V , à Paris.»