DU NATUREL DANS LE STYLE
J'ai deux mots à dire aujourd'hui à certains de mes jeunes correspondants qui se donnent, je crois, beaucoup trop de peine pour bien faire, et qui, à force de contourner leurs phrases et de courir après des expressions brillantes, pompeuses et recherchées, finissent par s'éloigner tout-à-fait du naturel et de la simplicité d'où le stvle doit emprunter son principal charme. J'ai déjà fait cette observation à propos de quelques descriptions du lever du soleil, où l'on me parlait de CAuwre aux doigts de rose et des portes de COrieiit; j'ai retrouvé encore un peu de cette prose poétique hors de saison, dans plusieurs des descriptions d'orages qu'on m'a adressées; j'y ai trou%'é la foudre prête à réduire te inonde en poudre, C univers prêt à se dissoudre, les cataractes du ciel, et des inversions telles que celle-ci : Des portes du Sud alors, obscur et peu à peu givssissant, s'élève un menaçant nuage. Je n'ai pas besoin sans doute de faire remarquer combien ces expressions et ces tournures sont forcées, contraintes et désagréables au bon sens autant qu'à l'oreille; je suis sûr qu'elles paraîtront telles à ceux même qui les ont écrites, lorsqu'ils les reliront ainsi isolées. Ce serait se tromper grandement que de prendre tout cela pour de l'élégance ou de l'élévation ;
ce n'es$ tout bonnement que de l'affectation et de la recherche, deux défauts dont je conseille fort h ceux qui y sont disposés, de se corriger, et que j'invite les autres à éviter soigneusement. Voulez-vous, mes amis, savoir en quoi consistent la noblesse et l'élévation du style? Dans un choix d'expressions justes qui n'aient rien de commun ou de trivial; dans l'arrangement de ces expressions en phrases et périodes bien coustruites, présentant un sens clair et un son harmonieux; dans quelques images, enfin, qui ne soient pas trop prodiguées, qui ne choquent jamais le bon sens, et qui'frappent l'esprit à propos, sans heurter la raison. V^oulez-vous savoir en quoi consiste Telégance du stvle? Dans un bon choix d'expressions simples, arrangées avec goût, mais avec simplicité, de manière à flatter roreille et l'esprit sans les fatiguer. Voulezvous savoir en quoi consiste la grâce du style? Dans le naturtl, dans ce naturel qui fait que les chosesîont dites du ton qui convient à chaque sujet; que la peine qu'on a pu prendre à les biens dire, n'est point aperçue par le lecteur; que l'expression, toujours la plus convenable, ne parait pas avoir été cherchée; qu'on a l'air, enfin, d'avoir eu quelque chose a dire, et de l'avoir dit tout simplement, de sou mieux sans doute, mais sans aucun effort.
Ce sont là, mes amis, les véritables qualités du
style, telles que je désire vous les voir acquérir. Mais pour cela, il ne faut point se battre les flancs afin de prodi(;uer les expressions sonores et pompeuses; il ne faut point multiplier les inversions qui fati{juent l'esprit en rendant le sens ohscur; il ne faut point met(re à contribution les poètes anciens et modernes, pour reproduire leurs tournures et leurs images dans une prose où elles n'ont que faire. Retenez bien, en général, ces quatre principes, pour les appliquer lorsque vous écrirez :
1°, Que votre pensée soit claire et nette dans votre esprit, avant de chercher à l'exprimer.
2°, Ne vous appliquez pas à donner à vos expressions un autre ordre que l'ordre naturel des idées.
3°, Donnez-vous la peine de réfléchir, afin de trouver et de choisir l'expression la plus juste, c'est-à-dire celle qui rend le plus exactement et le plus clairement votre pensée.
4°, N'employez des comparaisons, des images, des figures, que quand elles doivent donner plus de force à ce que vous voulez exprimer, le faire mieux comprendre, ou le faire mieux goûter. Pour cela, que vos comparaisons soient toujours justes, vos imag[es toujours vraies, vos figures toujours claires.
J'ai cru devoir saisir l'occasion qui s'est offerte, de vous donner ces petits conseils; mais je ne terminerai pas cet article sans ajouter que, s'ils peuvent vous être utiles à tous, j'en ai remarqué peu parmi vous dont les dispositions les rendissent absolument nécessaires.
Encore un mot, pour vous dire qu'après le délai fixé pour les dernières réponses, j'en ai reçu à-peuprès autant qu'il m'en était parvenu avant. La plupart de ceux et celles qui les ont écrites savaient bien qu'ils écrivaient trop tard; c'est un peu la faute du beau temps. Je leur sais gré toutefois de n'avoir pas été retenus par l'idée d'arriver après coup ; leurs lettres n'en compteront pas moins pour concourir au prix de semestre.
MOTS A L'OREILLE
^ La beauté de l'âme embellit la figure humaine, donne de la grâce aux gestes, et quelque chose de touchant au son de la voix.
^ Le mérite, dit Montesquieu, console de tout. La vertu console encore bien mieux que le mérite, car si le mérite est quelquefois malheureux, c'est la vertu qui le console.
^ Dieu fait du bonheur un devoir, en nous apprenant qu'on n'est heitreux que par la vci-tu.