‹ Le Bon génieChapitre 39 sur 135 · LA CURIOSITÉ ET L'INDISCRÉTION · texte numérisé non relu

LA CURIOSITÉ ET L'INDISCRÉTION

«Ma chère Eudoxie, emmène avec toi la petite Clara dans le cabinet de ton père; tu lui montreras les tableaux et les estampes, tandis que je vais causer d'affaires avec sa Maman. Vas, vas, ma fille. " En prononçant ces paroles, madame Savigny indiquait aux enfants la porte du cabinet, et, par une légère ondulation horizontale de la main droite, décidait la marche irrésolue d'Eudoxie, qui visiblement quittait à regret le salon.

iiVas^ vas, ma fille! C'est-à-dire, pensait Eudoxie, nous ne voulons pas que tu entendes ce que nous allons dire. J'ai pourtant treize ans passés; il me semble qu'à cet âge Mais les parents sont mystérieux!.... Viens, mon chou.

— (( Ah! qu'il est joli, le cabinet de ton Papa! Montre-moi, montre-moi, explique-moi tout bien en détail,» s'écrie en entrant la petite Clara. Eudoxie voulut commencer méthodiquement ses explications : il Voici d'abord une vue du Mont-Blanc, dessinée par Villeneuve. Cette montagne... — Mont-Blanc! C'est bien nommé, dit Clara; que de neige!... Ah! voici une montagne de feu h présent! Qu'est-ce que c'est donc que cela? — Comme tu sautes d'un objet à un autre, Clara! allons par ordre, je te prie. » — Clara: "Non, non, la montagne de feu avant tout! » — Eudoxie: « C'est une éruption du Vésuve, peinte à la gouache par un artiste Italien. On raconte que Pline, le naturaliste... » — Clara: « Ah! les jolis enfants, qui lisent sur la cheminée! En quoi sont-ils faits? » — Eudoxie : « En bronze ; c'est un métal... » — Clara : «Comment appelles-tu ce gros meuble bombé?» — Eudoxie: «C'est nn secrétaire à cylindre.» — Clara: «Ah!... cylindre! Qu'est-ce que c'est?" — Eudoxie: «En cylindre est un... une... C'est difficile à t'expliquer : un cylindre , c'est... » — Clara : « A quoi servent ces petits serpents dorés qui alongent le col? » — Eudoxie: « A soulever le cylindre, ou plutôt le demicylindre, pour ouvrir le secrétaire... Comme cela... Ah! mon Dieu! Papa ne l'a pas fermé à la clef; c'est la première fois qu'il Toublie... » — Clara : u Oh! faut pas toucher! ferme, ferme, Doxie, le secrétaire de ton Papa; car Maman dit qu'il ne faut jamais toucher au secrétaire, n Eudoxie rougit du conseil de Clara; sa main tressaillit, et elle ferma précipitemment le secrétaire.

Nous ne suivrons pas davantage les deux enfants dans l'examen du cabinet: seulement, nous en ferons la remart|ue, les descriptions d'Eudoxie devinrent tout-à-coup si brèves, que la petite Clara, malgré sa vivacité, n'eut plus une seule occasion de l'interrompre. Eudoxie, au contraire, coupa court aux questions de sa jeune amie qui lui demandait l'expli-

cation d'un baromètre, en s écriant : u Attends, ma chère, on nous appelle; viens, Clara, nos Mamans ont fini. » Soit qu'en effet les Mamans eussent rappelé leurs filles, soit que le retour des enfants abrégeât la visite, la mère deCIara prit congé de madame Savigny.

Cependant Eudoxie se met au piano; mais elle presse la mesure, fait de fausses notes, saute deux ou trois variations de son air, et trouve bientôt un prétexte pour entrer seule dans le cabinet de son père, qui ne doit revenir que le soir. Coupable Eudoxie! Sa conscience murmure, ses jambes tremblent, son cœur bat avec force; elle approche du secrétaire, s'éloigne, revient, lève le cylindre, le referme, l'ouvre encore, hésite un moment... Mais la curiosité l'emporte, Eudoxie succombe... Elle vient de tirer un tiroir où se trouvent plusieurs manuscrits.

Le prenjier qui frappe ses regards porte ces mots en titre: a ma fille. Que n'y avait-il: ah! ma fille-' Cette exclamation sans doute eût emprunté de la conscience d'Eudoxie un accent de reproche capable de la rappeler au devoir; mais hélas! quand la voix du devoir se tait, la voix menteuse de la passion murmure des excuses : « A mafillel Cet écrit est pour moi, mon Père me le destine; un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe? » Eudoxie saisit le cahier, et commence à lire ce qui suit :

«Voici, chère enfant, les derniers conseils que tu " recevras de ton père, car j'ai pou de temps à vivre. «J'ai consulté les gens de l'art, la cause de mes pal- (1 pitations est un anévrisme au cœur; cette maladie «ne pardonne pas; mes jours sont donc comptési( Puis-je en faire un meilleur usage que de causer Il avec toi sur ton bonheur à venir? Du moment que «tu vis le jour, ma fille, tu devins l'intérêt de ma « vie, l'objet de mes pensées, le but de mes espérances; "tu rajeunis mes goûts, tu ravivas ma ferveur; je M priais pour toi, ma fille, je demandais à Dieu pour « mon enfant des bénédictions, c'est-à-dire, des vertus u et leur récompense; je comptais cultiver... »

Eudoxie n'en peut lire davantage; ses pleurs, ses sanglots lui troublent la vue; le manuscrit tombe de ses mains: «Mon Père! mon pauvre Père! mon bon Père! Ah! grand Dieu!» Elle a peine à se soutenir. Cependant elle songe à sa mère: « Oh! qu'elle ignore le terrible secret! » Vite, Eudoxie ramasse et replace l'écrit douloureux, elle referme le secrétaire avec angoisse, avec remords, et monte dans sa chambre pour pleurer, repleurer, et s'essuyer les yeux, et laver son visage, et cacher son désespoir à sa mère.

A partir de ce moment, Eudoxie ne connaît plus que la douleur. Ses regards inquiets ne peuvent se porter sur son Père, sans que ses larmes soient prêles à couler. La sécurité, la douce joie de sa mère a pour elle quelque chose de déchirant. Un sourire, une

caresse de son père, lui brise le cœur. Il faut étouffer ses soupirs, cacher ses mortelles alarmes. Tant de contrainte est au-dessus de ses forces; Eudoxie tombe maliulc. Le médecin conseille la distraction; mais hélas! (juand l'âme est profondément affligée, la joie revient-elle par ordonnance?

Un soir qu'Eudoxie paraissait plus triste et plus soufiranle qu'à l'ordinaire, M. Savigny s'avisa de lui proposer une lecture pour la distraire. « Autrefois, dit-il , tu écoutais avec plaisir des contes et des petites comédies que je composais pour toi. J'ai dans mon secrétaire quelques manuscrits que tu ne connais pas; je vais les chercher. » A ces mots, Eudoxie pâlit, et fut prête à se trouver mal. Sa mère lui fit respirer un flacon de vinaigre; les couleurs lui revinrent. M. Savigny alla chercher dans son cabinet plusieurs petits cahiers. « Voyons, dit-il, ce que nous allons lire: Histoire de deux orphelines... Je t'ai déjà lu cela. La Curiosité punie... Passons, ce conte ne t'amuserait pas. Testament d'un père à sa fille... Tu ne connais pas cette nouvelle; j'espère qu'elle t'intéressera. J'en ai puisé le sujet dans un ouvrage allemand. Le début en est triste, mais rassure-toi, le dénouement te fera plaisir. Hum! hum!

« Lettre première. Le ministre Hunier à Louise Hunier,

« sa fille.

• Weimar, lo octobre 1782.

« Voici, chère enfant, les derniers conseils que tu « recevras de... »

«x\h! Papa, ce n'est donc pas vous! n s'écrie Eudoxie, en sautant au cou de son père; et des larmes de joie inondent son visage. « Ce n'est pas vous! que je suis heureuse! c'est un roman! oh! bonheur! Papa, je fus bien coupable! j'ai ouvert votre secrétaire, j'ai voulu lire vos papiers; mais ne me grondez point, j'ai été cruellement punie! d M. et madame Savigny embrassèrent leur fille; la santé d'Eudoxie revint; la curiosité, l'indiscrétion ne revinrent jamais.

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