‹ Le Bon génieChapitre 46 sur 135 · COURAGE ET DISCRETION · texte numérisé non relu

COURAGE ET DISCRETION

Mélanie, à peine âgée de sept ans, donnant le bras à sa sœur un peu plus grande qu'elle, traversait la cour de leur externat, où les élèves se livraient aux plaisirs de la récréation. L'une d'elles, poursuivie par une compagne, s'élance vers les deux sœurs pour s'en faire un rempart; mais son mouvement trop rapide heurte ^lélanie avec violence, et la renverse sur le pavé, malgré les efforts de Louise pour la retenir. Les cris douloureux que pousse aussitôt la pauvre enfant , amènent M°' P...., la maîtresse de pension , qui s'informe auprès des jeunes filles effrayées, de la cause du bruit qu'elle entend. Mélanie se plaint de beaucoup souffrir au bras; on le regarde... il était cassé. Désolée de cet accident. M"" P.... envoie chercher en même temps un chirurgien et les parents de Mélanie. Le chirurgien arrive le premier; il remet le bras de la petite qui commençait à se calmer, quand sa grand'maman parut. On conçoit la consternation de cette dernière, et son effroi en apprenant le malheur arrivé à sa petite fille. Elle l'emmène avec sa sœur, en recommandant à toutes deux, ainsi qu'à la domestique qui les suivait, de garder, sur ce qui venait de se passer, le plus profond silence auprès de M"' Durieux, mère des petites, qu'une maladie retenait au lit depuis trois semaines, et à qui une révolution pouvait devenir funeste. On leur dit que Mélanie venait de prendre la rougeole, ce qui empêcherait qu'elle ne la vît pendant quelque temps.

Mélanie fut installée dans la ëhambre la plus éloi- <vnée de celle de sa mère. La bonne Maman, dont les inquiétudes n'étaient pas dissipées, fit appeler son chirurgien qui déclara que le bras était mal remis, et qu'il fallait subir une nouvelle opération. Mélanie et sa sœur se mirent à pleurer amèromciit; la bonne Maman pâlit, trembla, et usa de toutes les ressources de sa tendresse pour encourager Mélanie; la pauvre petite fut convaincue, elle pleura plus bas et se résigna.

La bonne Maman qui craignait les éclats de la douleur de Louise, voulut la renvoyer; mais elle n'était plus là. On la cherche, et on la trouve agenouillée derrière la porte de la pièce voisine, les mains appuyées sur ses oreilles pour ne pas entendre les plaintes de sa sœur; elle priait Dieu qu'il adoucît son mal. La bonne Maman la dérangea de cette occupation touchante, et l'embrassant tendrement, elle la pria de s'éloigner. Madame Durieux la faisait demander dans ce monient ; Louise se rendit auprès de sa mère qui remarqua la trace de ses larmes et en voulut savoir la cause. Louise ne mentait jamais, et elle devait garder le secret. Elle se tut, et recommença à verser des pleurs. Étonnée du silence obstiné de Louise qui

était ordinairement si confiante, si docile, M"" Durieux conçut quelques alarmes sur Mëlanie; elle aurait bien voulu se rendre auprès d'elle, mais l'injonction formelle du médecin , la crainte de compromettre la sanic d'un troisième enfant qu'elle nourrissait, la retinrent. Elle fit venir la bonne de ses filles, et d'après l'assurance qu'elle en reçut, que Mélanie n'était pas en danjjer, M"" Durieux tourna son attention sur ce qui lui parut bumeur bizarre de la part de Louise. Après l'avoir (jrondée doucement, elle l'envoya travailler seule dans le cabinet voisin, où la bonne petite put pleurer à son aise.

Quand Mélanie vit le chirurgien s'approcher de son lit, elle se jeta e'perdue sur le sein de sa bonne Maman, en s'écriant : « Oh! ne me laissez pas toucher! tous ces hommes me feront mourir. — Mon enfant, dit la bonne Maman, tu m'avais promis d'être courageuse; si tu te refuses à ce qu'on le demande, tu resteras infirme. — J'aime mieux cela que de souffrir comme la première fois. — Tu affliges ta mère pour toute la vie... — Eh bien, faites ce que vous voudrez, dit Mélanie, en se laissant aller sur son oreiller. Mais, îijouta-t-elle, la porte est ouverte, fermez-là, pour que petite Maman n'entende pas mes cris; je les retiendrai le plus que je pourrai, pourtant je n'ose pas répondre de ne pas crier. » Le chirurgien était habile, il abrégea pour la malheureuse enfant le moment terrible qu'elle avait redouté.

Après avoir terminé la tâche que lui avait donnée sa Maman, Louise courut vers sa sœur; son tablier était rempli de ses joujoux. « Chère Lili, lui dit-elle, que tu as dû souffrir! Mais c'est fiqi maintenant; tiens, je te donne tous mes joujoux, même ma poupée à la robe rose. Si j'avais quelque chose de plus beau, je te l'offrirais aussi. Ton mal m'a fait tant de peine! Va, il ne t'arrivera plus rien , à présent, quand nous marcherons ensemble; j'irai toujours en avant pour te garantir. »

Mélanie resta dix-neuf jours au lit, montrant une patience angélique qui toucha tous ceux qui en furent témoins. Sa sœur, durant ce temps, fit connaître les trésors d'affection que renferme un cœur fraternel. Que de tendres caresses ! que de prévenances amicales! quel zèle soutenu! Enfin, M"" Durieux, fatiguée de la longue absence de Mélanie, annonça sa ferme volonté de la voir; il fallut amener celte dernière. Pour éviter l'impression que pourrait faire sur M"" Durieux le bras en écharpe de Mélanie, la bonne Maman avait annoncé quelle s'était fait mal en tombant. Elle parut, guidée par Louise; sa pâleur, sa démarche tremblante, l'air craintif et tendre de sa sœur qui avançait une de ses mains pour la préserver du contact des objets qui auraient pu l'atteindre, frappèrent M"" Durieux. Elle ouvrit ses bras à Mélanie,

l'accabla de caresses et de questions; Mélanie repdit les |>remièr£S, et répondit constamment aux secondes: «Je me suis fait mal en tombant,» sans que l'attendrissement de sa mère pût l'engager h lui ap] 'rendre combien elle avait été digne de sa pitié.

Elle reprit insensiblement ses forces, ainsi que M'"' Durieux qui apprit, un an après et par la bonne Maman, l'événement arrivé à Mélanie, et la discrétion des deux petites filles. Ce trait fut raconté; il donna la meilleure opinion de leur caractère, et chacun a jugé qu'elles seront un jour des femmes dignes d'affection et d'estime.

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