‹ Le Bon génieChapitre 49 sur 135 · DE LA MÈRE MONIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MÈRE MONIQUE

Il y a quelques années que, me trouvant dans un village des montagnes de l'Auvergne, je remarquai, en me promenant, et je serais tenté de dire avec envie, une cabane située à peu de distance de ce village. Elle était bâtie au pied d'un rocher sur lequel croissaient de grands chênes; un beau prunier planté à l'entrée fournissait des fruits et de l'ombrage; et il y avait derrière, un petit jardin où l'on voyait de belles fleurs. On me dit que cette cabane appartenait à un jeune sculpteur qui y venait de temps en temps, et qu'auparavant elle avait été habitée par une vieille femme nommée la mère Monique, ce qui était cause que le nom de Maison de la mère Monique lui était demeuré. « Elle est morte, la pauvre mère Monique, continua la paysanne que j'interrogeais; et tous les habitants du village l'oKt regrettée, mais particulièrement les enfants à qui elle contait de belles histoires, à qui elle donnait des prunes de son prunier et des fleurs de son jardin; car la maison était, de son temps, telle que vous la voyez; la mère Monique cultivait déjà, non seulement des légumes pour son usage, mais des fleurs pour réjouir sa vue et pour faire des présents à ses jeunes amis. Elle avait perdu , en moins de trois ans, son mari et trois enfants, et elle se consolait en chérissant les enfants des autres. Tous la visitaient; mais l'un des plus assidus était un orphelin, nommé Célestin, dont elle était la consolatrice. Privé de ses parents, cet enfant n'avait pas trouvé, chez les étrangers qui le recueillaient successivement, l'indulgence d'un père et d'une mère; il s'en fallait beaucoup ! Et sur-tout depuis quelque temps, il servait comme pâtre chez un laboureur qui le traitait fort durement. Il est vrai que Célestin ne montrait pas autant d'activité dans son service, qu'il en montrait dans ses amusements; ses moutons faisaient souvent du dégât dans les propriétés voisines du lieu où il les gardait, tandis qu'il s'amusait, ou à les représenter, soit avec de la terre glaise, soit avec du bois qu'il façonnait à l'aide de son couteau , ou bien à lire les livres qu'il parvenait à se procurer. «Je ne «blâme pas tes goûts, lui disait la mère Monique, (i ils sont honnêtes; tu as employé à apprendre à lire (i le temps que les autres emploient à jouer, et le Il maître t'a trouvé tant de dispositions, qu'il t'a enu seigné gratis et t'a même donné des livres, un peu «déchires, à la vérité, ce qui n'empêche pas qu'il u n'ait fait une bonne action dont il sera sûrement « récompensé. Maintenant, tu aimes à lire, et c'est « bien naturel. Il n'est pas non plus étonnant que tu « te plaises à faire tes vaches et tes moutons de terre « et de bois, puisque lu y mets beaucoup d'adresse et

«que je ne saurais moi-même m'empêcher de rire, «lorsque je vois tous ces joujoux rangés sur mon « grand coffre; mais il est mal de négliger les occuu pations qui te sont imposées , pour te livrer uniquc- « ment à celles qui te plaisent. Ton maître le paie « pour veiller avec soin sur ses moutons, et non pour «en faire les portraits; et ceux que tu fabriques ne «l'indemniseraient pas delà perte des véritables, s'ils «s'égaraient par ta faute. Remplissons d'abord nos «devoirs, mon enfant, et livrons- nous ensuite à «d'honnêtes récréations; il y a temps pour tout, n Le jeune Célestin sentait la sagesse de ces conseils, et cherchait à s'y conformer, aussi devenait-il plus vigilant et était-il moins souvent réprimandé. Cependant, il ne se trouvait pas heureux chez son maître, et ne l'aurait peut-être pas été davantage dans une autre maison.

« Un jour qu'il venait, comme à l'ordinaire, conter ses chagrins à sa vieille amie, il fut bien étonné de trouver chez elle deux jeunes Messieurs occupés h examiner ses ouvrages rangés sur le grand coffre. « Voilà le fabricant, » dit la mère Monique, lorsqu'il entra. Les Messieurs le regardèrent d'un air de bienveillance, et lui firent des questions auxquelles il répondit d'abord avec beaucoup de timidité; mais encouragé bientôt par l'affabilité des étrangers, il perdit son embarras et développa une intelligence qui parut leur plaire. Ils parcouraient ces montagnes pour leur plaisir; l'un était un sculpteur en réputation, et l'autre un de ses amis qui habitait Clermont et chez qui il était venu passer quelque temps. Frappés du riant aspect de la cabane, ils avaient voulu s'y reposer, et les ouvrages de Célestin ayant attiré leur attention, la mère Monique n'avait pas négligé cette occasion de faire l'éloge de son protégé, en sorte qu'ils étaient fort bien disposés en sa faveur, lorsqu'il parut. Sa figure douce et agréable leur plut beaucoup; ses réponses n'annonçaient pas un enfant ordinaire, et le sculpteur qui voyait, dans les grossières ébauches qu'il avait sous les yeux, le germe d'un véritable talent pour la sculpture, proposa à Célestin de l'emmener et de lui enseigner sa profession, le pâtre sauta de joie, et voulait partir sur-kcbampj mais la mère Monique lui fit observer qu'il y aurait de la grossièreté à quitter ainsi son maître, et qu'il fallait lui donner le temps de se procurer un autre berger. Il fut convenu qu'elle conduirait ellemême Célestin à Clermont; et en effet, quinze jours après, on les vit, parés tous deux de leurs habits de fête, traverser le village, dont tous les habitants venaient à l'envi leur souhaiter bonne chance. Le maître de Célestin, an moment de le quitter, ne se souvint plus que de l'honnêteté et de la douceur de ses mœurs, et joignit ses vœux à ceux dont on le comblait. Il

partit donc chargé des bénédictions universelles. Elles lui ont profité: le bcul|;teur qui l'avait emmené, lui a enseigné son art, ainsi que celui de la fK-inturr-, et il est devenu fort habile dans tous les deux. Maintenant il est riche: mais dès l'instant ou il a commencé à gagner de l'argent, la mère Monic|ue n'a manqué de rien. Il a voulu qu'elle eut quelqu'un pour la servir, et qu'elle ne travaillât que pour son plaisir; il l'avait représentée dans un tableau, filant devant la porte de sa cabane, et si ressemblante, que la pauvre lémme riait et pleurait ( haque fois qu'elle regardait cette peinture, qui est maintenant placée dans la plus belle chambre de la maison que Célestin habite à Paris. Il est venu ici lorsque la mère Monique a été malade de sa dernière maladie; il ne l'a pas quittée jusqu'à la fin, et il pleurait à l'enterrement, comme si c'eût été celui de sa mère. On a placé par son ordre, sur le tombeau, une belle pierre où sont écrites des paroles qui témoignent sa reconnaissance envers sa vieille amie. Au reste, il n'a oublié personne; le maître d'école qui lui avait enseigné à lire, a reçu une somme d'argent qu'il a placée et qui lui procure un honnête revenu: le laboureur, chez qui il elaii pâtre, a aussi reçu de beaux présents; il a doté la jeune servante de la mère Monique, et Ta mariée à celui qui l'avait remplacé en qualité de pâtre chez son maître, le laboureur. Le mari et la femme habitent maintenant la maison de la mère Monique; mais Célestin n'a pas d'autre logement lorsqu'il vient au village; et il est bien certain qu'il ne s'en défera jamais. »

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