LE PRÉSOMPTUEUX
Le jeune Alfred de X...., était fort peu laborieux, mais doué d'une extrême facilité qui lui avait procuré de nombreux succès, pendant le cours de l'année, et sur laquelle malheureusement il comptait beaucoup trop. L'époque du concours pour les prix étant arrivée, Alfred ne douta pas qu'il ne dût obtenir tous les premiers, sans se donner beaucoup de peine. Il avait une trop haute opinion de lui-même, il faisait trop peu de cas de ses émules, pour penser qu'une seule victoire put seulement lui être disputée; aussi, chaque fois qu'on entra dans la salle du concours, ne manqua-t-il pas de manifester cette assurance, en disant à ses camarades, avec un insolent orgueil: (i Quel est celui d'entre-vous, Me>sieurs, qui aura le second prix?» Ses camarades, qui le redoutaient en effet, se contentaient de hausser les épaules, sans rien repvTudro.
Cependant, les maîtres qui dirigeaient le concours,
avaient songé à la nécessite de donner une leçon à Alfred, pour réprimer sa présomption, et lui faire sentir qu'on ne parvient à rien sans travail. Ils avaient donc choisi les sujets de compositions de la manière la plus désavant.TJjeuse pour Alfred , c'est-à-dire qu'aucun de CCS sujets n'était de nature à pouvoir être bien traité avec de l'esprit et de l'intelligence seulement, et que tous exigeaient une instruction positive que le iravail et l'étude peuvent seuls donner.
Lorsque ces sujets étaient dictés, quelques malins élèves, qui connaissaient bien la portée d'Alfred, jetaient sur lui de côté un regard accompagné d'un sourire tant soit peu ironique. Mais Alfred, toujours aussi assuré, aussi convaincu de sa supériorité, n'y faisait seulement pas attention, et sortait le premier de la salle, en remettant au surveillant sa copie, d'un air leste et dégagé.
Ce que les maîtres avaient prévu arriva: les compositions d'Alfred furent pleines d'esprit, mais aussi de contre-sens, et de fautes grossières qui attestaient une ignorance frappante.
Le jour de la distribution des prix, Alfred parait, dans luie toilette très soignée et avec un visage de triomphateur. On proclame: prix de version latine,
de thème, de version grecque rien pour Alfred,
pas même une nomination! vers latins enfin, un
sixième accessit! Quand son nom retentit pour la première fols à la dernière nomination, un éclat de rire général partit de tous les bancs, et le pauvre Alfred confus, humilié, aurait voulu pouvoir se rendre invisible. Mais ce fut bien autre chose, lorsqu'en sortant, il trouva à la porte quatre vigoureux commissionnaires qui vinrent lui offrir leurs services pour emporter son accessit. Ils avalent été appostés là par un camarade mauvais plaisant; et cette scène donna lieu à de nouveaux éclats de rire, au milieu desquels le présomptueux puni se hâta de disparaître.
On assure que, l'année suivante, Alfred a obtenu deux prix, et qu'il a été fort applaudi par ceux-là même qui s'étaient le plus moqués de lui. Cela prouve qu'il a eu le bon esprit de profiter de la leçon, ce qui mérite beaucoup de félicitations et d'estime.
LE SINGE, L'ANE ET LxV TAUPE.
FABLE
Le singe, un beau jour, se trouvant
En pointe de philosophie, D'un ton sec et grondeur disait : « Quelle folie
(1 De s'en aller toujours vantant
« Des œuvres de dame Nature
(( Et la sagesse et la beauté!
« Regardez-moi , voyez comme je suis traité !
a Elle fut, mes amis, bien aveugle ou bien dure, <i Quand de cette façon elle m'a fagotté.
<i Ai-jereçu de sa munificence « Une palme de queue, un pouce seulement?
« Non, par Mercure! et cependant,
<i Elle en pourvut en abondance, « Mille animaux divers sur lesquels j'ai le pas,
(I Depuis les lions jusqu'aux rats. »
Il eût poussé plus loin sa plainte et ses bêlas.
Si l'ine n'eût pris la parole :
« Du ait objet de ton regret frivole
(( Je ne fais, dit-il, aucun cas.
u Une queue! à quoi bon? à servir d'exercice « A ce bambin qui cruel en riant, « Pour son plaisir, comme pour mon supplice,
Il La perce d'un dard insolent!
« Ami, le vrai malheur, c'est de manquer de cornes. « Mon regret sur ce point ne peut avoir de bornes : « Les cornes ! parlons-en : quel trésor précieux !
(i Vois le boeuf à qui la Nature
« A fait don de cette parure; « Comme il est Imposant! comme il offre à nos yeux
« Un front noble et majestueux!
a Les béliers, les chevreaux, cette Inutile engeance, « Ont des cornes pourtant ! Et mol , des animaux
" Le plus u tile et le héros , « Je porte un front privé d'une telle défense! « Jusqu'à mon dernier jour j'en verserai des pleurs. '> La taupe les entend : a Imprudents raisonneurs, (( Suspendez, leur dit-elle, un injuste murmure:
« Jetez plutôt sur moi les veux ; (c Ai-je connu jamais la lumière des cieux(i)? (1 Eh bien , je n'en fais pas la guerre à la Nature. « Soyez aussi prudents , et tout en ira mieux. »
Elle avait bien raison : voulons-nous être heureux? Gardons-nous de compter les nombreux avantages Qu'à nos pareils sur nous la Nature a doimés; Mais jetons nos regards sur les infortunés. Moins bien partagés et plus sages.
CORRESPONDANCE
EXPLICATION DE LA DERNIÈRE CUAILVDE
Le mot de ma dernière charade est Montmartre, dans lequel on trouve mont et martre. En voici l'explication, que j'extrais de trois des lettres qui m'ont été écrites sur ce sujet :
(i) Les yeus de la taupe sont si imperceptibles, qu'on a cru, pendant long-temps, qu'elle en était totalement privée. C'est ce que suppose encore ici le fabuliste italien Pignotti, de qui cet apologue est imité.
«Un mont n'est point une inégalité placée sur la terre au hasard; c'est une source de bienfaits sans cesse renaissants. Les montaffnes sont destinées à entretenir et à perpétuer les différentes sources qui forment les rivières et les fleuves. Sur leurs flancs, croissent un nombre infini d'arbres et de plantes, qu'on ne saurait cultiver dans les plaines avec le même succès. Enfin, elles fournissent à Tentretien de plusieurs espèces d'animaux qui nous sont fort utiles, et mettent certaines contrées à l'abri des froids les plus piquants. On peut distinguer trois cwdres de montagnes : les unes, (et ce sont les plus hautes), aussi aiiciennes que le monde, sont composées de matières vitrifiables. Les montagnes du second ordre, ouvrage des eaux, doivent leur origine à une grande quantité de dépôts marins. Enfin, celles du îs-oisième ordre sont un rassemblement de sables, de grès, de cailloux, de corps marins, de débris de végétaux, et sont également produites par les eaux. » (M"' ***, de Versailles.)
« La martre est un petit quadrupède Carnivore, de la grosseur de la fouine dont elle ne diffère que par sa couleur. On n'en trouve généralement que dans les forêts du Nord, en Europe, en Asie, ou en Amérique. Elle fait la chasse aux oiseaux dont ell2 suce les œufs, et prend les mulots, les loirs, etc. Lorsqu'elle est sur le point de faire ses petits, elle s'empare du nid d'un écureuil, et dans le printemps, y dépose sa portée. Son poil long, ferme, luisant, de couleur brune mêlée de roux, est employé pour fourrures; mais il est bien loin de valoir celui de la martre zibeline, quadrupède encore plus petit, qui habite la Laponie et la Sibérie, et dont le poil, presque noir, plus court, plus doux et plus lustré que celui de la martre proprement dite, est aussi beaucoup plus estimé. » (M"' Antoinette R. de la M , à Marseille.)
« Montmartre est un village situé sur une hauteur, au nord et près d'un des faubourgs de Paris, auquel il donne son nom. Quelques personnes font dériver ce mot de Mons Martis, d'autres de Mons Martyrum; ces deux étyuiologies peuvent être vraies : on sait qu'il y avait, sur cette montagne, un temple dédié à Mars, et on dit que saint Denis et ses compagnons y souffrirent le martyr vers l'an 260. Ce village, d'où l'on découvre tout Paris et quantité de villoges environnants, renfermait autrefois une abbaye de femmes où Henri IV établit ses quartiers, lorsqu'il fit le siège de Paris. Depuis quelques années, on a découvert, dans ses immenses carrières à pb'itre. des animaux fossiles de diverses espèces, qui ont beaucoup donné à penser aux savants sur les révolutions du globe. » {W' Aline L , à Baugé.)
Quelques autres lettres ajoutent que l'on voit tourner, sur la hauteur de Montmartre, de nombreux moulins à vent, et que les ânes de ce village sont en grande réputation.
Parmi les meilleures explications que j'ai reçues de cette charade, je citerai celles de M"° Sophie Cli.;
M"' Stéphanie de F...... à V ; M^' Jnnette de C....,
à Metz; M"' Clémence de F...., à Viilebadin; M"' Ce-
Unie de B , à Caen; M"' Cécile de F.....; M"' Fir-
ginie B , à Besançon; W^" Augustine, au Lude; et
M"'' Ernestine de Saint-Y...., à Paris.
QUESTIOîSS
Je prie mes jeunes correspondants et correspondantes de vouloir bien répondre aux questions suivantes :
Qu'est-ce que la sensibilité?
Qu'est-ce que la susceptibilité?
Quelle différence y a-t-il entre l'une et Pautre?
Gomme ces questions seraient trop fortes pour mes plus jeunes amis, en voici une autre que j'adresse à ceux qui sont âgés de moins de onze ans: itoai^
Par quels moyens un enfant peut-il prouver sa reconnaissance aux différentes persotmes qui lui veulent du bien?
J'attendrai les réponses dans le délai de ce jour au dimanche 3o septembre courant.
Ces questions sont les dernières de ce semestre. Celles que je proposerai au mois d'octobre prochain seront les questions spéciales pour les prix annuels, qui seront décernés, avec les prix de semestre, dans le commencement de novembre.
CHARADE
D'un sonore instrument le nom est mon premier; Nul de nous ne serait, s'il n'était mon second; En vidant sou tonneau , quand il arrive au fond ,
Silène trouve mon dernier; Une mère célèbre eut pour nom mon entier.
( Ceux qui devineront le mot de cette charade et qui voudront m'en donner lexplicatiou, pourront me l'adresser en même temps que leurs réponses aux questions proposées dans ce numéro.)
iMPRiMEHre DE JULES DIDOT AINE, imprimevr or roi, rue du roni-ac-Lodi , 11" 0.
Dl.MA.NaiE, iGsEPTF.M. iSj;
Le prix de l'alioaneincni nt , pour Paris .de 12 fraoo par an , el de 12 fiaacs pour six mois; jM)ur les départcmeois, de i\ francs par an, et i3 fianrs pour six mois.
IV* AN.NLE. N" 20.
Bureau de rabooDemen' , chez Louis Colas, libraire, rue Dauphine , n* Sa ; et chez les principaux libraires et directeurs des potles de* dcpanemcots.
J5©M (Biaai
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COREESPO^'DA^'CE.
RÉPONSES DU BON GÉNIE
A DIVERSES QUESTIONS DE SES JEOES AMIS
On m'a demandé :
Qu'est-ce que le furet, et comment se sert-on de cet animal pour faire la chasse aiLX lapins?
Le furet est un petit quadrupède carn ssier qui a, comme la fouine, le corps alonfjé, le museau pointu, des dents très aiguës, et les pattes armées d'oncles tort piquants. Son poil est roux, avec une teinte plus ou moins brune. Il se laisse facilement apprivoiser, et est même susceptible de recevoir une certaine éducation; il connaît son maitre, entend sa voix, et lui obéit.
L'animal auquel ]e furet est particuMèrement porté par son instinct à faire la guerre, est le lapin. On |irofitede cette disposition pour donner à ce dernier une chasse d'autant plus amusante qu'on n'y voit point couler le sang. On se rend auprès d'un terrier de lapms; à chaque gueule de ce terrier, on place une poche en filet, dont l'ouverture est entourée d'une ficelle qui doit la serrer et la fermer, comme une coulisse, lorsque le lapin s'élancera dans la poche et
pressera contre le fond. Cette ficelle formant coulisse, est assujettie à une petite broche de bois, que l'on fiche dans la terre. On intercepte ainsi toutes les issues du terrier , à l'exception d'une seule par laquelle on introduit le/aref dans cette habitation souterraine: mais auparavant, on a soin de le museler, afin qu'il ne puisse qu'effrayer les lapins, et non en faire sa proie, he furet alors parcourt l'intérieur du terrier, y poursuit les lapins dans toutes leurs retraites, et les harcèle avec ses griffes. Sa présence seule suffit ordinairement pour les épouvanter, et les obliger à s'enfuir par les gueules du souterrain. C'est alors qu'ils se jettent dans les poches de filet, où on les prend tout vivants. Quelquefois pourtant, les vieux lapins expérimentés savent très bien reconnaître que le furet est uniselé, et dans ce cas, au lieu de sortir imprudemment de leur terrier, ils y restent, se rassemblent plusieurs dans un coin, y attendent de pied ferme leur ennemi, le battent et l'obligent à la retraite. De son coté, si le furet n'est pas muselé, il lui arrive d'oublier son devoir el de céder à l'attrait du plaisir et d'un bon repas; il s'empare d'un lapin, lui /'' suce le sang jusqu'à ce qu'il soit largement repus.^"*^ après quoi, il s'endort dans le terrier, et si l'on nf^ veut pas le perdre, il faut attendre son réveil penl*"" dant cinq ou six heures. \V
Si l'on pose roreille sur le sol, tandis que le furet est dans le terrier, on v entend un grand mouvement, comme si quelque chose roulait sous la terre. On juge par là que le /ureMravaille, qu'il a trouve' du gibier et qu'il le poursuit. Cette chasse est vraiment très amusante, et peut divertir même de jeunes filles, car elle ne présente nul danger ni aucun spectacle cruel.
Qu'est-ce que la fantasmagorie?
Lia fantasmagorie est une espèce de lanterne magique. Je vous ai expliqué, dans le temps, mes amis, ce que c'est que la lanterne magique, et je vous rappelais même cette explication dans mon dernier numéro, à l'occasion du microscope solaire. Si vous l'avez retenue, vous allez comprendre de suite en quoi consiste la fantasTi^agorie.
Dans la lanterne magique, le spectateur voit la machine qui est placée entre lui et la toile. Dans la fantasmagorie, au contraire, c'est la toile qui est placée entre la machine et le spectateur. Cette toile doit être noire, et la salle où se donne le spectacle, parfaitement obscure.
Dans la lanterne magique, la lumière passe librement dans le double tuyau qui contient les deux lentilles, et va projetter un grand rond lumineux sur la toile qui est blanche; les verres sur lesquels sont peints les objets qu'on veut montrer, sont transparents, ainsi que les couleurs de ces peintures, en sorte que les objets paraissent coloriés sur un fond blanc. Dans Xa fantasmagorie , au contraire, les verres sont noirs et opaques, et il n'y a de transparent que les objets qui y sont représentés. Il en résulte que la lumière, interceptée par ces verres opaques, ne peut projetter un rond sur la toile, et qu'on y voit paraître seulement l'objet représenté qui est la seule partie transparente du verre. Cet objet paraît beaucoup plus lumineux dans \a fantasmagorie que dans la lanterne magi([ue, parce que, dans la première, tout est complètement obscur autour de lui; il y produit aussi d'autant plus d'illusion, que le spectateur ne voit point la machine, qu'il ne distingue pas mémo la toile, que la figure lumineuse semble être suspendue dans l'air au milieu des ténèbres, et qu'enfin, s'il n'est pas prévenu, il ne sait comment expli(juer cotte apparition.
Une des circonstances qui la rendent sur-tout frappante, est celle-ci: Par un effet des lentilles grossissantes, l'objet se montre petit ou gros, suivant qu'on approche ou qu'on éloigne la machine de la toile. Ainsi, on faisant mouvoir cette machine derrière la toile, on peut, à volonté, grossir ou rappetisscr la figure fantasmagorique. Le sjiectateur qui |
ne peut juger de cela, croit la voir approcher quand elle grossit, et la voir s'éloigner quand elle diminue de volume. C'est cette illusion qui constitue un des principaux effets de \a fantasmagorie. Je vous laisse à penser ce qu'elle a dû produire sur les premiers qui ont vu ce spectacle, lorsqu'il était encore un mystère pour le public. Afin de mieux disposer l'esprit des spectateurs aux impressions qui les attendaient, on avait soin de leur faire parcourir des couloirs faiblement éclairés par des lampes rares et pâles, et décorés d'emblèmes sinistres. Us arrivaient ainsi dans une salle obscure, où bientôt leur apparaissait un fantôme, un spectre lumineux, tantôt s'approchant , grossissant avec une effrayante rapidité, tantôt se retirant à perte de vue et disparaissant dans la nuit. Puis, venaient des diables cornus, dansant, avec des squelettes, des danses infernales; puis, des figures reconnaissables de gens morts depuis long-temps, et qui paraissaient animées de menaçants et sinistres mouvements. Il y avait là de quoi terrifier les âmes faibles et pusillanimes, de quoi bouleverser la raison des ignorants; mais U n'y eut peut-être jamais de plus forte preuve de cette vérité, que, si nous connaissions, si nous vovions de près l'objet qui épouvante notre imagination, nous serions presque toujours forcés de rire nous-même de notre terreur. En effet, tout cet infernal et diabolique spectacle n'était pas autre chose qu'une lanterne magique perfectionnée.
Ouest-ce qui sale la jner?
Qu est-ce qui fait claquer un fouet?
Qu est-ce que le nœud gordien ?
Pour la première de ces questions, je renvoie à l'article que j'ai donné sur le sel; pour la seconde, je renvoie aux articles que j'ai donnés sur Van- et sur \eson; pour la troisième, je renvoie à l'histoire d'Alexandre le Grand, que tous mes lecteurs doivent connaître ou apprendre.
Je continuerai mes réponses à d'autres questions, dans mon prochain numéro.
PPxIX DE VERTU