DU VIEUX SAULE
«Conviens, ma chère Lucie, que nous avons de charmants enfants, disait M. Albert à sa femme, en se promenant dans le parc de Clairfontaine, par une belle matinée du mois de juin; comme ils s'aiment, comme ils sont intelligents, gais, roses, frais et heureux! — Ah! ces chers petits! que Dieu les conserve et les protège, reprit madame Albert. Quel bienfait du ciel, mon ami, que d'aussi aimables enfants! quelle reconnaissance nous devons à Dieu pour notre Pauline et notre Jules! ils intéressent tous les instants de notre vie, ils rajeunissent nos goûts : Jules t'a rappris la balle; Pauline m'a remise au piano.» — M. Albert: «Maintiens ta force. Lucie, car la petite commère a bonne envie de te rattraper. » — M"" Albert: « Avant qu'il soit "trois mois, mou Jules gagnera son père aux doubles tours, d
En causant tous deux d'un sujet si doux, M. et M'"' Albert avaient remonté le cours d'un petit ruisseau, jusqu'au lieu de sa source. Un saule antique, dont jamais la hache ne mutila les branches, ombrageait de son feuillage argenté le bassin rocailleux, où l'on voyait sourdre et bouillonner l'eau. Un sable fin et blanc comme la neige, une tombe noire et brune, des plantes aquatiques du plus beau vert d'émeraude marquetaient de teintes variées le fond du bassin. Le lierre, la clématite et la pervenche rampaient au pied du saule, et tapissaient les roches de grès bleuâtre qui dessinaient les contours irréguliers de la fontaine. Des touffes de roseaux, d'iris et de glayeuls, la scolopendre, le nénuphar aux feuilles vernissées mariant leur sauvage verdure aux fleurs de l'églantier, du convolvulus et du jasmin, jnêtaient un nouveau charme au pittoresque de ce joli Méandre.
« lleposons-nous à lombre de ce bel arbre, Lucie, dit M. Albert à sa femme: nous y serons à merveille pour causer de Jules et de Pauline. — Volontiers, répondit M"'" Albert; rien n'invite comme une eau limpide à former des plans de bonheur. » — ^I. Albert: i( Ma fille est blanche et douce comme ce frais liseron, qui se détache si pur, si plein de grâce, sur ce réseau de verdiu-e. 1) — M'"" Albert : «Mon Jules est svelte et souple comme cette jeune branche de saule. » — M. Albert: « Hum! souple!... à la course, à la danse; mais pour le caractère, il s'en faut qu'il soit très flexible! " — M""' Albert: « Il est vrai que souvent son indocilité m'afflige et m'effraie; à tout conseil, à toute remontrance, son premier mouvement est de résister. Je sais bien qu'ensuite, sou bon cœur, l'amitié qu'il nous porte, le font céder à la raison; mais plus tard, dans le monde, les leçons de rex[)érience le trouveront rétif; celles là sont dures et n'ont rien de |>aternel.Omon ami, je tremble, quand j'y songe." — M. Albert: « Quel dommage r[ue cette fou{;ue, celte ardeur de volonté dérange mes ])rojets! il m'eût été si doux de ^^,arder Jules près de moi sans cesse, et de me consacrer à son éducation! mais sans docilité la chose est impossible. Kspérons que le collège domptera... )i — M'°' Albert: « Ah! qu'il sera malheureux au collège, avec son caractère! Pauvre enlant!» — M. Albert : « Lucie, Peau de la fontaine est toujours limpide, et voilà nos rêves d'avenir qui se troublent. •!
— M"' Albert : u Oh! jVspèrc que mon Jules... S'il voulait être docile, cet enfant-là ferait notre bonheur et le sien. » — M. Jlbcrt : « Pauline est si douce ! » — M'"' Albert : «Oui, mais elle est indolente: la paresse, chez elle, rend infructueuses les nieillcuies dispositions. Elle se décourage au moindre obstacle; la plupart de ses dessins ne sont point termines; elle abandonne, elle oublie bien vue les morceaux qu'elle savait le mieux sur le piano. » — M. Albert: «Cela tient peul-ètre à son âge. » — M""" Albert: « Non , mon ami, c'est paresse chez elle: sa chambre n'est jamais rangée; ses livres, ses estampes restent où elle les pose, dans le parc ou dans le salon; elle ne remet rien à sa place; elle oublie son ombrelle, ses gants, son mouchoir; elle se fait habiller comme un enfant de quatre ans; et souvent elle s'ennuie, n'ayant de courage ni pour le jeu ni pour l'e'tude. » — M. Albert : « Tes remarques son vraies, ma chère Lucie; la paresse chez Pauline entraine le désordre; Jules est indolent, emporté; il ne faut jias que la tendresse nous aveugle; nos regreissont fondés: luttons avec constance contre les défauts de nos enfants.» — yi"'' Albert : « Viens, mon ami, quittons cette fontaine: hélas! certaines pensées peuvent rompre le charme de la plus aimable solitude. »
Après avoir visité la laiterie, le potager, l'île des roses et les nouvelles plantations, M. et M""" Albert, de retour au château, trouvèrent leurs enfants h l'étude. Jules recommençait un thème, contre lequel il s'était insurgé la veille. Pauline terminait, avec urie patience et une application visibles, la tète de Minerve, qu'elle avait abandonnée depuis plus de quinze jours. M. Albert ne pouvait en croire ses veux. Pauline avait mis ses bouts de manches; sa mie de pain, ses estompes, son canif étaient rangés près d'elle dans un ordre inaccoutumé. Jules, dès qu'il voit son père, lui saute au cou, l'embrasse, et montrant son cahier d'un air radieux: «Voilà le thème d'hier, s'écrie-t-il; je ne le quitte plus qu'il ne soit fini, je veux même le recommencer, s'il le faut, jusqu'à ce qu'il soit sans fautes. Oh! Papa, tu verras! — Tu verras, Maman, ajouta Pauline, tu verras ma tète... — Et la mienne donc, dit Jules, c'est celle là que je veux corriger! »
A partir de ce monicnt, en effet, imc grande amélioration se Ht remaniuer dans le caractère des deux enfants. Sur un signe de Pauline, Jules réprimait tout-h-coup ses excès d'insubordination; sur un regard de Jules, sur un mot, sur un : Courage ma sœurl Pauline triomphait de son indolence; elle s'appliquait tout de bon à l'étude, rangeait sa chambre, serrait ses robes, fermait ses tiroirs. Pour une observation, une réprimande, Jides bondissait tout au plus huit ou dix pouces en l'air, puis sur-le-champ il redevenait calme, docile et doux connue un mouton. Pauline ombrait ses tètes, dejniis les che\cux jus([u'aux tlraperies. Elle perdait peu à peu l'habitude Je dire en toute chose : En voilà assez, ce n\'st pas la peine d'en faire davantage. Sa mère enfin la voyait d'elle-même rapprendre ses anciens airs, perfectionner les nouveaux, et rouler sans mollesse, d'un bout à l'autre du clavier, des vingtaines de gammes dans tous les tons.
I.n s'applaudissant d'une si heureuse métamorphose, M. et M""^ Albert ne savaient à quoi l'attribuei-, quand un matin, l'un d'eux, errant dans le parc, trouva par hasard le mot de rénigme. Ce fut >I. Al-
bert. 11 se promenait seul sur le bord de l'eau, rêvant ;i ses enfants, quand il se trouva précisément en face du vieux saule. (Quelle est sa surprise d'y voir une porte ouverte, formée d'un grand morceau d'écorce, artistement rattaché avec du fil d'archal! il recotinaît l'ouvrage de l'industrieux Jules; il se rappelle l'époque de la grande réforme, à la suite d'une conversation entre sa femme et lui, justement au pied de ce même saule. Tout est clair, tout s'explique. « Voyons, se dit M. Albert, l'intérieur de ce rustique et 'mystérieux réduit.!) Et voilà le Papa qui se baisse et se blottit dans le tronc caverneux du saule gigantesque, dont il ferme Ja porte. Or vous conviendrez, mes chers amis, qu'il a bien le droit d'y rester à son tour, lorsqu'à travers une crevasse, il voit ses deux enfants se diriger vers la fontaine.
Au pied du saule, tout près de la petite porte, le sol un peu renflé forme un siège de mousse, où le frère et la sœur viennent s'asseoir, en mangeant des cerises.
Pauline: « Si j'avais à ma disposition un grand, grand terrain, je sais bien comment je le planterais pour en faire un jardin de mon goût, n — Jules: « Conte-moi cela : tu peux bien planter un jardin en l'air, comme on bâtit des châteaux en Espagne. !> — Pauline: u Au milieu de mon terrain, j'aurais une pelouse verte; mais au lieu de gazon ordinaire, elle serait composée de réséda, de violette, de pervenche, de muguet, de marguerites, de primevères, de menthe, de mélisse et de fraisiers. Autour de ma pelouse d'une forme irrégulière, régnerait une allée sablée de joli sable jaune, plein de coquillages fossiles, comme on en trouve à Grignon. Le reste de mon jardin ne serait qu'un bocage en amplritbéàtrc : je planterais d'abord des arbustes qui ne croissent pas très haut, tels que des lauriers, des faux-ébéniers, des boules de neige et des rosiers de lîengale. Viendraient ensuite des arbres un peu plus giands : des lilas, des pins, des tulipiers, des érables, des platanes, enfin des chênes, des hêtres, des frênes et de hauts peupliers, lîien entendu que de petits sentiers serpenteraient par-ci par-là, conduisant à des cabinets d'arbustes fleuris, où l'on trouverait des bancs pour se reposer. » — Jules: « Ton jardin serait délicieux, mais tu oublies qu'il y faudrait un joli pavillon couvert en ardoise, avec un papier écossais...» — Pauline: «Non, un papier bronze pâle, afin d'v placer des dessins et des {;ravures. » — Jules : « Tu as raison , nous aurions de belles lithographies représentant des vues de Suisse, d'Italie et d'Angleterre... >j— Pauline: >- Et de France, donc: il y a de si beaux paysages en Auvergne, en Dauphiné, en Normandie. ^^— Jules: u Autour du cabinet régnerait un corps de bibliothèque à hauteur d'appui, plein de voyages, de comédies, de contes, de fables et d'histoires.'» —Pauline: « Sans compter la collection du Bon 6'é»/e, joliment cartonnée avec un dos de maroquin. » — Jules : « Au milieu du pavillon, une table ronde couverte d'un tapis vert, sur laquelle serait une boite à couleurs, du papier velin et des crayons, n — Pauline : «Et sous la table, en levant un coin du tapis, on trouverait, sur une autre tablette, des volans, des raquettes, des cordes a sauter, des balles élastiques, des dominos, des dames, des échecs, et... » — Jules: « Un nt-cessaire à ouvrage, avec votre permission, ma chère sœur.» — Pauline: « Certainement : et j'irais souvent travailler
dans le pavillon, tandis que M. Jules me ferait la lecture. » — Jules : " En attendant que les arbres poussent et que mon pavillon sorte de terre par un coup de baguette, retournons au chàteau; »
Dès que les enfants se furent éloignés, M. Albert, qui n'avait rien perdu de leur conversation, sortit de sa cachette; il remit son crayon dans son souvenir, et son souvenir dans sa poche... Ah! mon Dieu! qu'est-ce que je dis là? Mes jeunes lecteurs vont deviner le dénouement; et quand, l'année'prochaine, Jules et Pauline verront, réalisés par les soins d'un bon père, la pelouse parfumée, le bocage en amphithéâtre et le joli pavillon, il n'y aura de surprise que pour eux. Qu'importe, au reste? Le jardin de Pauline, le pavillon de Jules, sont conformes en tout aux plans des petits architectes; sauvons à nos amis une répétition fastidieuse, et laissons leur imagination sympathique se représenter la joie des deux enfants.