LES ÉPHÉMÈRES
C'est encore pour repondre à une question d'une de mes correspondantes, que je vais parler aujourd'hui des éphémères.
On donne ce nom à un genre d'insectes ailes, qui vivent h peine un jour quand ils ont acquis leur dernière forme. Il y en a qui ne voient jamais le soleil; ils naissent après qu'il est couché, et meurent avant qu'il reparaisse sur l'horizon.
Ces insectes ont le corps alongè, très mou; la fête courte, large; plusieurs yeux lisses; les ailes triangulaires; le ventre long, de forme cylindrique, terminé par deux ou trois fihts fort longs, et les pattes de devant très grandes et avancées.
Les éphémères sortent des rivières et des lacs, à certains moments de l'année, dans une abondance surprenante. En Hollande, elles se montrent en été; dans d'autres contrées, h la fin du printemps; vers le milieu de l'été, on en voit aux environs de Paris, des nuées qui obscurcissent l'air.
Ces insectes sortent de l'eau parce que les œufs don ils proviennent y ont été déposés, et que c'est tians l'eau qu'ils Ont vécu sous leurs premières formes de larve et de chrysalide. La larve a six pattes, la tète triangulaire, le corps divisé en anneaux dont le der-
nier porte trois filets presque aussi longs que le corps, et plus ou moins garnis d'une frange de poils disposés comme les barbes d'une plume. La couleur varie du brun au jaunâtre. Les habitudes de ces larves diffèrent, selon les espèces: il y en a qui passent leur vie dans des habitations fixes; chacune a la sienne, qui consiste en un trou creusé au-dessous de la surface de l'eau, dans la terre qui en forme le bassin. Ces trous sont placés horizontalement et ont deux ouvertures; on ne peut mieux les comparer qu'à un tube de verre qu'on aurait plié en deux. Ce logement, ainsi composé de deux pièces, est toujours proportionné à la grandeur de la larve; tous les vides que son corps y laisse sont remplis par l'eau dont elle est environnée, comme elle le serait au milieu de la rivière; et elle y est en sûreté contre la voracité des poissons et de différents insectes aquatiques. D'autres larves à" éphémères sont, pour ainsi dire, errantes: tantôt* elles nagent, tantôt elles marchent au fond de l'eau. Ces animaux qui paraissent si faibles, ont cependant des organes assez forts pour digérer une nourfilure très grossière: ils ne semblent s'alimenter que de terre, dont ils rejettent les grains après lui avoir enlevé ce qu'elle a de succidant.
Les nymphes ou chrysalides ne diffèrent des larves, qu'en ce qu'elles ont des fourreaux d'aides sur le dos.
Lorsque les éphémères sont prêtes à quitter leur dépouille de nymphe, elles sortent de l'eau et vont se placer sur quelque endroit secj elles ne tardent pas à se débarrasser de leur peau qui se fend au-dessus de la tète et du corps; aussitôt que X éphémère en est sortie, elle s'envole.
C'est ordinairement le soir, vers l'heure du coucher du soleil, que cette dernière métamorphose s'opère. L'insecte, qui a vécu, sous ses premières formes, un, deux et même trois ans, n'a plus à jouir, dans son nouvel état, que de quelques instants d'existence. 11 semble n'y être parvenu que pour remplir en grande hâte une dernière fonction, celle de déposer sur l'eau une multitude d'œufs qui tombent immédiatement au fond. Chaque femelle a environ huit cents œufs à pondre, ce qu'elle fait en un instant, se tenant appuyée sur l'eau même, au moyen de ses longues pattes de devant et des filets de sa queue.
Les éphémères n'ont pas de bouche très sensible, et il n'y a pas d'apparence qu'elles aient besoin de prendre aucune nourriture pendant le peti de temps qu'elles ont à vivre; elles sont si faibles et si délicates, que le moindre attouchement les blesse. Celles des environs de Paris, dans certaines années, sur la fin de l'été et pendant trois on quatre jours de suite, offrent aux habitants des boids de la Seine une sorte de phénomène : il en nait un si grand nombre en peu d'heures, qu'elles forment un nuage épais. Mais bientôt, qu'est devenue cette prodigieuse quantité d'é/)/iémères? Il n'en paraît plus dans l'air; elles sont déjà mortes ou mourantes; une grande partie est tombée dans la rivière même où elles ont vécu. Les poissons n'ont aucun jour dans Tannée où ils puissent faire une chère aussi abondante, et c'est pour eux un grand régal que ce mets auquel les pêcheurs on donné le nom de manne. Celles qui, en tombant dans l'eau, ne sont pas devenues la proie des poissons, n'en périssent guère plus tard ; elles sont bientôt noyées. Les autres tombent sur le bord de la rivière, et y forment quelquefois une couche si épaisse, que la terre n'est pas mieux couverte en hiver par la neige, qu'elle ne l'est alors par leurs corps. La durée de la vie de celles-ci se prolonge un peu au-delà de celle des autres; mais autant vaudrait-il pour elles que leur fin eût été plus proche : entassées les unes sur les autres, sans avoir assez de force pour changer de place, sans pouvoir se donner aucun mouvement, elles meurent successivement à la place où elles sont tombées; celles qui poussent leur vie le plus loin, et qui sont, par rapport aux premières, plus que des centenaires, voient au plus le lever du soleil.
C'est à leur existence d'un jour que ces insectes doivent leur nom d'c'phémères , mot grec qui désigne cette durée. LUe a été le sujet de tant de réfiexions,
de tant de comparaisons avec la brièveté de notre propre vie, que je ne me laisserai point aller à la tentation de faire aussi de la morale à ce propos. Il y a sans doute quelque chose de très poétique et de très philosophique dans les éphémères ; elles ont assurément inspiré de très bonnes et belles pensées aux moralistes et aux poètes; mais la matière a été épuisée, et il n'est plus possible d'y revenir, sous peine de ressembler à certaines personnes qui ont encore le courage de faire des plaisanteries, quand elles voient paraître sur une table de la cervelle ou de la langue.
MOTS A L'OREILLE
^ La médisance use les bonnes qualités du cœur.
^ Le trait médisant le plus adroitement décoché, blesse toujours l'archer qui le lance. Contre vingt rieurs qui l'applaudissent par malignité, n'y eùt-il qu'un seul homme de bien qui le juge, le silence de ce dernier réveille sa conscience, et le médisant est déjà puni.
*4 T-a colère est un aveu violent de faiblesse ou de déraison.
^ La patience est une présomption de force ou d'habileté: dès qu'elle se joint à la persévérance, elle devient un présage de succès.
iç C'est presque toujours par précipitation que nous agissons mal : il est bien rare que nous fassions d'avance le tour d'une sottise ou d'une mauvaise action.