LA DISCRÉTION
Je me trouvais un jour, il y a quelques années, chez M. K...., ambassadeur d'un souverain du Nord, à Paris. J'avais à l'entretenir de plusieurs objets importants, et je crus devoir le prier d'éloigner son fils, âgé de dix ans, qui était dans le salon où M. K.... m'avait reçu. « Cela n'est pas nécessaire, me répondit-il; nous pouvons parler en présence d'Eugène. Il est accoutumé à ne jamais répeter rien de ce qu'il entend dire à la maison , et les principes qu'il a reçus à cet égard sont tellement forts, que, j'en ai la certitude, ni questions, ni promesses, ni menaces ne pourraient jamais lui arracher une indiscrétion. D'ailleurs, il n'est point curieux, et vous pouvez voir que, s'étanl aperçu que nous avions à parler d'affaires, il s'est de lui-même retiré auprès de la fenêtre. Je ne serais même pas étonné que lout-à-l'heure il sortit du
salon pour nous laisser libres. » Tout ceci se disait à voix basse; et comme l'avait prévu M. K.... , au bout d'un instant Eugène sortit naturellement, sans affectation, et après m'avoir fait un salut plein d'aisance et de grâce.
Lorsque j'eus terminé les affaires que j'avais avec M. K...., je ne pus m'empècher de revenir sur le compte d'Eugène, qui m'avait fort intéressé, et de demander à son père comment il était parvenu à donner à cet enfant des principes si fermes de discrétion et de délicatesse. « Ah! me dit l'amliassadeur, j'y ai réussi par deux raisons: d'abord, parce que j'ai trouvé en lui d'heureuses dispositions, un caractère droit et plein d'honneur; ensuite, parce que je l'ai voulu fortement, y attachant d'autant plus d'importance, que j'ai du moi-même mon avancement et mon élévation à ma propre discrétion. — Ne serait-ce point en manquer, repris-je, que de vous demander comment cela est arrive? — Point du tout, et je suis aussi loin d'en faire un mystère que d'en rougir. Vous voyez en moi tout simplement le fils d'un fermier. La ferme qu'exploitait mon père appartenait au
comte de T , seigneur plein démérite et de vertus,
que le roi, mon souverain , affectionnait particulièrement, et qu'il avait plusieurs fois chargé de missions diplomatiques d'une grande importance. Je venais d'entrer dans ma quatorzième année, lorsqu'arriva l'événement auquel j'ai dû ma fortune. Revenant de travailler au jardin du château, je passais sur une petite pelouse située devant le cabinet du
comte de T Un papier , tombé sur le gazon , frappa
mes regards; je le ramassai; il ne portait aucune suscription; je le lus; son contenu me parut d'une grande importance, et ne me permit pas de douter qu'il n'eut été perdu par M. de T Je courus aussitôt au château pour le lui remettre; il était absent, mais je demandai la comtesse, lui expliquai le motif de la liberté que j'avais prise, et lui donnai le papier. A peine y eut-elle jeté les yeux, qu'elle s'écria : « As-tu «lu cet écrit, Frédéric? — Je ne vous cacherai pas, "Madame, répondis-je, que rien n'indiquant à qui " il pouvait appartenir, je n'ai pas eu d'autre moyen « pour m'en assurer. — Ainsi tu sais ce qu'il contient? « —Oui, Madame. — Est-il possible? ajouta-t-elle en '< se frappant le front; un tel secret au pouvoir d'un
« enfant et d'un — Madame la Comtesse, m'écriai-
«je, daigner épargner mon honneur. Cet enfant est « incapable de trahir ses maîtres. » L'accent avec lequel je prononçai ces mots, mon regard, le mouvement que je fis, parurent frapper la comtesse qui me considéra un instant avec bienveillance, puis me dit d'un ton à-la-fois doux et ferme: «Bien, Frédéric! « Ainsi nous comptons sur toi.» Je saluai et me retirai. «Cette petite aventure m'avait fort occupé toute
la journée. Le soir, retiré pour me coucher, dans un petit réduit de la ferme que j'habitais, j'v songeais encore, lorsque j'entendis frapper doucement a ma porte. Jugez de ma surprise, quand, en ouvrant, je
vis paraître le jeune Gustave de ï , fils du comte.
«Frédéric, me dit-il mystérieusement et sans autre « préambule, je sais que le hazard a fait tomber dans «tes mains un écrit de mon père, qui renferme un « secret important que j'ai le plus grand intérêt à « connaître. Mon père me le cache depuis long-temps, «mais je vais enfin le savoir, car tu ne te refuseras « certainement pas à m'en instruire. — Monsieur, lui « répondis-je, si vous me demandiez un bras ou même « ma tête, il me serait plus facile de vous satisfaire. — « Quoi! tu n'as donc pas vu cet écrit, tu ne l'as donc «pas lu? — Vraiment oui, je l'ai lu. Monsieur; mais «j'ai promis à Madame votre mère de garder reli- « gieuseraent le secret, et rien au monde n'aurait assez «de puissance pour me le faire violer. — Avec tout «autre, reprit le jeune seigneur, je concevrais tes
« scrupules; mais envers moi , le fils du comte de T
« — Si M. le Comte vous cache quelque chose, il a «sans doute ses raisons pour cela, et ce n'est pas à «moi de les juger. Excusez-moi, Monsieur; mais je «ne puis faire ce que vous demandez. — Ah! tu me «résistes, Frédéric! Allons, je vois ce qu'il te faut; «tiens, il y a dans cette bourse une fortune pour «toi... — Fi! monsieur Gustave... — Tu es fier! Eh «bien alors, prends garde à toi; j'ai les moyens de « faire chasser ton père et toi de la ferme... — Oui, "Monsieur, vous le pouvez, mais vous en êtes inca- «pable; je vous respecte trop pour le croire. D'ail- « leurs , dussiez-vous le faire réellement, j'ai des bras « qui deviennent forts à mesure que ceux démon père «s'affaiblissent, et je sens qu'ils seront plus forts en- « core quand j'aurai tout sacrifié au devoir et à « l'honneur. "
«Le tentateur sortit, et chose singulière, cette scène ne troubla nullement mon sommeil delà nuit. Le lendemain j'eus une autre surprise d'un genre différent, mais bien douce. Ce fut le Comte lui-même dont je reçus la visite à la ferme. « Frédéric, me dit- « il, je viens justifier mon fils, car je ne veux pas qu'il « soit mal jugé par un garçon d'honneur comme toi. « Les propositions et les menaces qu'il t'a faites hier, « n'étaient qu'une épreuve à laquelle, par mon ordre, " il a rais ta discrétion. Maintenant que tu m'en as « donné des preuves, je vais t'en donner de mon es- « time. Jai besoin d'un secrétaire et j'ai jeté les veux « sur toi. Viens au château; ne sois |Tas intimidé par «ce qui peut te manquer en instruction; tu as de « 1 intelligence, et je me chaire de te donner les maî- « très nécessaires pour compléter ton éducation. » « Je ne vous retrace pas le reste de cetf^ scène, que
vous devinez assez. Je devins, dès ce jour, secrétaire du comte de T ; je travaillai avec ardeur à acquérir rin.>=truction qui me manquait; il me fit apprendre plusieurs lan[yucs, la géographie, l'histoire: je m'appliquai ensuite à Tétude de toutes les connaissances nécessaires à un diplomate. Quatre ans après, mon bienfaiteur fut chargé d'une ambassade, et m'y fit attacher sous ses ordres. Il me mit à même de me distinguer, de rendre quelques services. Telle est l'origine de ma fortune et de mon élévation. Je suis Ambassadeur aujourd'hui. Jujjez si j'ai dû tenir à ce que mon fds fût discret. "
LITHOGRAPHIE
Le dessin joint aujourd'hui à cette feuille n'exige pas d'explication; mais il me fournit l'occasion de vous dire quelques mots sur l'arc, qui est l'arme la plus ancienne et la plus universelle. Les anciens en attribuaient l'invention à Apollon. Les Grecs et les Romains s'en servaient avec beaucoup d'avantages, et les Parthes sur-tout étaient renommés pour leur adresse à lancer des flèches. Vous connaissez tous l'histoire des fameuses flèches d'Hercule, dont avait hérité Philoctète. Cette arme a été trouvée entre les mains de tous les peuples, dans toutes les contrées, et chez les tribus sauvages les plus isolées du reste des hommes. Elle est encore en usage dans quelques parties de l'Asie, de l'Afrique et du Nouveau-Monde: ceux d'entre vous qui habitent Paris, en ont la preuve sous les yeux, puisque les Osages qui excitent en ce moment la curiosité dans cette capitale, sont armés d'arcs et de flèches.
Avant que l'usage des armes à feu fût introduit eu Europe, une partie de l'infanterie portait des arcs, et l'on nommait archers ceux qui s'en servaient. Les habitants des villes étaient même tenus de s'exercer à tirer de l'arc. Ce fut Louis XI qui abolit, en 1481 , l'usage de l'arc et de la flèche, et leur substitua les armes des Suisses, la halebarde, la pique et le sabre.
On faisait autrefois, en Angleterre, un grand usage de l'arc; il y a eu même des lois et des règlements pour engager les peuples de ce pays à se perfectionner dans l'art de s'en servir. C'est à leurs archers que les Anglais durent, en grande partie, le gain des batailles de Créci, de Poitiers et d'Azincour. Depuis long -temps l'arc a cessé d'être en usage dans la Grande-Bretagne, si ce n'est parmi quelques montagnards écossais, et chez les habitants sauvages des îles Orcades.
Chez nous aujourd'hui, l'arc n'est plus qu'un exer-
cice d'adresse, et cet exercice n'est pas sans quelque danger pour déjeunes étourdis; aussi ne terminerai-je point cet article, sans recommander à ceux de mes lecteurs qui s'v amuseraient, d'y aller avec prudence et de prendre garde aux yeux de leurs compagnons.
VARIETES
J'ai entendu dernièrement M. l'abbé Anduze, missionnaire dans le Missouri, donner quelques détails sur les tentatives qu'on a faites pour civiliser et instruire les habitants sauvages de cette contrée. Je me suis empressé de recueillir ces faits, convaincu qu'ils doivent avoir de l'intérêt pour mes lecteurs qui sentent tout le prix de l'instruction.
Dès 1823, les Missionnaires ont établi, dans le haut Missouri, un collège pour dix-huit enfants, dont six de chacune des principales tribus. Pour parvenir à v attirer des élèves, les Novices de la Mission ont commencé par se lier d'amitié avec les jeunes sauvages; car avant d'entreprendre leur instruction, ils ont dû se mêler à leurs jeux, à leurs exercices corporels, s'occuper avec eux de la chasse, de la pêche, de la natation. Ayant ainsi gagné leur confiance, ils leur ont enseigné d'abord les lettres de l'alphabet, puis les mots, à l'aide de dez h six faces sur lesquelles sont gravés des caractères. On lance ces dez, comme des balles, et on les fait rapporter par les jeunes sauvages, du coté qui présente la lettre ou le mot demandé. Cet exercice a fort bien réussi. Quand les sauvages sont parvenus ainsi à connaître les caractères, on leur apprend à les tracer, d'abord sur le sable et ensuite sur le papier. C'est après ces premiers essais qu'on met des livres entre leurs mains. Environ cinquante jeunes Indiens sont instruits aujourtl'hui par ce moven. On prépare des écoles semblables dans plusieurs parties de la contrée; des Sœurs ont établi une maison pour les jeunes filles, et ont déjà commencé leurs travaux avec espoir de succès.
Si cela continue, quand il nous reviendra quelque jour des sauvages du Missouri, nous les trouverons si bien élevés que nous ne les reconnaîtrons plus.
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DlMANCIIF, - OCTODHF. 1827.
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