LES LAPINS ET LE FURET
FABLE
Au fond de leur terrier , deux beaux petits lapins
Faisaient , à midi , la sieste.
Cette heure quelquefois aux lapins est funeste, Quand ils sont visités par les furets malins. Nos amis, en dormant, digéraient à merveille, Lorsqu'un tout petit bruit, un léger mouvement
Tous deux en sursaut les réveille.
Chacun alors dresse l'oreille :
(i Qui vive? qui va là ? C'est le furet vraiment ! « Ho! hé! sauve qui peut! fuyons en diligence, » S'écrie un des dormeurs, de frayeur tout transi; « Par le plus court chemin il faut sortir d'ici,
« Courons!,.. » Tout en parlant ainsi,
Il frappe du jarret, s'élance, Et dans son souterrain court sans réflexion,
Sans examen et sans prudence , Comme un pauvre lapin qui n'a plus sa raison.
Bientôt un rayon de lumière.
Par un trou du terrier pénétrant sous la terre,
Y jette une faible clarté.
La lumière, c'est l'espérance.
C'est le salut, la liberté !
Pas toujours; mais enfin la peur et la souffrance
Aiment fort peu l'obscurité ; C'est pourquoi mon lapin s'enfuit de ce côté.
Le voilà près de l'ouverture; Il croit pouvoir sortir; mais de perfides rets
Étaient tendus sur la verdure :
Il s'y jette, il est pris; les chasseurs étaient près,
Et là finit son aventure. Qu'avait fait cependant notre autre lapereau? A l'aspect du furet, il s'était mis en garde: « Voyons ! avait-il dit; ma foi , je me hasarde !
« Examinons ce monstre... Oh! ho!
« Qu'a-t-il donc au bout du museau?
« Il n'ouvre point la gueule, et ses dents infernales
« Semblent prises dans un étau.
« Ainsi donc, entre nous les armes sont égales! <( Parbleu! nous allons voir: j'ai des griffes aussi! a Eh ! furet muselé , qu'on décampe d'ici ;
<i Bien vite, hors de cette cave, « Ou... ! Depuis que j'ai vu de près mon ennemi ,
« Moi , lapin , je me sens tout brave. » En effet, à ces mots, des pieds et du jarret
Il en donne à maître furet,
Le bat, l'égratignc, le chasse.
Redouble en le voyant plier.
Le contraint à quitter la place,
Et reste maître du terrier.
Il ne manquait qu'une trompette Pour sonner sa victoire, après ce grand combat;
Ce fut vraiment un coup d'éclat Digne d'être chanté par un meilleur poète.
Pour moi, qui vais toujours cherchant un sens moral, Dans le plus mince exploit du plus mince animal ,
Je dirai : qui sait voir en face
Le péril, est presque sauvé ;
Mais celui que le danger glace. Qui s'étourdit, qui fuit, sans avoir rien bravé,
Est sûr de tomber dans la nasse.
CORRESPONDANCE
RÉPONSES DU BON GÉNIE
A DIVERSES QUESTIONS DE SES JEVKES AMIS
On m'a fait cette question: Est-il vrai que la pluie soit une chose fâcheuse pendant un incendie, et qu'elle lui donne plus d'activité? Si cela est, pourquoi jette-t-on de l'eau sur le feu pour l'éteindre?
Je vous ai expliqué, en vous parlant de l'eau, mes amis, que ce liquide est composé de deux éléments, Y hydrogène, qui est un corps combustible, et ïoxigène, qui est le corps nécessaire à la combustion, et sans lequel elle ne peut s'opérer; je vous ai dit aussi que, si l'on accumulait de Yoxiijène sur un corps en combustion, on augmentait considérablement l'activité du feu. Eh bien, lorsqu'il pleut sur un édifice incendié, la chaleur réduit promptement en vapeur l'eau de la pluie, et décompose cette vapeur; les deux éléments dont elle était formée se séparent; Vhydrogène, qui est combustible, fournit un aliment de plus à l'incendie, et Yoxigène, qui sert à la combustion, augmente l'activité du feu. Ainsi, il est vrai que la pluie est une chose fâcheuse dans le moment d'un incendie. Cependant, il est vrai aussi qu'on éteint le feu, en y jetant de l'eau; mais pour cela, il faut en jeter en assez grande quantité pour que le corps enflammé en soit immédiatement couvert. Alors, cette eau isole le corps'enflammé du contact de l'air, le prive par conséquent d'oxigènc, et le feu sVteint avant d'avoir pu décomposer l'eau. Cette explication vous prouve que toutes les belles choses qu'on a dites, en prose et en vers, sur l'antipathie de Teau et du feu, n'ont aucun sens réel; car l'eau n'éteint le feu uniquement que parce qu elle le prive du contact de Tair, dans lequel se trouve Yoxigène nécessaire à la combustion.
— On m'a demandé d'où vient le nom de fi acre que Ion donne aux voitures de place. Ce nom leur vient de Timage de saint Fiacre, enseigne d'un logis de la rue Saint-Antoine, où on loua les premières voitures de cette espèce. Elles ont été long-temps, et elles sont encore <|uelquefois si mauvaises et si mal entretenues, qu'on a donné aussi par mépris le nom de fiaciv à tout mauvais équipage.
Imprimerie de JULES DIDOT AÎNÉ, imprimeur dv roi, rue du roni-Ue-Loai, u" 6.
Di>ti5CHE,ii octobbeiSî;
Le prix de l'abonnemenl nt, pour Paris ,de 11 francs par ao , et de 1 s francs pour six mois; pour les départements, de 24 francs par ao, et i3 francs pour six mois.
Bureau de l'abonnemen' , chez Locis Coius, libraire, rue Danphine , n* 3î ; et chez les principaax libraires et directeurs des postes des dcpartements.
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CORRESPONDANCE
RÉPO>ÎSES DC BON GÉ>-IE
▲ DIVERSES QUESTIONS DE SES JECXES AMIS
Est-il vrai qu'il y ait des hommes qui mangent de la terre? — Telle est la question que m'a adressée une de mes jeunes correspondantes. Je n'ai pas assez couru le monde pour avoir observé ce fait de mes propres yeux; mais je puis cependant l'affirmer avec confiance, car il n'est pas possible de révoquer en doute, à cet égard, le témoignage de voyageurs tels que MM. de Humboldt, Leschenaud, Chauvallon, et autres savants qui attestent avoir vu des peuplades se nourrissant de terre, au moins en partie. Voici ce que rapporte, à ce sujet, M. de Humboldt:
« Le 6 juin 1800, en revenant de Rio Xegro, nous descendîmes lOrénoque sur lequel nous sommes restés trente-six jours; nous avons passe une journée dans une mission habitée par les Ottomaques qui mangent de la terre...
«La terre que les Ottomaques mangent, est une glaise grasse et onctueuse, une véritable argile à potier, d'une teinte jaune grisâtre, colorée par un peu d'oxide de fer. Ils la choisissent avec beaucoup de soin, et la recueillent dans des bancs particuhers sur
les rives de VOrénoque et de la Meta. Ils distinguent au goût une espèce de terre d'une autre, car toutes les espèces de terres n'ont pas le même agrément pour leur palais. Ils pétrissent cette terre en boulettes de quatre à six pouces de diamètre, et la font cuire à petit feu jusqu'à ce que la surface devienne rougeâtre; lorsqu'on veut manger ces boulettes, on les humecte de nouveau.
(. Les Ottomaques sont des hommes très farouches, qui ont la culture en aversion. Tant que les eaux de rOrénoque et de la Meta sont basses, TOttomaque se nourrit de poissons et de tortues; mais quand ils éprouvent leur débordement périodique, la pèche cesse, et, pendant cette inondation, qui dure deux ou trois mois, les Ottomaques avalent des quantités prodigieuses de terre. Nous en avons trouvé de grandes provisions dans leurs huttes, entassées en pyramides. Chaque individu consomme journellement les trois quarts ou les quatre cinquièmes d'une livre de terre. Les Ottomaques disent eux-mêmes que, dans la saison des pluies, cette terre est leur principal aliment. D'ailleurs ils mangent de petits poissons, des lézards, ou de la racine de fougère, lorsqu'ils peuvent s'en procurer. Ils sont si friands de cette glaise, qu'ils en mangent tous les jours un peu, après le repas, pour se régaler, dans la saison même de la sécheresse, et
lorsqu'ils ont du poisson en abondance. Si l'on demande aux Ottomaques quelle est leur provision d'hiver, et l'on appelle hiver, dans cette partie de l'Amérique du Sud, la saison des pluies, ils montrent les tas déterres amoncelés dans leurs huttes... »
Les Ottomaques du bord de l'Orénoque ne sont pas, au reste, les seuls qui mangent de la terre par plaisir ou par besoin. Cette coutume se retrouve dans toutes les contrées de la zone torride. Les hommes y ont un désir étonnant et presque irrésistible de manger de la terre, et l'on est souvent obligé de lier les enfants pour les empêcher de sortir et d'en manger, quand la pluie a cessé de tomber. Il y a des peuplades qui ne soufflent point de ce régime; il y en a d'autres auxquelles il est funeste, et où l'on voit tomber promptement malades et périr d'étisie, les individus qui cèdent à cette singulière envie de se nourrir de terre.
tiEn Guinée, dit M. Chauvallon, les nègres mangent une terre jaunâtre, qu'ils appellent caouac. Les esclaves que l'on mène en Amérique, tâchent de s'y procurer une semblable jouissance; mais c'est toujours au détriment de leur santé. La terre qu'ils préfèrent est une terre rouge jaunâtre très commune aux Antilles; on en vend même secrètement dans les marchés publics, sous le nom de caouac. Ceux qui sont dans cet usage, en sont si friands, qu'il n'y a point de châtiment qui puisse les empêcher d'en manger. »
«A Java, dit M. Leschenaud, la terre que mangent quelquefois les habitants, est une espèce d'argile rougeâtre un peu ferrugineuse; on l'étend en lames minces, et on la fait torréfier sur une plaque de tôle, après l'avoir roulée en petits cornets. En cet état, elle prend le nom d'ampo ou de tana-ampo , et se vend ainsi dans les marchés publics; mais ce ne sont guères que les femmes qui en font usage. Quelques unes l'emploient pour se faire maigrir, parce que la maigreur est une beauté chez les Javans. '>
Les Tungouses, ou Tonguses, tartares nomades de la Sibérie, mangent, dit-on, une espèce d'argile avec du lait.
Les nègres du Sénégal trouvent, sur le bord des rivières et sur les côtes du golfe et des îles Los-Idolos, une terre grasse, glaiseuse, qu'ils mêlent, comme du beurre, avec leurs aliments.
A Popayan, à Quito, et dans plusieurs parties du Pérou, les indigènes mangent aussi une espèce de terre qui se vend au marché, préparée sous diverses formes. J'en ai eu entre les mains plusieurs morceaux, apportés du Pérou par Joseph de Jussieu, et auxquels on avait donné la figure de poissons et de divers animaux, aussi grossièrement représentés que les girafes en pain d'épiccs qu'on vend aujourd'hui à
à Paris. Cette terre est de couleur grise et très douce au toucher; elle s'attache à la langue et absorbe l'eau avec une extrême avidité.
D'après tout ce que je vins de dire, je puis donc répondre affirmativement à ma jeune correspondante, qu'il existe en effet des peuplades entières qui mangent de la terre cuite ou crue. Cet aliment qui appaise la faim, sans nourrir le corps, est d'abord un besoin pour ces peuples misérables, lorsqu'ils manquent d'une nourriture plus substantielle; c'est ainsi qu'on voit quelquefois les loups se repaître de terre, lorsqu'ils ne peuvent trouver aucune proie et que la faim les presse. Mais l'usage de ce même aliment finit par devenir un plaisir, par dégénérer en manie, et il occasionne alors un prompt dépérissement et une mort prématurée.
Si par hasard cet article allait inspirer à quelqu'un de mes lecteurs la curiosité de manger de la terre pour en connaître le goût, je les invite fort à ne point céder à cette tentation. Ils pourraient goûter précisément une terre qui renfermerait quelque principe nuisible; et lors même que cela ne serait pas, leur estomac n'étant point accoutumé à recevoir une pareille substance, ils risqueraient au moins de se faire beaucoup de mal. N'envions pas à de malheureux sauvages un triste mets, qui n'est convenable qu'aux vers de terre, aux limaçons, ou aux loups affamés.
Qu'est-ce qu'une amulette? m'a demandé une autre de mes correspondantes. — Une amulette, est une sorte de talisman, consistant en une pierre ou quelqu'autre objet, que porte sur soi la personne qui attribue à cet objet quelque vertu particulière. Il est différentes espèces de pierres auxquelles, dans des temps d'ignorance et de préjuges, on a supposé mille propriétés, toutes plus bizarres les unes que les autres : on croyait ainsi que la malachite éloignait le tonnerre; que le grenat fortifiait le cœur et chassait la tristesse; que le rubis rendait querelleur et agitait le sang; que l'amt^/ij.'Jte empêchait l'ivresse, rendait l'esprit heureux, et faisait gagner la faveur des princes; que l'ainjaN^ facilitait la dentition des enfants; que la pierre d'aiijle étranglait les voleurs; etc. D'autres pierres, telles que \ejade, la turquoise, la varioUte, la serpentine, avaient la vertu prétendue de guérir de différentes maladies. Ces diverses pierres, taillées en cœurs, en cylindres, en forme de poisson, ou en simples plaques, étaient percées d'un trou dans lequel on passait un cordon ou des crins d'un animal, pour les suspendre au cou du malade, ou de celui qui croyait ainsi se préserver de quelque accident. C'était là ce qu'on appelait, et ce qu'on appelle encore des amulettes; car la foi dans ces sortes de talismans, existe toujours chez les In-
diens, dans l'Orient, en Europe même; et peut-être y a-t-il jusqu'en France, des {jens assez crédules pour n'avoir pas cessé d'accorder une confiance aveugle à ces contes absurdes. Les Indiens portent aussi, comme amulettes, des dents de requin, des os de poissons, des dents ou des cheveux de leurs ennemis tués à la guerre; et ils suspendent leurs amulettes avec des crins de la queue de l'éléphant ou de la crinière du lion.