L'ERMITAGE
«Vois-tu bien là-haut, à mi-côte de la montagne, à l'endroit où commence le petit bois, cette lumière? C'est l'ermitage; l'ermite n'est pas encore couché: tu sais ce que c'est qu'un ermite? — Oui, Papa me l'a expliqué; c'est un homme qui vit seul dans un lieu retiré, sans entretenir de commerce avec les autres hommes. — Je voudrais bien connaître celui qui habite là-haut. — Mais Papa dit encore que celui qui habite là-haut est une espèce de fou , très peu intéressant, et sur-tout très peu aimable. — Oh! ton Papa dit ce qu'il veut; mais on m'a assuré, à moi, que cet ermite est un homme extraordinaire, un prince qui est venu se réfugier dans ce lieu sauvage, par suite de malheurs inouis, et que sa cabane, si simple en dehors, est, au-dedans, d'une richesse étonnante; qu'on y voit des meubles en or, en pierres précieuses, que sais-je, moi! — Mais comment peut-on savoir cela, puisqu'il ne permet à personne d'entrer dans sa demeure? — Ah! bah! il faut bien qu'on y soit entré puisqu'on le sait. »
Voilà à-peu-près la conversation qu'entretenaient, un soir d'automne, Jules d'Avrigny et Raimond d'Ervilé, son cousin. Us étaient arrivés depuis peu dans le Dauphiné, avec leurs parents qui y possédaient des terres voisines l'une de l'autre; et Jules était venu passer quelques jours chez son cousin Raimond. Je ne peux faire mieux connaître le caractère de mes deux interlocuteurs qu'en continuant de rapporter leur entretien.
Jules: « Nous devrions y aller, à cet ermitage. » — Raimond: « Je ne pense pas que Papa nous en refuse la permission. » — Jules : « A quoi bon la lui demander? il s'agit de si peu de chose! >» — Raijnond: « Mais que dirons-nous à cet ermite, pour justifier notre visite? car il pourrait bien la trouver étrange. » — Jules: «Nous lui dirons que nous nous sommes égarés, et que nous venons lui demander notre chemin. » — Raimond: u Mais c'est mentir. » — Jules : « Un mensonge ne signifie rien dans une occasion aussi peu importante. — Raimond: «Il est vrai que celui là ne fait de mal à personne. Cependant... »>
La conscience de Raimond n'était pas tranquille;
sans croire précisément commettre une grande faute, il ne cédait qu'à regret aux instances de son cousin; mais son défaut principal était la faiblesse, et Jules, en insistant, finit par l'entraîner. On convint de profiter, pour se rendre à l'ermitage, de l'absence que M. d'Ervilé devait faire le lendemain, et l'on se promettait bien d'être de retour à la maison avant lui. Tout fut exécuté d'après ce plan. M. d'Ervilé parti, nos deux étourdis se mirent aussitôt en marche, après avoir demandé le secret aux domestiques, ce qui était se mettre dans leur dépendance et les engager aussi à mentir; mais une faute en entraine toujours plusieurs autres. Le chemin qui conduisait à l'ermitage était un sentier tournant autour de la montagne, plus long et plus difficile que les enfants ne l'avaient imaginé; et ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils s'étaient trompés de beaucoup sur le temps que devait durer leur promenade. Cette réflexion leur causa une inquiétude qui ne fut point dissipée par l'aspect triste et solitaire de l'habitation qu'ils venaient visiter. Us hésitaient à frapper à la porte; mais pendant leur délibération, cette porte s'ouvrit, et un homme d'une figure que son expression et sa malpropreté rendaient hideuse, sortit de la cabane et les examina avec attention; ensuite, les saisissant tous les deux par le bras: «Que voulez-vous?» leur deraanda-t-il. L'assurance de Jules l'avait abandonné; il balbutia d'une voix à peine intelligible l'histoire dont il était convenu avec Raimond. «Tu mens! reprit l'homme; quelle route suiviez-vous donc pour vous être égarés jusqu'ici? Ah! ah! petits espions, je sais à quoi m'en tenir sur votre visite! Mais venez, venez, il faut que vous puissiez remplir les instructions qu'on vous a données, que vous sachiez ce que renferme ma maison! » En parlant ainsi, il les y poussa brusquement, et ferma la porte sur eux. Les deux curieux purent alors examiner le lieu dont on racontait tant de merveilles: mais qu'il était loin de mériter sa réputation! Quelques ustensiles grossiers et malpropres composaient l'ameublement; le désordre, la confusion, régnaient dans cette sauvage demeure, et tout y inspirait le dégoût. Les enfants, en se voyant ainsi retenus, poussèrent des cris de désespoir: quels projets av.i itou sur eux? Devaient-ils quitter leur prison pour être égorgés? ou bien les y retiendrait-on pour les tourmenter à loisir? Les conjectures les plus funestes se présentaient à leur esprit, et plus d'une heure s'écoula dans ces terribles angoisses. Enfin, quelques voix s'étant fait entendre au dehors, les prisonniers reprirent courage; et en effet, ils se trouvèrent bientôt ' libres et dans les bras de M. d'Ervilé. Le premier soin de ce bon père, en rentrant chez lui, avait été de s'informer des enfants. Les domestiques, inquiets de leur longue absence, ne lui déguisèrent pas la vérité;
et lui, ne pouvant se défendre d'un peu de de crainte, il voulut accompagfner ses gens chez l'ermite. Cet ermite était une espèce de fou qui avait la manie de se croire l'objet d'une surveillance continuelle et mystérieuse de la part des autorités; il voyait par-tout des espions; dans cette idée, il ne permettait à personne l'entrée de sa cabane, et il y avait retenu nos jeunes aventuriers, non dans l'intention de leur faire du mal, mais pour attendre qu'on vînt les réclamer, et afin de connaître qui les avait envoyés. Il les rendit sans difficulté à M. d'Ervilé qui l'y engagea en termes un peu sévères. Bien que la frayeur qu'avaient éprouvéelesenfants fût déjà une punition deleurfaute, ils n'en reçurent pas moins encore une réprimande de M. d'Ervilé. Il leur fit sentir l'imprudence et le danger de refuser sa confiance à ses parents, pour l'accorder à des étrangers, souvent indignes de l'obtenir. C'était le défaut de Jules; il se plaisait dans la société de gens ignorants et mal élevés; et là, il entendait des maximes fausses et des contes ridicules qui gâtaient son cœur et son jugement : c'était là qu'il avait appris à mentir, à cacher ses démarches à ses parents; c'était là qu'il avait recueilli une foule de préjugés vulgaires, dont le moindre inconvénient était de l'exposer aux railleries des gens sensés. Espérant justifier sa curiosité, il rapporta à son oncle ce qu'il avait cru de l'ermite et de son habitation. « Si vous eussiez demandé mon opinion sur une pareille histoire, dit M. d'Ervilé, je vous en aurais fait sentir l'absurdité; j'aurais pu même, afin de vous la prouver, vous conduire à l'ermitage, ce qui vous eût épargné bien des transes. Mais que cette leçon vous profite; sachez bien que vous êtes moins bons juges de vos véritables intérêts, que les personnes dont vous dépendez, et que vous permettre des démarches à à leur insu, est un tort qui peut avoir les plus graves conséquences. L'extrême confiance en soi-même, mes enfants, est ridicule et dangereuse à tout âge, mais particulièrement au vôtre , parce que l'enfance n'ayant et ne pouvant avoir qu'une instruction très bornée et nulle expérience, elle ne saurait se guider seule sans risquer de s'égarer. »