‹ Le Bon génieChapitre 70 sur 135 · A SES JEUNES AMIS · texte numérisé non relu

A SES JEUNES AMIS

Trois ans et demi sont révolus depuis que j'ai commencé ce Journal. J'ai eu la satisfaction de voir que mes premiers lecteurs me sont presque tous restés fidèles pendant ce laps de temps; mais ils ont grandi, ils ont fait des progrès de toute nature, leur raison s'est développée, leur esprit s'est enrichi par létude', j'ai du tenir compte de ce changement graduel, et vous avez pu remarquer, mes amis, qu'une partie de ce Journal a été toujours croissant en force et se proportionnant au progrès de vos jeunes lumières. Cela était convenable et nécessaire; mais il l'était aussi que l'autre portion du Journal conservât un caractère plus enfantin, afin de continuer d'être à la portée des nouveaux venus qui ont successivement grossi le nombre de mes lecteurs. Je me suis donc appliqué à satisfaire en même temps les plus avancé? et les plus jeunes. Je me suis efforcé toutefois, d'une part, de rendre aussi clairs que possible mes articles les plus sérieux, afin qu'ils fussent intelligibles au moins pour quelques uns de mes petits lecteurs; d'autre part, de donner assez d'intérêt à mes articles et à mes contes enfantins pour qu'ils ne fussent pas tout-à-fait dé-

daignés par les intelligences plus avancées. Je ne sais si j"ai réussi, niais je juge du moins, d'après l'aimable affection que me témoignent ceux qui m'écrivent, qu'on me sait gré de mes efforts et de ma bonne volonté.

Quoi qu'il en soit, ce Journal aujourd'hui n'est plus tout-à-fait ce qu'il était dans le principe, lorsque je pensais ne l'adresser qu'à de très jeunes enfants. Sans avoir perdu de vue ce qui convient à ceux-ci, j'ai tâché de le rendre convenable aussi à de plus grands; il a maintenant, enfin, une portée plus étendue qu'à l'époque où je l'ai commencé. Il m'a semblé dès-lors que le titre de Journal des Enfants, que je lui avais donné d'abord, devait être remplacé par celui de Journal de la Jeunesse. C'est ce dernier titre, plus exact, plus juste, qu'il portera à dater de ce jour; sans que cette modification occasione d'ailleurs aucun changement dans la composition, le ton, la simplicité et la familiarité ordinaires de mes petites feuilles.

PAN^ORAMA. DIORAMA. NÉORAMA.

Mon bon Génie, auriez-vous la complaisance de me dire ce que c'est que le Panormmi et le Diorama? — Très volontiers, Mademoiselle; et je vous parlerai

( loG )

même du Néoruîim, qui est en ce moment l'objet d'un vif intérêt et d'une juste curiosité.

Le Panorama est un tableau peint sur une toile circulaire, placée dans une rotonde éclairée par le haut. Au milieu de cette rotonde est une galerie, également circulaire, élevée, et couverte d'une espèce de dais qui empêche de voir le haut de la rotonde d'où vient le jour. Le spectateur est placé dans celte galerie, autour de laquelle il peut librement tourner pour examiner toutes les parties du tableau dont il est complètement entouré. Ce tableau représente une vue prise du sommet d'un édifice, ou d\m point élevé quelconque, et offre la représentation exacte de tout l'horizon que la vue peut embrasser de ce point : c'est une ville et tout le pays environnant; c'est un port de mer; c'est un champ de bataille. Tous ces objets, peints sur la toile, sont entre eux dans les proportions qu'exige la perspective ; et comme le tableau n'a point de limites, comme on ne peut établir aucune comparaison avec des objets extérieurs, tout parait de grandeur naturelle, et offre une image fidèle de la réalité. On peut dire, lorsqu'on a vu un Panorama, que l'on connaît la ville et le pays qu'il représente, tout aussi bien que si l'on avait été réellement transporté dans le lieu d'où la vue a été prise. Afin de rendre l'illusion plus complète, on dispose le local de manière à ce qu'avant d'arriver à la galerie, le spectateur soit obligé de traverser des couloirs un peu obscurs, et que, dans ce trajet, ses yeux perdent l'impression du grand jour et des objets extérieurs. Les Panoramas que l'on fait maintenant, sont peints sur une toile qui a 875 pieds de circonférence; par conséquent, le cercle qu'elle forme a un diamètre de 123 pieds, et le spectateur, placé au milieu de ce cercle, se trouve à 60 pieds environ de la toile.

Le nom de Panorama vient des mots grecs pan qui signifie tout , tout ensemble, et orama qui signifie vue, spectacle. Jl exprime parfaitement la nature d'un spectacle où la vue embrasse de toute part l'horizon entier. Cest assurément là une des plus belles applications de l'art de la peinture; c'est la plus grande illusion que cet art ait produite, et en même temps la plus utile, puisqu'elle vous fait connaître exactement une ville, un pays, où vous n'avez jamais été. \^e Panorama offre une manière fort commode et fort économique de voyager; c'est grâces à lui que j'ai pu faire, sans me déranger de mes occupations et sans m'éloigner de ma famille, les voyages de Jérusalem, d'Athènes, de Rio de Janeiro; et véritablement j'en suis fort reconnaissant envers feu M. Prévost, inventeur de ce beau et utile spectacle.

Le Diorama n'est, en quelque sorte, qu'un fragment de Panorama; c'est un tableau qu'on voit, d'une galerie non éclairée, par une grande ouverture, à-

peu-près comme on verrait un point de vue par une fenêtre. Cette ouverture est disposée, par rapport au spectateur, de manière qu'il n'aperçoit pas les limites du tableau, et peut en supposer la continuation à droite et à gauche. On représente ainsi une vallée, un port, une perspective quelconque, et des intérieurs d'églises ou d'autres édifices. Ces tableaux produisent aussi une singulière illusion, particulièrement ceux qui représentent des intérieurs. Cette illusion est augmentée par des effets de lumière, qui varient sous les yeux du spectateur. Ainsi, tantôt vous voyez le tableau éclairé comme si le soleil était caché par des nuages; tantôt de fortes ombres apparaissent, projetées par les rochers, par les montagnes, ou par les piliers d'une église, si c'est un intérieur, et l'on dirait que le soleil vient de reparaître dans tout son éclat. On n'est pas moins surpris des effets de lune, des effets de brouillards et de vapeurs, que de ceux du soleil; ce sont des représentations si exactes de la nature, qu'il est presque impossible de ne pas oublier un moment qu'on n'a devant les yeux qu'une toile peinte. Comme on fait un peu mystère des moyens par lesquels ces différents effets sont produits, j'ai cherché à m'en rendre compte, et je crois y être parvenu. Le nom de diorama m'a un peu aidé : ce nom vient des mots grecs dia, qui signifie à travers, et orama, vite, spectacle. J'en ai conclu que la toile est transparente, qu'une partie du tableau est peinte sur le derrière de cette toile, et vue à travers. Les choses doivent être tellement disposées, qu'on puisse, à volonté, jeter du jour sur le derrière de la toile, ou le laisser dans Tobscurité. Ainsi, par exemple, supposons un intérieur d'église : le tableau représente, par devant, cet intérieur éclairé comme si le soleil était caché; mais, par derrière la toile, sont peintes de fortes ombres. Eh bien, quand ce derrière est dans l'obscurité, vous voyez le tableau éclairé d'une manière uniforme par un jour gris; mais à l'instant où l'on jette de la lumière sur le derrière de la toile, les fortes ombres apparaissent par transparence, et il semble alors que le soleil éclaire vivement. Je ne sais si cette supposition est la vérité, mais je me suis rendu, en l'admettant comme vraie, un compte parfaitement satisfaisant de tous les effets que j'ai observés au Diorama.

Quoi qu'il en soit, ce spectacle, dont on doit l'invention à MM. Bouton et Daguerre, et qui est fort attrayant, fort agréable, à cause de Tillusion qu'il produit et du choix des objets qu'il représente, est loin cependant d'avoir, au moins pour moi, le même attrait et la même importance que le Panorama. Il ne fait connaître qu'un point de vue, et non un horizon tout entier; il s'en faut qu'il doiuic aussi complètement l'idée d'un pays, d'une ville, d'un lieu quel-

conque. C'est dans la représentation des intérieurs qu'il est le plus parfait, et pourtant ici, je lui préfère encore le nouveau {;enre d'optique qu on vient d'offrir à la curiosité des Parisiens, sous le nom de Néorama.

Le JSc'orama n'est autre chose qu'un Panorama représentant un intérieur. C'est aussi un tableau peint sur une toile circulaire placée dans une rotonde éclairée par le haut, et le spectateur est au milieu, dans une galerie d'où sa vue embrasse tout autour, toutes les parties de l'édifice; c'est exactement la même disposition que dans le Panorama. Le Néorama qu'on vient d'exposer, et qui est le premier qu'on ait fait, représente la basilique de Saint-Pierre de Rome. On ne peut se faire une idée de cette illusion , que quand on l'a éprouvée; il est impossible à l'œil de retrouver la toile, on est vraiment dans Saint-Pierre, dans ce vaste temple, et l'on ne peut concevoir comment les règles de la perspective sont assez bien calculées pour représenter de si longues lignes droites sur une toile circulaire. Cette nef, ces piliers, ces statues, ces colonnes, ces tombeaux, ces grilles, ces marbres, ces tableaux qui décorent les chapelles, cette magnifique place de Saint-Pierre qu'on aperçoit au-delà des trois portes ouvertes, ce Souverain Pontife prosterné devant la statue du prince des apôtres, ces gardes au port d'arme, ce peuple agenouillé pendant la prière du Pape, ce moment d'immobililé générale habilement saisi par l'artiste, tout cela produit un effet si vrai, si imposant, qu'on se sent plongé tout à-la-fois dans l'admiration et dans le recueillement. Voilà certes une nouvelle application hien belle, et en même temps utile, de l'invention du Panorama; on en est redevable à M. AUaux.

La toile du Néorama a 5o pieds de hauteur et i5o de circonférence; en sorte que le cercle a un diamètre de 5o |)ieds, et que le spectateur se trouve placé à 25 pieds environ du tableau, comme sur une estrade recouverte d'un dais, qu'on aurait élevée au milieu de l'église.

Le nom de Néorama est fort insignifiant; il vient des mots grecs nées qui veut dire nouveau, et orama, spectacle. Ainsi il ne signifie pas même nouveau Panorama, et pourrait s'appliquer à toute espèce de nouveauté offerte à la curiosité. II y aurait un moyen de le rendre plus convenable; ce serait de mettre un accent circonflexe sur l'ô, {néorama), parce qu'on pourrait alors le faire dériver des mots grecs néôs qui, pris pour naos, signifie temple, et orama, vue; le mot néorama exprimerait ainsi la vue d'un temple.

Je demande pardon à mes jeunes lectrices d'avoir employé tant de mots grecs pour répondre à la question qui m'a été faite, et j'espère qu'elles m'excuseront, si ces explications ont d'ailleurs satisfait leur curiosité.

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