LE RETOUR DES VACANCES
Cyprien: Bonjour, mes amis; eh bien, voilà donc le bon temps fini.
Akthur : Hélas! oui, mon pauvre Cyprien. Nous
voilà rentrés pour un an dans notre prison. Tu es bien heureux de ne revenir qu'aujourd'hui! Il v a déjà trois jours que nous y sommes, nous; c'est autant de gagné pour toi.
FiRMix : Moi, Messieurs, je me console en vous retrouvant. Sans doute, dans le premier moment, cela semble un peu dur, de rentrer en pension , après avoir passé six ou sept semaines dans sa famille; mais il y aurait quelque chose de pire encore, ce serait de devenir des hommes, sans acquérir l'instruction nécessaire pour se placer honorablement dans la société.
Cyprien : Ah! te voilà bien toujours le même, Firmin le raisonnable ! Est-on heureux de prendre son parti comme ça? Mais dites-moi un peu: comment avez-vous passé votre temps, tous les deux, pendant ces vacances? Moi, je me suis joliment amusé : j'étais à la campagne, chez mon oncle qui a mis à ma disposition un joli petit cheval. Je l'ai monté presque tous les jours, et je ne me reposais que quand, lui ou moi, nous n'en pouvions plus.
FiRMiN : Il ne t'a pas jeté quelquefois à terre?
Cyprien : Ah! bien oui , jeté à terre! Je suis devenu un fameux écuyer, allez! j'aurais voulu que vous me vissiez galopper et caracoler.
Arthur : Et tu n'as fait que cela pendant deux mois?
Cyprien: Rien que cela. C'était une passion; je ne pouvais pas penser à autre chose. Et maintenant encore, je rêve toutes les nuits que je suis sur un cheval au galop.
Arthur : Eh bien , moi , je suis devenu un intrépide chasseur. Mon Papa m'a donné un joli petit fusil à deux coups, bien léger, avec un belle poire à poudre et un carnier. Tout cela ne m'a pas quitté et j'ai passé mes journées à chasser, du matin au soir, les lapins dans la garenne.
Fi RM IN : Tous les jours?
Arthur: Je crois bien; vous ne savez pas ce que c'est que la chasse; c'est cela une passion!
Cyprien: Oui, quand on tue du gibier; mais...
Arthur : Ah! tu crois que je n'en tuais pas! J'aurais voulu que tu les visses rouler... Pan!... Frirout'.
Cyprien: Laisse- moi donc tranquille, c'était de
peur.
Arthur : Je te montrerai mon carnier encore tout plein de poil et de sang.
Cyprien : Bon, bon! J'aime mieux te croire que d'y aller voir. Et toi, Firmin, conte-nous donc ce que tu as fait?
FiRMiN : Oh! moi, je ne suis pas si passionné que vous. Cependant, j'ai monté à cheval et j'ai chassé aussi, mais seulement de temps en temps; je voulais travailler toujours un peu, afin de me tenir en haleine, et que cela ne me coûtât pas trop ensuite de
reprendre les classes. Quand je m'étais suffisamment amusé, je m'imposais une petite tâche à faire, avant de prendre de nouveaux plaisirs. J'ai lu quelques mémoires historiques, et un voyage autour du monde, que je n'aurais pas eu le temps de lire à la pension; et puis, avec l'aide de mon Papa, j'ai commencé à déchiffrer ce terrible Tacite que nous devons expliquer cette année.
CïPRiEN et Arthur : Peste! Voilà qui est admirable! Ainsi, tu as passé tes vacances en philosophe.
FiRMiN : Je vous assure qu'elles m'ont paru très douces, et sur-tout bien courtes.
Telle était la conversation que tenaient, le 12 octobre dernier, trois élèves d'une institution de Paris. Peu de jours après, arriva la fête de leur digne instituteur qui, pour la célébrer, voulut procurer quelque plaisir à ses jeunes pupilles, et leur proposa une belle partie de campagne à Montmorency. Les ânes et les chevaux y jouèrent leur rôle, comme de raison. Or, on pense bien que notre écuyer Cyprien montra le plus grand dédain pour les ânes, et qu'il lui fallut une plus noble monture. Mais, par malheur, le cheval qui lui échut n'était pas d'aussi bonne composition que celui de l'oncle, et à peine eut-il pris le trot, qu'on vit le jeune cavalier sauter à droite et à gauche sur la selle. Comptant sur l'allure plus douce du galop, pour reprendre son équilibre, Cyprien donne un grand coup de talon dans le flanc de son coursier qui, n'étant pas accoutumé à d'aussi brusques procédés, fait un bond et jette à quatre pas de là son pauvre cavalier roulant dans la poussière. Quitte pour la peur et pour quelques contusions, Cyprien se relève tout poudreux et tout honteux, au milieu des éclats de rire de ses camarades; et ceux-ci, par acclamation, lui décernent à l'instant un nouveau sobriquet, et le saluent du nom de Cyprien Franconi. Firmin fut le seul qui ne rit pas, et qui lui demanda obligeamment s'il ne s'était point blessé.
Cette scène préoccupa toute la bande joyeuse jusqu'au moment où l'on arriva dans un endroit consacré à des bals champêtres, et à différents jeux, tels que balançoires russes, jeux de bagues, cibles, et autres. Arthur voyant une arbalète s'en empare aussitôt et veut donner à ses camarades un échantillon de son adresse comme tireur. 11 met en joue et vise le point qu'il fallait frapper pour faire descendre jusque sur sa tête une couronne glissant sur deux ficelles; mais il y met tant d'empressement, tant de précipitation, que la balle , au lieu d'atteindre même le grand rond de la cible, attrape la couronne, l'emporte, et va la laisser accrochée à l'arbre le plus voisin. Pour le coup, ce fut Arthur qui fit à son tour les frais du divertissement. Le moins mécontent de l'aventure n était pas Cyprien, à qui cet événement donnait sa
revanche. Eh bien, s'écria-t-il, est-ce ainsi que tu roulais les lapins, Monsieur Arthur de Crac? — Arthur de Crac! Arthur de Crac! répétèrent cinquante voix; et voilà encore un sobriquet.
Pendant tout ce temps là, Firmin, tantôt trottait et galoppait même sur son àne^en le dirigeant avec assez d'adresse, tantôt prenait gaiement part aux autres exercices de ses camarades, sans toutefois y attacher trop d'importance, sans y faire consister sa gloire, et sur-tout sans se moquer des mésaventures d'aulrui. Il s'amusa donc paisiblement, et cette journée ne fut pour lui qu'une récréation agréable et salutaire. Mais trois jours après, on composa pour la première fois au collège ; Firmin eut la première place, et on lui donna, non pas le sobriquet, mais le surnom de Firmin le Studieux.