SUR LA CONVERSATION
Si la mytholoffie des Grecs eût pris naissance en France, on n'aurait pas manqué d'y faire une dixième Muse pour présider à la conversation. C'est elle, en effet, qui est chez nous l'âme de la société; elle y règne en souveraine gracieuse et piquante ; nulle part, dans aucun pays, elle n'obtint de plus dignes hommages et autant de popularité. Si nous avons acquis chez les étrangers la réputation du peuple le plus aimable, le plus spirituel, le plus sociable de l'univers, c'est à la conversation que nous en sommes redfvables; ainsi, l'art de converser n'est pas en France une vaine frivolité; il mérite quelque attention, j'ose même dire quelque estime; il est utile, en même temps qu'il offre une source de plaisirs et d'agréments. Or, comme je compte au nombre de mes lecteurs et sur-tout de mes lectrices, des jeunes personnes qui approchent de l'âge où l'on entre dans le monde, je pense que quelques réflexions sur la conversation ne seront pas déplacées ici; d'ailleurs, elles trouveront aussi leur application parmi mon plus jeune public, car il forme un petit monde où l'on peut commencer à faire son apprentissage pour figurer dans celui des grandes personnes.
La conversation est un échange, une communi-
cation d'idées entre deux ou plusieurs personnes. Comme il y a plusieurs ordres d'idées, il y a naturellement plusieurs sortes de conversations. Il me seuible qu'on peut en considérer trois comme parfaitement distinctes: la conversation grave, la conver' sation enjouée, et la conversation i)itime.
La conversation cjrave est celle qui roule sur des sujets sérieux, tels que les sciences, les arts, la haute littérature, la religion, la morale. Pour soutenir dignement cette conversation, il faut plus de savoir que d'esprit.
La conversation enjouée est celle qui a pour objets toutes les choses légères, frivoles, variées, dont le monde s'occupe et auxquelles il attache quelque intérêt de plaisir , de distraction , d'amusement , de vanité', de curiosité, telles que les arts d'agrément, la littérature légère, la mode, etc. Ici le savoir perd le premier rang , et n'est plus que le serviteur de l'esprit.
La conversation intime n'est autre chose que les doux épancheuients, les communications, les confidences, les conseils de lamitié. C'est ce tju'en terme plus familier, on appelle causerie; douce chose! ou pour mieux dire, passe-temps charmant! qui dérobe des heures non pas seulement à l'oiuiui, mais même à la douleur; (|ui double les jouissances, qui console des chagrins les plus amers ; qui adoucit les regrets
calme les craintes, relève le courage, et embellit le bonheur. Dans cette espèce de conversation, le savoir et l'esprit cèdent le pas au sentiment, La Bruyère devait avoir particulièrement en vue ces entretiens intimes, quand il a dit : Le cœur souvent fournit plus que l'esprit à la conversation.
Ainsi donc, en distinguant trois sortes de conversations, il faut distinguer aussi trois qualités qui sont particulièrement propres et indispensables à chacune d'elles : le savoir à la première, l'esprit à la seconde, le sentiment à la troisième.
Tout ceci, qui est vrai dans le monde des hommes, ne s'applique pas moins au monde des enfants. N'ontils pas, sur leurs études ou sur les intérêts sérieux de leur âge, de graves entretiens, où le plus instruit devient l'oracle des autres? N'ont-ils pas, dans leurs jeux, de vives et piquantes conversations, où le plus spirituel est celui qui se fait le mieux écouter? Enfin conçoit-on quelque chose de plus touchant que les entretiens intimes d'une fille avec sa mère ou d'une sœur avec sa sœur?
Indépendamment des qualités que je viens d'indiquer comme spécialement nécessaires à chaque genre de conversation, il en est de générales, à défaut desquelles on ne saurait figurer honorablement dans aucun entretien; ces dernières sont la raison, le bon sens et la bienveillance.
La raison et le bon sens apprennent à ne parler qu'à propos, que de ce qu'on sait bien, et à écouter avec attention et profit. C'est un art fort agréable sans doute que celui de bien parler; mais c'en est un fort utile que celui d'écouter. C'est d'ailleurs une obligation et un devoir réciproque dans la conversation. Que de gens pourtant, qui ne sont occupés que de ce qu'ils disent ou veulent dire, et ne prêtent aucune attention aux paroles des autres! C'est le défaut de bon sens qui rend ces discoureurs si ennuyeux et si impolis!
Quant à la bienveillance, elle empêche le savoir de se montrer pédant, et l'esprit de se montrer caustique; elle retient le premier, lorsqu'il serait tenté d'affecter une supériorité blessante; elle arrête l'autre au moment où sa malice deviendrait offensive; elle lui. apprend même à ménager les faibles, à leur prêter un peu d'aide pour les faire paraître avec avantage. La bienveillance enfin est tellement nécessaire à une conversation aimable et de bon ton, que lors même qu'elle n'existe pas, le désir de plaire est obligé, pour arriver à son but, d'en affecter le semblant et de la remplacer par cette politesse étudiée, qui est au moins un hommage rendu au mérite de la véritable bienveillance.
Raison, bon sens, bienveillance, je ne connais pas «ans cela de conversation , savante ou spirituelle, qui
me puisse charmer; et je crois pouvoir en conclure qu'en fait de conversation, comme en fait de toute autre chose, il n'y a de véritablement aimable, de vériiablement attachant, que ce qui est bon, que ce qui est moral.
Avec ces trois qualités, apportez dans la conversation, Mesdemoiselles, le savoir convenable à votre sexe, de l'esprit, du sentiment, de la grâce et sur-tout du naturel, toutes choses très communes chez vous, et je m'engage volontiers à ne plus quitter le rôle d'auditeur.
MOTS A L'OREILLE
^ Ne racontons jamais le bien que nous faisons : les bonnes actions doivent être muettes.
v^ Ne cherchons point à parer nos mentes : en pareil cas, qui veut retoucher efface.
vç, Ne nous abusons pas, malignité , malice, en dépit du diminutif, sont de la même famille que mcchancelé. Si nous laissions faire l'amour-propre, il aurait bien vite son vocabulaire de palliatifs pour les défauts et les méchantes actions.