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LES BÉVUES HISTORIQUES

Mademoiselle Anna, que je ne désignerai pas sous un autre nom, est une jeune personne de ma connaissance, qui a quelques jolis talents, qui ne manque point d'esprit, qui a lu beaucoup de romans, mais qui ne peut souffrir aucune étude sérieuse, et a en horreur toute lecture tant soit peu grave. L'histoire même ne peut trouver grâce devant elle, et les noms de Rollin, d'Anquetil, de Millot, lui donneraient des attaques de nerfs, si elle osait en avoir. Elle prétend, au reste, qu'on peut très bien apprendre l'histoire, dans les poèmes et dans les romans historiques, sans se donner la peine de feuilleter tant de longs et ennuyeux volumes; aussi a-t-elle borné toutes ses études, en ce genre, à la lecture de quelques poètes anciens, et de quelques romans modernes. Il en résulte, dans sa tête, une confusion de faits et de dates, quelquefois fort comique, et qui pourra lui attirer de bonnes mortifications, si elle n'a pas au moins la sagesse de se taire, quand on parlera d'histoire en sa présence.

Ainsi, par exemple, je suis sûr que mademoiselle Anna ne se doute guères que j'étais l'autre jour derrière elle, enveloppé dans mou manteau, au salon de peinture, lorsqu'elle a commis deux ou trois

{jrosses méprises sur les sujets de divers tableaux. Comme il arrive presque toujours aux personnes qui n'ont que des connaissances vagues et imparfaites, elle a voulu paraître en savoir plus qu'elle n'en sait réellement, elle s'est hasardée à parler sans être sûre de son fait, et encore parlait-elle bien haut, comme si elle eût désiré que tout le monde l'entendît. Voici ce que j'ai recueilli de ses paroles :

« Maman, voyez donc dans le livret; ceci doit être Mentor se précipitant avec Télémaque dans la mer, pour sortir de 1 île de Calypso. » La maman rou>jit, en disant à sa fille de se taire; et lui montra dans le livre, que le tableau représentait Manli us précipité de la roche Tarpéienne.

«Ah! Maman, voilà sûrement Achille au moment où on lui rapporte le corps de son ami Patrocle? — Paix donc, Anna! on rit autour de toi. Ce n'est pas même un sujet Grec; c'est Marc Antoine faisant apporter, sur la tribune aux harangues, le corps de César assassiné, et montrant au peuple sa tunique ensanglantée. — Ah! »

Anna, un peu mortifiée, ne dit plus rien pendant quelques instants; mais ayant passé dans une autre salle: a Oh! pour cette fois. Maman, s'écria-t-elle, ceci doit être Gonzalve de Cordoue arrivant.... — Je t'en prie, tais-toi, ma fille; c'est Bayard quittant la maison où il a reçu des soins étant blessé, à Brescia; il distribue à deux jeunes filles une somme qu'on lui a donnée en témoignage de reconnaissance, pour avoir sauvé cette maison du pillage. »

Après cette troisième épreuve, il me parut que mademoiselle Anna avait renoncé à mettre au jour son érudition. Je cachai mon visage le mieux que je pus, et m'éloignai bientôt, pensant qu'elle eût été peu flattée que le bon Génie se rendît visible en ce moment. Je me dévoile aujourd'hui, pour inviter cette jeune personne à ne pas dédaigner d'acquérir des connaissances historiques plus positives que celles qu'on trouve dans les poèmes épiques et dans les compositions peu scrupuleuses des romanciers.

CORRESPONDANCE

RÉPONSES DU BON GÉNIE

A DIVERSES QUESTIONS DE SES JEUNES AMIS

De quoi se composent les couleurs dont on se sert en peinture?

Je ne pourrais répondre h cette question avec détads , qu'en faisant un volume, et je dois me borner à due que les couleurs qui sont employées en peinture sont tirées de tous les règnes : les unes ne sont que

des mélanges de diverses terres; les autres des substances métailliques; les végétaux donnent des teintes riches et précieuses; le règne animal paie aussi son tribut à l'art de la peinture, et c'est à un petit insecte que nous devons le carmin. La préparation de ces diverses couleurs a lieu par des procédés nombreux et forts compliques, que je n'essaierai j)oint de décrire, parce qu'il me semble que je puis employer mes petites colonnes à vous dire des choses plus utiles et plus intéressantes.

De quoi se compose le vernis?

Cette question vient bien après la précédente, car l'objet d'un vernis est de conserver les matières qu'il recouvre, et sur-tout les couleurs que l'action de l'air peut faire changer. Une de ses qualités principales et d'être d'une transparence parfaite et entièrement incolore. Les matières employées à la composition des vernis sont ordinairement des substances solides qu'on dissout dans des liquides, afin de pouvoir les étendre sur les objets destinés à les recevoir. Ces matières sont les gommes, les résines, particulièrement Vambre ou succin, dont j'ai déjà parlé dans ce Journal, et la gomme copale, dont je vous parlerai toutà-l'heure. Les substances dans lesquelles on dissout ces résines, sont l'esprit de vin, l'éther, ou des essences. Les meilleurs vernis sont ceux qui se dessèchent le plus facilement, et qui présentent ensuite le plus de transparence et de solidité.

Comme on ne manquerait pas de me demander ce que c'est que la gomme copale, je vais le dire tout de suite. C'est une résine dure, luisante, transparente, odorante, et de couleur jaune citrin, qui découle d'un arbre de Ceylan, appelé ganitre copallijère. L'odeur de cette résine se développe fortement quand on la brûle; aussi s'en sert-on dans quelques endroits comme d'encens. Elle est assez rare; mais il existe en Amérique un arbre nommé sumaclicopalin,(im donne une résine à-peu-près semblable et beaucoup plus commune, qu'on peut employer aux mêmes usages. Celle-ci toutefois ne vaut pas la jvsine copale d'Orient; elle est moins odorante et moins transparente, deux qualités qui rendent la première infiniment préférable.

Qu'est-ce que l'animal appelé AvictLAiRE?

Je n'en savais rien, et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à trouver l'explication de ce mot. C'est le nom d'une énorme araignée, ainsi appelée du mot latin aviculus^ qui signifie petit oiseau, parce que sa taille, d'un pouce et demi de longueur, pour le

corps seulement, lui permet d'attaquer jusqu'aux petits oiseaux. Ou a observe les mœurs de cette araijjnée, à la Martinique. Elle ne file point, mais se loge dans les crevasses des roches, et se jette de vive force sur sa proie. Elle tue les colibris, les oiseaux mouches, les petits lézards, qu'elle a toujours soin de saisir par la nuque, comme si elle savait que c'est bien l'endroit par où ils peuvent être plus aisément mis à mort. Ses fortes mâchoires paraissent verser quelque venin dans les plaies qu'elles font, car on les regarde comme beaucoup plus dangereuses qu'elles ne !e seraient par leur seule profondeur. Cette araignée enveloppe dans une coque de soie blanche , des œufs, au nombre de dix-huit cents à deux mille, et cette fécondité, jointe à la ténacité de sa vie, aurait bientôt couvert le pavs de celte espèce hideuse et cruelle, si la nature ne lui avait pas donné dans les fourmis rouges des ennemis actifs et innombrables, qui détruisent la plus grande partie des petites araignées à mesure qu'elles éclosent. Nouvel exemple de cette admirable sagesse qui a pourvu à tout et tout prévu.

VARIÉTÉS

Les animaux nous donnent souvent des leçons de morale et de sagesse: il ne faut donc pas être surpris si nous devons aussi aux indications données par ÎÇur instinct, plusieurs découvertes importantes, et l'établissement de quelques usages utiles. Ainsi, par exemple, il parait, et du moins l'histoire de la médecine semble l'attester, que les animaux nous ont appris à connaître l'emploi de plusieurs remèdes. Le naturaliste ,Elien affirme que Tusage des vomitifs fut indiqué aux Égyptiens par le vomissement que le chien se procure avec le chiendent. Ce peuple observateur, s'il faut en croire Cicéron. apprit aussi l'usage de la saignée, de l'hippopotame qui, dit-on, lorsqu'il se trouve trop rempli de sang, se perce quelque veine en se piquant contre un roseau ou en s'écorchant contre un rocher. Galien, Plutarque et Pline disent que l'Ibis enseigna à ces mêmes Égvpliens l'emploi des clvstères. Le bon effet delà salive pour cicatriser les ulcères, a été montré par les chiens qui lochcnt leurs plaies. Plusieurs observateurs rapportent que les moutons qui ont des vers au foie lèchent des pierres salées, et que d'autres bestiaux hvdropiques avalent par instinct des terres ferrugineuses. Les propriétés même des plantes médicinales semblent nous avoir été enseignées d'abord par les animaux. Selon Plutarque, Ciceron, Virgile et d'autres anciens, les cerfs

et les chèvres sauvages de la Crète montrèrent les premiers l'emploi dudictame et des vulnéraires. C'est une tradition générale dans l'Inde, que la mangouste sait se garantir du venin du serpent luga ou à lunettes, au moyen de la racine d'une plante appelée opliiorrhiza mungos. On a dit que les belettes se défendaient de même du venin des aspics, au nioven de la rue, et la cigogne avec Vorigan ; que les sangliers guérissent leurs plaies avec le lierre; que l'ours, au printemps, se remet en appétit, soit avec Yarum, qui le purge, soit en dévorant des fourmis. Les cerfs nous ont appris à manger les cardons et les artichaux. Il est certain que les chats et autres carnivores font diète et boivent de l'eau quand ils sont malades. On a vu des singes d'Amérique et des sapajous de la Guvane, dans leurs forêts, appliquer certaines feuilles astringentes et aromatiques, mâchées, sur les blessures que leiu" font les flèches des sauvages, et étancher leur sang avec des gommes d'arbres.

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de tous ces faits, rapportés tant par les anciens que par les modernes, au moins est-il très vraisemblable que l'auteur de la nature, loin d'abandonner ses plus faibles créatures, leur a fourni les niovens de se garantir des maux qui peuvent les atteindre. Quand on voit les moindres insertes, au sortir de l'œuf, et sans guide sur la terre, découvrir précisément la plante qui leur convient le mieux, le nectar caché au fond d'une fleur; quand on voit certains de ces insectes, transportes loin de leur pavs avec des marchandises, chercher, à défaut du végétal qui leur est naturellement destiné, des végétaux du même genre, ou de la même famille, et les reconnaître comme un botaniste exercé, il est permis de croire que les hommes n'ont pas dédaigné pour leur instruction les indices donnés par un si merveilleux instinct.

— J'ai remarqué, au salon de peinture, un petit tableau dont l'idée est fort drôle, et l'exécution très naturelle. C'est un petit garçon qui baille, en tenant un écheveau de fil que dévide sa maman. Je le recommande à ceux de mes lecteurs qui visiteront l'exposition; et je suis sur qu'ils ne pourront s'empêcher de rire, en voyant comme ce pauvre enfant baille de bon cœur.

— «Bon Dieu! que l'on est bête en France! n disait l'autre jour quelqu'un, devant nn petit garçon de sept ans, qui est fort de mes amis, u Ah! s'écria le betit bonhomme, avec un accent tout patriotique, il ne faut pas dire cela, ce serait nous insulter nousmêmes. "

Imprimerie de JULES DIDOT AÎNÉ, imprimeur dc roi, me du Poni-de-Lodi , u* C.

Dimanche, 9 décemd. 1827-

Le prix de 1 alionnemenl fsi , pour Paris , de 32 francs par an, et de 12 francs pour six mois; pour les dcpartcnienis, de 2^ francs par an, ei i3 francs pour six mois.

Bureau de rabonnemen'. , rbcz Louis Colas , libraire, rue Dauphine , n* 32 ; et chez les principaui libraires cl direci'jurs des postes des départements.

à tiw

DE L'ART D'ÉCOUTEB.

Il y a un art d'écouter qui consiste h entendre Siins être aperçu, à prêter l'oreille aux portes, à s'approcher tout douceuaent de personnes qui parlent à voix basse, à surprendre enfin les secrets d'autrui; cet art est celui des curieux, des indiscrets, des importuns. Ce n'est pas celui-là , mes amis, dont je veux vous entretenir et que je prétends vous enseigner; je vous rendrais un trop mauvais service, car le moins qui puisse arriver à ceux qui l'exercent, est de devenir insupportables aux autres, d'être regardés comme dangereux et haïssables, et souvent ils en sont cruellement punis par de rudes mortifications ou de justes châtiments.

Mais il est un autre art d'écouter, instructif et fructueux pour celui qui le possède, en même temps qu'il est agréable et flatteur pour la personne qu'on écoute; c'est de celui-ci qu'il m'a paru convenable de vous dire quelques mots, après vous avoir parlé de la conversation.

rsous devons écouter nos supérieurs, par respect et par déférence ; nous devons écouter nos égaux , par politesse; nous devons écouter nos inférieurs, par bienveillance: ainsi, quelle que soit la personne qui nous parle, quel que soit le sujet dont elle nous en-

tretient, écouter est un devoir impose par les convenances sociales. Il n'est qu'un seul cas où ce devoir cesse d'exister, c'est lorsqu'on nous donne de mauvais conseils, ou lorsqu'on nous parle de choses que les bienséances ne nous permettent pas d'entendre; mais alors il est de notre dignité de de'clarer, avec une franchise mesurée et décente, que nous ne pouvons pas et ne voulons pas écouter. Dans toute autre circonstance, il faut nous y prêter de bonne grâce, sous peine d'être maussades et désagréables dans le monde. Je ne sais si vous avez jamais rencontré de ces gens qui voudraient toujours parler et n'écouter personne; qui ne sont préoccupés que de leurs propres idées; qui ne prêtent aucune attention à ce que disent les autres, et ne songent, tandis que vous leur parlez, qu'à ce qu'ils diront eux-mêmes quand vous aurez fini; qui n'attendent pas même la réponse à une question qu'ils ont faite, et paraissent ainsi dédaigner absolument tout ce fjue vous pouvez penser et dire: certes, si vous avez vu de ces personnes là, elles ont dû vous paraître peu aimables, et vous inspirer peu de désir de les imiter; vous avez pu remarquer aussi qu'elles sont bien punies de leur travers, par l'eloignement qu'on ressent pour elles et par le ridicule dont elles se couvrent. Il y a loin de là à l'intérêt, à la bienveillance, à la reconnaissance même, qu'on est

sur de s'attirer de la part des autres, en les écoutant avec attention et avec complaisance. Rappelez-vous ce mot à Toreille, que je vous ai soufflé un jour : Celui qui écoute emploie souvent mieux son temps que celui qui parle. En effet, l'accomplissement d'un devoir, quel qu'il soit, porte toujours sa récompense. Cen est une déjà que d'acquérir l'estime, l'amitié, la bienveillance des autres; mais il y a encore quelque chose à gagner pour celui qui sait écouter avec intelligence et profit : c'est sur ce point que je vais insister.

Tout le monde ne peut pas tout étudier: la conversation a sur-tout cela d'utile, que chacun y apporte le fruit de ses études particulières, et qu'il peut s'y opérer un heureux eVliange des connaissances acquises respectivement par les interlocuteurs. Considérée sous ce point de vue, il est évident que celui qui y trouvera le plus de profit, n'est pas celui qui parlera davantage, mais celui qui saura le mieux écouter. Voulez-vous connaître le grand art de profiter de la conversation? C'est de la diriger, autant que possible, sur les sujets qui sont le plus familiers aux personnes avec qui vous conversez. Toutes les fois que vous rencontrez un homme qui a acquis un savoir spécial, dans un art, dans une science, dans une branche quelconque des connaissances humaines, hâtez-vous de le mettre sur son terrain. Il ne faut pour cela qu'une question faite adroitement et à propos; et la chose est d'autant plus facile, que chacun aime, en général, à parler de ce qui l'occupe le plus habituelleraent et de ce qu'il sait le mieux. Par la même raison, vous êtes sûr ainsi de vous rendre agréable à votre interlocuteur; votre confiance dans ses lumières, votre intérêt ne peuvent que le flatter; et en même temps, si vous l'écoutez avec attention et intelligence, il vous apprendra des choses que vous auriez peut-être ignorées toute votre vie, parce que vos études sont dirigées d'un tout autre côté que les siennes. Ne craignez pas, quand vous n'avez pas bien compris, de lui demander une nouvelle explication; ce ne sera pour lui qu'une preuve de plus du plaisir que vous avez à l'entendre, et pour vous, un moyen d'éclaircir vos idées. C'est ainsi, c'est en pratiquant l'art d'écouter, que bien des gens ont acquis une grande variété de connaissances qu'ils n'auraient jamais eu le temps de puiser dans les livres. Moi-même, si vous voulez que je vous le dise, mes amis, j'écoute souvent pour vous; je ne laisse échapper aucune occasion de recueillir, de la part des autres, les notions qui me manquent pour vous dire des choses instructives ou intéressantes. J'en recueille dans les salons , je vais en chercher quelquefois dans des ateliers; et loin qu'on m'en sache mauvais gré, je m'aperçois au contraire que chacun aime à m'entretenir de son savoir ou de sa profession. Il y a donc tout ii gagner pour moi dans cette manière d'agir.

Je sais bien que des connaissances acquises de cette façon ne peuvent pas être très complètes, et que tout cela se borne à des notions un peu superficielles; mais comme il n'est pas possible de tout approfondir, c'est toujours une bonne chose, au moins, de multiplier le nombre de ces notions générales; et l'art d'écouter en offre le moyen, sans préjudicier aux études plus plus sérieuses et plus profondes, qui sont notre occupation spéciale.

Ainsi, l'arf d écouter est utile à tous les hommes i mais on comprendra sans peine qu'il l'est particulièrement aux enfants, aux jeunes personnes et aux jeunes gens, qui ont encore tant de choses à apprendre. Il les rend d'ailleurs plus aimables, plus intéressants; il donne bonne opinion d'eux, et il n'est personne qui n'applaudisse au désir de s'instruire et à la modestie dont il est à-la-fois la preuve. C'est pourquoi, mes amis, je vous invite de tout mon cœur à le pratiquer avec toute l'intelligence dont je suis convaincu que voïjs êtes doués.

Pour vous montrer combien on donne bonne idée de soi, en écoutant, même aux personnes qui exercent le moins cet art modeste, je vais vous dire une petite anecdote que j'ai entendu raconter autrefois, et que je me suis amusé à mettre en vers, afin que vous la reteniez mieux.

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